Chroniques du Canalot – 15 – 1859 – Visite de l’Empereur

Gare d’Arcachon et Napoléon III

À travers l’histoire d’une famille anonyme, témoin de son temps, ces chroniques racontent l’évolution du quartier du Canalot à La Teste, de sa formation de 1840 à nos jours.

Résumé de cet épisode

On ne saurait écrire ces chroniques sans qu’un épisode  ne relate les visites de Napoléon III à Arcachon. La visite  de 1859 est ici racontée à travers le regard d’un fils de résinier de 15 ans.

La jolie nounou du prince y croisera un jeune homme romantique et un autre qui l’est beaucoup moins. La grande histoire et la petite sont entremêlées.


Un matin pluvieux de septembre 1844, Le Diègue fait une rencontre intéressante sur le chantier de la route de La Teste à Eyrac.

Le Diègue est chargé du délicat travail de fixer les jalons qui vont délimiter le tracé de la future route. Il pleut sans discontinuer depuis la veille. Il entend derrière lui, la voiture qui prend en charge les voyageurs du train arrivés à La Teste tente de les amener à bon port à Eyrac.

Cazaubon, le cocher, est debout sur son marchepied et encourage les chevaux de la voix et du fouet. La berline passe devant Le Diègue. C’est alors que la roue avant droite s’enfonce dans une ornière énorme. La voiture est immobilisée. Les chevaux fourbus ne parviennent pas à la bouger d’un pouce.

Cazaubon peste contre le mauvais temps et le sort qui s’acharne contre lui. Il est vrai qu’il cherche toujours à emmener, à chaque voyage, un maximum de passagers et de bagages pour garnir au mieux sa bourse.

Maudissant le ciel, Cazaubon ouvre la portière et exhorte les passagers à descendre pour alléger les essieux. Quelques dames, portant dentelles et bottines délicates, se font prier pour quitter leur abri. Un jeune homme élégant et bien mis leur tend la main et les aide à franchir les flaques d’eau pour se réfugier sur un monticule qui leur apparaît comme une île refuge au milieu d’un océan.

Le jeune homme s’arc-boute ensuite avec Cazaubon pour essayer de dégager la roue fautive. Voyant qu’ils n’y parviendront pas, Le Diègue abandonne ses piquets de marquage et son plan pour leur prêter main-forte. Après force basculements d’avant en arrière et des tonnes d’invectives envers l’attelage, la roue se dégage avec un bruit bizarre de succion, comme si l’ornière s’était résolue à lâcher sa proie.

Cazaubon se hâte de faire regrimper la troupe dans l’habitacle. Le jeune homme s’essuie le front et vient serrer la main du Diègue :

—   Monsieur, nous vous devons les plus vifs remerciements. Sans votre aide, je crains d’avoir eu à passer la nuit dans cet endroit. À qui ai-je l’honneur ?

—   On me dit Le Diègue. Je suis de La Teste et ici sur les ordres de M. Alphand, afin de délimiter le futur tracé de la route de La Teste à Eyrac.

—   Espérons que cette route nous évitera cet enfer d’ornières. Pour ma part, je réside à l’occasion à Arcachon, où j’ai un « chalet » en bord de mer. Je reste votre débiteur ; n’hésitez pas si je peux vous être utile.  

Je me nomme Alphonse Lamarque de Plaisance.

Sur ce, il grimpe dans la voiture, qui s’éloigne alors en cahotant sous les vociférations de Cazaubon, toujours apte à donner de la voix et jouer du fouet.

Le Diègue ne reverra pas ce jeune homme poli avant 1852.

Lors d’une visite du chantier de la digue est, alors qu’il assiste à une discussion entre Adolphe Alphand, ingénieur des travaux, et le comte d’Armaillé, propriétaire des terrains, il voit descendre d’une berline à chevaux le jeune homme poli avec qui il avait sympathisé sur le chemin boueux menant à Arcachon.

Alphand le salue comme « Monsieur le Maire de La Teste ».

Le Diègue avait bien entendu dire qu’un nouveau maire avait été nommé par arrêté préfectoral du 30 juillet, mais ces événements se produisent dans un monde éloigné et lointain.

Il est encore plus surpris lorsque le maire lui adresse la parole :

—   M. le Diègue, je ne vous rencontre que sur des chantiers ! Vous êtes toujours au travail.

Puis, se tournant vers le comte d’Armaillé et Alphand :

—   Vous savez que j’accorde beaucoup d’importance à cette digue nouvelle. Le port de La Teste est appelé à imprimer à notre commerce une forte  impulsion. Il faut absolument porter à la connaissance du Prince-Président tous nos projets de développement.

D’ailleurs, j’ai fait voter par notre conseil municipal, dès mon arrivée comme maire, une adresse au Prince-Président pour « le supplier de vouloir bien, pendant son prochain voyage à Bordeaux, honorer notre commune de sa visite ».

—   Diable ! s’écrie le Comte. Pensez-vous qu’il viendra nous visiter ?

—   Monsieur le Comte, sachez que je suis persévérant dans mes actions et que je n’aurai de cesse de renouveler ma demande jusqu’à obtenir gain de cause.

 

N’ayant pas reçu de réponse à cette invitation, Lamarque de Plaisance ne se décourage pas pour autant.

À l’automne, il propose une nouvelle initiative à son conseil :

—   Messieurs, je dispose d’informations de première main qui disent que le Prince-Président sera de passage à Bordeaux le 7 octobre.

Je propose que l’ensemble du conseil me suive pour aller le saluer.

Malgré l’opposition de quelques conseillers municipaux, qui jugeaient l’affaire

« d’une grande dépense, sans aucun bénéfice pour la commune »/

Ainsi fut fait.

En début d’après-midi du 7 octobre, le maire de La Teste, accompagné de son conseil, de 24 jeunes Testerins et de 18 Landais montés sur échasses, se rend place des Quinconces pour accueillir le futur Napoléon III à Bordeaux.

 

Cependant, le voyage en grandes pompe de Lamarque et de sa délégation reste sans effet. Il ne se décourage pas pour autant.

Il renouvellera ses demandes de visite de manière inlassable en 1854, puis en 1856.

Nommé maire d’Arcachon en mai 1857, il poursuit ses adresses à l’Empereur pour le prier d’honorer de sa visite la commune nouvellement créée.

Après de nouvelles relances, sans succès, enfin, le 2 octobre 1859, le secrétaire de l’Empereur et chef de son cabinet, Jean-François Mocquard, lui écrit :

« Je m’empresse de vous informer que le 10 octobre courant, leurs Majestés  comptent se rendre à Arcachon vers une heure et demie, et qu’elles y séjourneront jusqu’à cinq heures. »

Après sept années d’efforts soutenus, le jour de gloire est arrivé !

Depuis leur rencontre sur la digue en 1852, Lamarque et Le Diègue se sont souvent revus. Lamarque venait régulièrement sur le chantier pour se conforter dans l’idée que le port allait relancer l’activité de la commune. Il y retrouvait toujours Le Diègue, sérieux et impliqué dans la conduite des travaux. 

Les deux hommes s’apprécient mutuellement.

Le Diègue voit en Lamarque un politique certes ambitieux, mais dévoué au bien public et au progrès de sa commune. Pour Lamarque, Le Diègue est toujours investi dans les tâches qu’on lui confie. Il sait que ce genre de citoyen est précieux pour les élus qui veulent montrer des réalisations concrètes après leurs discours optimistes.

 

 

Lamarque rassemble autour de lui toutes les personnes sûres qui vont l’aider à faire de ce 10 octobre un jour qui comptera dans l’histoire d’Arcachon.

Lamarque vient souvent sur le chantier de la digue pour se conforter dans son optimisme. Il y retrouve toujours le Diègue, sérieux et impliqué dans la conduite des travaux. Les deux hommes s’apprécient mutuellement.

Le Diègue voit en Lamarque un politique certes ambitieux, mais dévoué au bien public et au progrès de sa commune. Pour Lamarque, Le Diègue est un homme honnête et sérieux, investi dans les tâches qu’on lui confiait. Il sait que ce genre de citoyen est précieux pour les élus, qui veulent montrer des réalisations concrètes après leurs discours optimistes.

 

Le Diègue a su gagner sa confiance sur plusieurs sujets délicats. Lamarque va désormais l’associer à toutes les réunions préparatoires à la visite de l’Empereur

 

Petit Claude est un neveu de Marie. Il est né dans la « montagne de La Teste[1] » où son paternel Pierre Lapeyre dit « Le Grand » est un résinier très connu. Si les résiniers sont plutôt petits et minces, Pierre Lapeyre est au contraire un gaillard élancé et doté de muscles noueux. « Le Grand » est réputé pour accomplir les tâches les plus difficiles, grimper sur les Piteys[2] les plus hauts, courir avec les brouettes de résines les plus lourdes et d’autres exploits inaccessibles au commun des résiniers. Claude est l’aîné d’une fratrie de huit enfants. Bien qu’il soit de taille normale pour son âge on le dit toujours « Petit Claude» par opposition à son père dit « Le Grand ». Pierre n’est pas uniquement grand et fort ; il est aussi vif d’esprit.

C’est sa recherche permanente de « mieux faire » qui pousse Pierre à accepter les taches les plus rudes et les plus difficiles. En échange de quoi sa cabane est confortable et sa huche de pain toujours bien garnie.

C’est en voulant toujours étonner la galerie que Pierre a accepté de grimper sur un pitey de plus 20 pieds pour un travail particulier. Mal lui en prit puisque le long pitey a dérapé sur l’arbre. Victime d’une mauvaise chute, Pierre s’est brisé la jambe gauche. Le Docteur Hameau a été intraitable sur le besoin d’immobilité absolue jusqu’à guérison.

Margot, la femme de Pierre s’est ainsi trouvée à nourrir huit bouches affamées. Elle a demandé à Marie d’accueillir et de nourrir Petit Claude, le plus vorace des enfants.

Le Diègue l’a adopté comme un nouveau jeune fils et une sorte d’apprenti ou de disciple. Ainsi il l’emmène dans toutes les discussions qu’il tient pour ses affaires, ensuite il lui demande ce qu’il a retenu de la discussion et le corrige au besoin. Grâce à son esprit vif, Petit Claude s’adapte à toutes ces situations et émet souvent une avis d’une grande fraîcheur.

Petit Claude est un joli jeune homme de seize ans à la taille bien prise. Il a hérité de son père une solide constitution et de sa mère des yeux bleus et des cheveux blonds et bouclés qui ne déplaisent pas aux filles du bourg.

 

Depuis le 2 octobre, la venue de l’Empereur à Arcachon est confirmée, les notables de la Teste et de Bordeaux semblent pris de folie. C’est comme si on avait donné un grand coup de pied dans une fourmilière.

Le 4 octobre, tous ces messieurs se sont réunis à Bordeaux. M de Mentque, le préfet, les a convoqués pour préparer ce grand événement attendu depuis plus de sept ans. Ils affichent les plus grandes ambitions pour le programme de la visite.

Hélas le 8 octobre, l’aide de camp de l’Empereur précise :

« L’Empereur ne veut pas de réception officielle à Arcachon, surtout pas de cérémonie à la Chapelle ».

Petit Claude ne comprend pas alors pourquoi tous ces beaux messieurs continuent à s’agiter ainsi.

Le Commissaire Général de la Marine impériale a prévu que l’aviso à vapeur l’Australie sera à disposition de ses majestés. De plus, il fait disposer un canot qu’il fera venir du port de Rochefort.

Des ordres sont donnés de toutes parts pour que la population maritime soit réunie à Arcachon dès 8 heures du matin.

 

Le maire a fait établir un programme complet de la visite : une promenade en bateau, avec l’aviso Australie et le vapeur Le Chamois, le tout escorté par plus de six cents navires de pêcheurs, un tour en calèche à travers la ville, des discours officiels….

Il a même communiqué son programme à la presse :

Petit Claude interroge Le Diègue :

—  Dites-moi, oncle Diégo, alors que l’Empereur a bien dit qu’il ne voulait pas de réception officielle ni de visite à la chapelle, pourquoi tous ces grands messieurs s’agitent ils ?

—  Tu sais Petit Claude, pour tous ces gens, c’est l’occasion de se mettre en avant vis à vis de l’Empereur comme de la population locale. Lamarque tente depuis sept ans de faire venir l’Empereur à Arcachon, maintenant qu’il y est arrivé, il veut en tirer gloire et notoriété.

—  A votre avis, mon oncle, pourquoi l’Empereur veut-il une visite si discrète ?

—  Je ne saurais dire. Mais d’après ce que me dit Harry Scott, la seule chose qui intéresse Napoléon III c’est de se faire une opinion sur le projet de port de refuge.

—  Qu’est-ce qu’un port de refuge ?

—  Harry Scott m’a expliqué que c’est un projet déjà ancien sur auquel avait déjà réfléchi Vauban. Il s’agirait de faire un grand port militaire à Arcachon. Le souci est la possibilité de franchir les passes pour des navires de guerre qui sont imposants. Ce port de refuge ferait partie du système de défense contre l’Angleterre.

 

Enfin le 10 octobre est là.

Petit Claude a mal dormi. Le Diègue lui a expliqué qu’il devrait tout le temps rester près du maire. Si celui-ci avait un besoin de passer un ordre ou de communiquer avec Le Diègue, Petit Claude serait son messager. Cette responsabilité et cette exposition l’inquiètent un peu.

L’autre raison de sa mauvaise nuit est l’orage qui a tonné sans discontinuer. Depuis plusieurs jours, l’aiguille du baromètre ne cesse de piquer du nez. Ce matin, c’est une véritable tempête qui règne sur le Bassin secouant les pinasses qui se remplissent peu à peu des déluges qui tombent du ciel.

Pour faire bonne figure, Marie l’a habillé d’une chemise blanche du Diègue, un peu large pour lui. Une solide vareuse de marin en toile bleue est censée le protéger de la pluie. Sa tenue est complétée par un pantalon de toile et une casquette de marin. Les deux sont presque neufs et issus de la maigre garde-robe du Diègue.

Les consignes de Marie sont claires :

—  A l’extérieur tu restes près du maire mais te fais discret et cherches à t’abriter de la pluie. A l’intérieur des villas ou des bâtiments, tu retires ta vareuse qui sera mouillée et ta casquette. Partout tu ne quittes pas le maire des yeux de façon à pouvoir intervenir au moindre signe discret.

Tôt le matin, ils ont retrouvé les marins sur le port de La Teste.

Comme le lui a demandé Lamarque, Le Diègue s’est chargé de regrouper les pêcheurs et ostréiculteurs. Les directives du commissaire de l’inscription maritime de La Teste, M. Filleau, sont que

« Tous nos marins, y compris les femmes, ..devront se trouver au point de rendez-vous avec tous les caboteurs, chaloupes, tilloles, etc »

Chaque embarcation sera munie d’une hampe avec  pavillon tricolore.

Après avoir regroupé les embarcations de La Teste au bout de la Digue est, Le Diègue leur enjoint de partir vers la jetée d’Eyrac pour y attendre l’Empereur.

La pleine mer est à 11 h et le coefficient est faible, 45. Cependant se rendre à la jetée d’Eyrac en partant du port de la Teste va être difficile. Il faudra lutter contre le flot montant mais surtout la violente tempête de vent d’ouest a formé des vagues sur le Bassin et il va falloir souquer ferme. De plus des pluies torrentielles fouettent les visages et détrempent les vareuses. Il faudra aussi écoper en permanence.

Petit Claude et Le Diègue sont alors montés dans la cariole que Lamarque a mis à leur disposition pour courir de droite et de gauche.

En arrivant à la gare d’Arcachon, Petit Claude est frappé par le contraste entre le ciel et l’agitation des hommes.

Le ciel est noir de nuages, le vent souffle en permanence. De ci de là, il se déchaîne en rafales plus violentes. La pluie encouragée et soutenue par les rafales détrempe tout. Les hommes devraient rester à l’abri.

Les hommes de leur côté s’agitent et courent en tous sens.

La gare est somptueusement décorée. Petit Claude a repéré dans un coin 49 chanteurs de l’Orphéon de La Bastide et 40 instrumentistes de la fanfare de Bordeaux.

Des compagnies de gabelous et de gendarmes sont partout.

Dans sa forêt de La Teste, Petit Claude n’a jamais observé autant de beaux messieurs, d’uniformes multicolores et robes si élégantes.

Lorsque le train arrive enfin, à 13h45, à la gare d’Arcachon, Petit Claude s’attendait à voir descendre seulement l’Empereur, l’Impératrice et leur suite.

Lorsque ceux-ci sont descendus, le train continue à déverser des redingotes, hauts de formes et escarpins les plus fins. En fait, lors de l’arrêt à la gare de Lamothe pour prendre la direction d’Arcachon, de nombreuses personnalités locales en ont profité pour se joindre au convoi. Petit Claude voit ainsi débarquer le préfet de la Gironde, M. de Mentque, accompagné de son chef de cabinet, trois députés de la Gironde, l’ingénieur des Ponts et Chaussées Droeling, les maires de Libourne et du Puch, un conseiller à la Cour des Comptes, enfin le journaliste Charles Louis Livet du Moniteur Universel.

Petit Claude se dit que la réflexion de son oncle « c’est l’occasion de se mettre en avant à la fois vis à vis de l’Empereur et de la population locale » est particulièrement de circonstance.

Pour abriter leurs majestés, Lamarque a fait installer un magnifique dais pourpre et or conduisant à un très beau salon orné de fleurs.

Petit Claude, comme on le lui a demandé, se tient toujours en un endroit discret tout en restant sous l’œil du maire qui peut à tout instant lui faire un signe.

Lorsque le tumulte de l’arrivée s’est un peu apaisé, que leurs majestés sont au premier rang et que les personnalités locales sont bien rangées par ordre d’importance, un court silence s’établit. Lamarque se racle la gorge et déplie le discours qu’il s’apprête à lire.

Ce tableau rappelle quelque chose à Petit Claude. Lorsqu’il joue « aux petits soldats » avec son frère cadet, ils alignent leurs petites figurines de plomb face à face et les deux parties se toisent avant la bataille.

Ici c’est un peu la même scène : Lamarque, le Maire, accompagné des personnalités locales bien rangées derrière lui s’apprête à délivrer son discours comme il le ferait d’une salve de canons.

Dans le camp d’en face, l’Empereur et l’Impératrice, au premier rang sur le front vont recevoir le flot des paroles ; leurs troupes de Paris et de Bordeaux sont bien regroupées derrière eux.

Cependant, avant que Lamarque ne démarre sa harangue, une jeune fille remet un bouquet à l’Impératrice et un jeune garçon de La Teste s’avance vers le Prince impérial. Il lui fait cadeau un jouet qui est un petit navire fort joliment décoré de couleurs vives.

Petit Claude regarde le petit bateau et le trouve très joli, puis son regard glisse vers le petit prince qui saisit le cadeau à deux mains. Pour y parvenir, il a lâché la main d’une demoiselle située derrière lui.

C’est alors que Petit Claude la voit ELLE, pour la première fois.

ELLE fait certainement partie de la suite de Mme de Brancion, sous-gouvernante chargée de s’occuper du petit Prince. Lorsqu’il LA voit, le petit prince, la cour et tout le décor disparaissent dans un flou lumineux. Au milieu de cette lumière, il ne voit qu’ELLE.

Il est ébloui par cette vision.

Il reste les bras ballants et la bouche entrouverte. Chacun des gestes qu’ELLE fait : rependre la main du petit prince, se lisser une mèche de cheveux, sont autant de flèches qui lui transpercent le cœur.

Après cet instant de stupeur, il voudrait courir vers elle et la prendre dans ses bras mais il reste cloué au sol.

Un gendarme qui l’observe avec inquiétude l’interpelle :

—  a va pas mon garçon ? Tu es tout pale !

Ces mots le tirent de sa léthargie et il se rend compte qu’il est là pour assister le maire pas pour se jeter dans les bras des servantes.

Pour Petit Claude, les filles sont comme des papillons. C’est joli, mais très fragile. Il ne faut pas tenter de les attraper d’un coup. Il faut tendre la main et attendre qu’ils se posent dessus. A la Teste, il a vu de nombreux jolis papillons mais ELLE est un papillon magnifique aux couleurs éclatantes. Il n’ose tendre la main de peur qu’ELLE ne disparaisse.

 

Bien entendu, ELLE n’a pas non plus échappé au regard scrutateur de Gontran.

Gontran est un jeune homme de bonne famille soigné de sa personne et affable.

Bien des mères de la bonne société d’Arcachon voient en lui le gendre idéal.

Le père de Gontran est un négociant en vin de Bordeaux honorablement connu. Cependant son affaire n’a pas la réputation des maisons Johnston ou Cutler. Le père de Gontran aurait rêvé d’habiter un domaine bordelais comme le Château Lescure pour les Johnston [3] ou le château Cutler [4]. Il avait projeté d’acheter un terrain à Nelly Robert pour construire une villa à Arcachon près des Johnston et des Cutler. Hélas tous ses terrains prestigieux près du château Deganne étaient vendus et il a dû se résoudre à construire sa villa beaucoup plus à l’ouest près de la jetée des marins et de la villa Alma.

Gontran considère les femmes comme des êtres destinés à assouvir ses passions.

Sa première expérience dans ce domaine remonte à l’âge de quinze ans. Il ressentait une forte attirance pour Mélanie, la petite lingère blonde de Gujan employée à la villa familiale. Un soir, il a suivi Mélanie jusque dans la buanderie du sous-sol. Pris d’une pulsion qu’il ne contrôlait plus, il s’est jeté sur elle parmi les draps. Il s’en est suivi une enchevêtrement des corps qui lui a rapidement procuré une bouffée de plaisir qu’il n’avait jamais connue.

Il s’est promis de renouveler cette expérience autant de fois que possible.

Mélanie n’a rien dit de cet incident. Cependant trois mois plus tard, son tour de taille s’étant sensiblement élargi, elle est allée se plaindre à la gouvernante de la maison madame Duplo, d’avoir été victime des assauts de M Gontran.

Madame Duplo a très mal réagi :

—  Comment ma pauvre ? Alors que vous traînez sûrement avec les cochers et autres marins éméchés, vous osez accuser notre Monsieur Gontran ! Vous voulez tirer profit de votre situation et obtenir peut-être quelque dédommagement.

C’est une honte ! Vous êtes chassée sur le champ. Vos gages seront payés jusqu’à ce jour, guère plus !

Gontran n’a même pas été questionné sur cette affaire. Il a simplement constaté que Mélanie avait disparu.

Gontran l’aperçoit quelquefois sur le marché de La Teste, tentant de vendre quelques maigres légumes avec son petit enfant. Elle a été répudiée par sa famille qui se considère « honnête » et elle n’a pu trouver d’autre emploi ayant une réputation de « traînée ».

Lorsqu’il l’a vue, ELLE, à l’arrivée du train, il s’est dit qu’une aussi jolie proie ne saurait lui échapper. Comme un chat surveillant un bel oiseau, il s’est placé en embuscade pour suivre chacun de ses mouvements et saisir la moindre occasion.

 

Du discours assez long du maire, Petit Claude n’a pas retenu grand-chose, ni saisi le sens exact des mots. Il est question des qualités de l’Empereur, de bien-être des malades, de port de refuge…

La seule phrase qu’il a retenue et qui sonne bien à ses oreilles :

« Heri solitudo, hodie vicus, cras civitas »[5]

 Il se promet d’en rechercher la signification.

 

A la fin de son discours, Lamarque fait signe à Petit Claude de s’approcher :

—  Cours mon garçon, va prévenir l’abbé Mouls que le programme de la visite va sûrement changer et que nous allons aller à la chapelle. Dis-lui de s’y trouver « pour surveiller le chantier ».

Petit Claude court chez l’abbé Mouls et lui délivre le message en question. Comme il est curieux, il ne peut s’empêcher de demander :

—  Dites-moi mon père, toutes les personnalités de la ville étaient à la réception de l’Empereur, pourquoi pas vous ?

—  Ah mon fils ! Ce sont là finesses de la politique. Comme l’Empereur ne veut pas de cérémonie « officielle » et que je suis connu pour avoir joué un rôle significatif dans la création d’Arcachon, sans doute a-t-on pensé en haut lieu qu’il valait mieux me tenir caché.

Mais tu vois mon fils, les voies du ciel sont impénétrables. Du fait de cette maudite tempête, le programme a été bouleversé et la visite passera à la chapelle. Attends-moi mon fils, je prends mes habits sacerdotaux et je t’emmène.

Pendant tout le chemin, l’abbé a béni le ciel de cette tempête qui a modifié le programme. Quoi ? On a voulu l’éviter, lui Jean-François-Xavier Mouls, cheville ouvrière de la fondation d’Arcachon. Lui qui a été le tout premier curé de la nouvelle paroisse d’Arcachon. Lui qui a su mobiliser les forces pour faire d’Arcachon une cité indépendante. Lui qui a créée et organise la première procession nautique d’Arcachon. Lui qui sait au besoin être architecte, ouvrier, publiciste, urbaniste, administrateur…

Grâce au ciel, le voilà dans la course. Il va montrer à l’Empereur combien il compte ici et d’abord il s’agira d’obtenir finances pour ce chantier de Notre Dame d’Arcachon qui devrait être magnifique.

Malgré son jeune âge, Petit Claude a du mal à suivre l’abbé. Celui-ci avance à grandes enjambées, saute les flaques et les caniveaux. Il fait de grands gestes des bras et, de temps en temps, lève les yeux au ciel comme s’il s’entretenait directement avec le seigneur.

Malgré la pluie et le vent qui souffle en bourrasques, lorsque l’abbé et Petit Claude arrivent à la chapelle, le cortège impérial n’est pas encore là.

Les discussions à la gare ont traîné en longueur. La suite de l’Empereur a fait savoir qu’il n’était pas question de se rendre à la jetée d’Eyrac et d’affronter la tempête sur l’aviso l’Australie et Le Chamois.

On a dépêché des émissaires à la jetée d’Eyrac pour prévenir les 600 à 700 navires venus de tous les ports du Bassin qu’il fallait rentrer chez eux et qu’ils ne verraient pas l’Empereur. La marée reflue vers l’océan depuis plus d’une heure ; il va donc falloir lutter contre elle pour rejoindre La Teste, et encore plus vers Gujan ou Audenge.

Les marins sont trempés ; ils ont écopé sans cesse depuis le départ. C’est une journée de travail perdue avec, en plus, des chances d’attraper un sacré refroidissement.

Finalement, contrairement à ce qu’il avait demandé, l’Empereur accepte « une courte visite » à la chapelle des marins.

Leurs Majestés montent alors dans une  voiture fermée attelée de quatre chevaux blancs magnifiques .

Petit Claude qui attend au sommet de la côte où se trouve la chapelle des marins voit arriver le cortège. Il est précédé de piqueurs et de gendarmes en grande tenue. On entend les détonations de salves d’artillerie. Les canons de l’Australie et du Chamois y font écho.

Les échassiers landais ont exécuté, avec leurs compagnes en jupe de laine rouge et robe noire « des danses bizarres » au son du fifre pastoral. 

Derrière le carrosse impérial, Petit Claude aperçoit les marins de la Société de secours mutuels de Notre-Dame d’Arcachon, bannière toute ruisselante de pluie en tête. Le cortège se termine par les voitures des personnalités qui ont réussi tant bien que mal à se réfugier dans les places disponibles pour ne pas faire la route à pied et sous la pluie.

La population enthousiaste ralentit la remontée vers l’allée de la Chapelle. Les douaniers débordés ne peuvent empêcher les bousculades ; heureusement il n’y aura que deux blessés.

L’accueil à l’arrivée à la chapelle était prévu par quatre conseillers municipaux. Un dais avait été érigé à cette occasion.

L’abbé Mouls apparaît comme par miracle à l’entrée de la chapelle :

—  Comment ? Quelle divine surprise ? Je suis là pour surveiller les travaux de Notre Dame d’Arcachon et grâce au ciel, je vois arriver vos altesses !

Nous nous apprêtions justement à célébrer une bénédiction du Saint-Sacrement. Si vos majestés veulent se joindre à nous ?

Il est difficile pour l’Empereur de refuser d’assister à une bénédiction du Saint Sacrement.

Une cérémonie est alors improvisée avec l’orphéon de La Bastide, sous la direction de M. Lizé. On chanta naturellement le « Domine salvum fac imperatorem [6]».

Cependant, le Petit Prince commence à donner des signes de fatigue. La maréchale de Saint-Arnaud propose qu’il aille se reposer dans sa villa Alma où le couple impérial avait prévu de prendre une légère collation.

Gontran a réussi à se glisser dans une des voitures des personnalités qui suivent le cortège impérial. Comme un chasseur sur la piste de sa proie, il n’a pas perdu de vue la  coche où ELLE est montée. Voyant qu’ELLE a ensuite repris le berline de la maréchale, il coupe au plus court, à pied, pour se rendre directement à la Villa Alma.

Du fait de la proximité de leurs demeures, la famille de Gontran est proche de la Maréchale. Gontran est toujours le bienvenu à la Villa Alma. Il s’applique à y tenir une attitude irréprochable vis-à-vis des maîtres et du personnel. C’est ainsi que la villa lui a procuré nombre de victimes de ses passions, de tous âges et toutes conditions.

Le coupé mise à disposition par la maréchale emporte donc villa Alma le Petit Prince, Mme de Brancion et ELLE.

Au moment du départ, Lamarque, après un échange de regard avec la Maréchale, fait signe à Petit Claude de se joindre au déplacement.

Petit Claude se retrouve dans la voiture assis face à ELLE.

ELLE est née à Ajaccio. Son père, un Buonaparte est un petit neveu du premier Empereur. Enfant, c’est une sauvageonne qui court avec les garçons du village, monte dans les arbres, saute dans les rivières et se baigne dans la baie d’Ajaccio. Lorsqu’elle a 12 ans, sa famille « monte » chercher fortune à Paris. Bien introduit dans les milieux Corses de la capitale, son père fait rapidement fortune dans l’immobilier de la rénovation des vieux quartiers. Avec la puberté, le garçon manqué se transforme en charmante demoiselle. La taille élancée, les appas discrets mais bien visibles, les yeux verts et les boucles brunes sur la peau nacrée font tourner plus d’une tête. Dans l’entourage de l’Empereur, du fait de ses attaches familiales, on la dit promise à un mariage princier pour consolider une alliance avec une dynastie étrangère. C’est pour les gandins de la cour un fruit tentant mais défendu.

Elle a accepté ce voyage dans le sud comme une parenthèse dans sa vie de parisienne esseulée.

Le jeune garçon assis en face d’elle lui semble charmant mais tétanisé de timidité :

—  Bonjour jeune homme. Vous êtes, je crois, de l’entourage du maire d’Arcachon. Quel est votre nom ?

Petit Claude est abasourdi qu’ELLE lui adresse la parole. Après un court instant de panique, il s’applique à répondre d’une voix posée :

—  Je suis en effet au service de M. Lamarque de Plaisance pour ces jours d’accueil de l’ Empereur. Mon oncle Le Diègue est proche de M. le Maire. On me nomme Petit Claude .

Alors, ELLE lui sourit ; il lui rend son sourire. Le pacte est établi entre eux.

Pour ELLE, c’est un gentil garçon, charmant de surcroît, de cette lointaine province de Bordeaux.

Pour lui, c’est une idole vivante.

Arrivés à la Villa Alma, le petit Prince n’est plus fatigué. Petit Claude l’amuse avec le petit vaisseau qu’on lui a offert à son arrivée. Il agite le bateau comme si celui-ci franchissait de grandes vagues :

—  Voyez Majesté, il y a beaucoup de houle, mais votre bateau est bien étanche. Vous êtes à la barre et le menez vers l’Amérique !

Le petit Prince rit ; ELLE sourit.

Gontran arrivera à la villa Alma peu après ELLE et le petit Prince. Il s’en tiendra éloigné pour ne pas être repéré. Il fait mine de picorer par ci par là dans le buffet tout en tenant des conversations agréables avec les habitués de la maison. En réalité il la surveille du coin de l’œil comme le milan s’apprêtant à fondre sur une portée de canetons fraîchement éclose.

 

A la chapelle, après la cérémonie improvisée, l’abbé Mouls a su se montrer charmant et bon courtisan. Leurs majestés apprécient d’autant plus que pendant cette journée on leur a imposé des péripéties qu’ils ne souhaitaient pas.

Petit Claude joue dans la véranda de la Villa avec le petit Prince, lorsque l’Empereur et l’impératrice parviennent à la Villa. Lamarque et l’abbé Mouls arrivent à la suite. Lamarque est tout sourire ; il a réussi à remettre l’abbé dans les rencontres avec l’Empereur.

En voyant le petit Prince s’amuser, l’Impératrice esquisse un sourire et cherche du regard Mme de Brancion. Satisfaite du tableau, elle s’assoit dans un grand fauteuil qui lui est avancé .

Pour Napoléon III, c’est l’instant important de la visite. Après ces errements sous la pluie et les fanfares de tous types, il va enfin pouvoir s’informer du seul sujet qui l’a fait venir à Arcachon : le port de refuge .

L’Empereur se tient près des fenêtres du grand salon et regarde vers le large et les passes du Bassin.

Une collation légère a été installée. Les personnalités qui n’ont pas pu se glisser dans le premier cercle de la discussion avec l’Empereur se consolent avec le buffet.

 

Lamarque a fait signe à Petit Claude de rester près de lui. Petit Claude se tient discrètement dans l’angle d’une fenêtre et écoute avec attention ce que disent Lamarque et l’Empereur. Napoléon III interroge en détail M. de Mentque Préfet de Gironde, le commissaire général de la Marine Paul Pageot des Noutières, le Baron Travot et M Araman députés de Gironde.

L’ingénieur Droeling expose en détail les projets du futur grand port de guerre d’Arcachon. L’enjeu de ce port de refuge, c’est l’amélioration des passes pour permettre d’abriter les navires. Il y aurait de fortes retombées économiques civiles comme militaires pour l’ensemble du Bassin.

L’Empereur semble satisfait de ces détails mais donne quelques signes d’impatience et cherche  du regard l’Impératrice.

Tout en écoutant la discussion, Petit Claude jette de temps à autre un regard vers ELLE. Chacun de ses gestes est pour lui comme un enchantement.

Au plus fort des explications de l’ingénieur Droeling, Petit Claude l’a perdue de vue.

Trempée et entièrement décoiffée par la pluie, ELLE a demandé à la Maréchale de pouvoir se sécher et se recoiffer dans une pièce calme :

—  Certainement mon amie. Voyez l’escalier qui mène au premier étage, vous trouverez en haut à droite une pièce d’eau. Bien que votre beauté ne me semble guère altérée !

Gontran qui connaît bien la maison, l’a suivie après un temps d’attente, dans la salle d’eau. Il ferme la porte derrière lui, s’avance vers elle et la plaque contre le mur en tentant de l’embrasser à pleine bouche. Il est certain que dès qu’elle aura perçu son désir et sa volonté implacable, elle comprendra que sa seule issue est de se soumettre.

Tout ne se passe pas tout à fait comme prévu.

Lorsqu’elle était petite fille dans les bois alentour d’Ajaccio, ELLE a souvent été la cible de garçons plus grands qui tentaient le même type d’approche. Elle connaît leurs faiblesses et la manière d’agir qui convient.

ELLE le saisit des deux mains aux épaules pour l’éloigner de lui, puis elle lance sa jambe droite en arrière et d’un violent coup de genou le frappe à l’endroit le plus sensible. Gontran ressent une violente douleur et se plie en deux, la bouche ouverte, les yeux écarquillés.

 Comme elle l’a vu faire aux joueurs du Pays Basque qui renvoient des balles à mains nues, elle lance son bras droit en arrière, lui applique une gifle magistrale sur la joue gauche . Son bras revient en force et elle lui place un revers non moins magistral sur la joue droite. Gontran se retrouve sur le sol assis sur son séant.

Il est stupéfait de cette nouvelle expérience.

Les parties génitales en feu, plié en deux, il s’éclipsera rapidement par l’entrée du personnel.

ELLE retourne dans le salon du rez de chaussée, la main droite endolorie mais assez satisfaite de la conclusion de cet épisode.

Petit Claude, qui commençait à s’inquiéter, la voit apparaître en bas de l’escalier. Il lui semble qu’elle lui décoche un sourire plus éclatant que jamais.

 

Profitant d’un silence dans la discussion, Lamarque se tourne vers l’abbé Mouls qui était resté en retrait et s’adresse à l’Empereur :

—  Votre majesté a pu entrevoir le chantier que l’abbé Mouls conduit actuellement près de la chapelle des Marins. Une cité comme Arcachon se doit d’avoir une basilique à la hauteur de nos ambitions. Notre Dame d’Arcachon est un chantier ambitieux.

L’Empereur a bien compris le sens de cette intervention. Il se rappelle qu’on attend de lui qu’il soutienne les actions locales et notamment celles relatives à la religion. Jetant un coup d’œil connivent vers Lamarque, il déclare sur un ton officiel, voire avec une voix plus forte :

—  Je fais remettre ce jour même à M. Lamarque de Plaisance la somme de mille francs pour la Société de secours mutuels de Notre-Dame d’Arcachon et je ferai remettre dix mille francs pour la construction de l’église.

Le visage de l’abbé se détend et affiche un grand sourire.

Entraîné sans doute dans son élan de générosité, l’Empereur poursuit :

—  D’ailleurs, eu égard à ses actions passées pour la ville d’Arcachon, comme à ses engagements actuels, j’ai décidé d’attribuer à l’abbé Mouls la croix de chevalier de la Légion d’honneur. Cela n’était pas prévu au programme ; la chancellerie sera avisée.[7]

Sur ces bonnes paroles, après un coup d’œil échange avec l’Impératrice, l’Empereur manifeste son souhait de retourner à la gare. Il est « indisposé » et chagriné d’avoir vu sa promenade sur le Bassin compromise par la pluie. Il a néanmoins pu avoir une discussion sur le projet de port de refuge.

Petit Claude observe qu’un grand remue-ménage s’organise dans la villa. La suite de l’Empereur fait venir la voiture avec les quatre chevaux blancs. Le petit Prince le gratifie d’un signe de la main et d’un sourire en lui montrant le bateau qu’il a reçu en cadeau. A ce moment-là, ELLE s’approche de lui :

—  Enchanté de vous avoir rencontré Monsieur Petit Claude, peut-être aurons-nous l’occasion de nous revoir ?

Et alors, fait extraordinaire et inattendu, ELLE lui pose un baiser furtif sur la joue droite !

Petit Claude croit perdre connaissance. Il la regarde s’éloigner vers sa voiture sans qu’un seul mot d’adieu ne puisse franchir ses lèvres.

Dehors une foule toujours enthousiaste malgré la pluie acclame le souverain.

Le couple impérial et sa suite regagnent le train qui partira à 15h.

La visite que Lamarque de Plaisance a obtenue au bout de sept ans d’efforts aura duré une heure 15.

Cette heure 15 aura changé à jamais la vie de Petit Claude. Il gardera longtemps le souvenir de ce 10 octobre.

Il ne se rappellera pas tant de l’Empereur et de la presse qui l’accompagnait. Il se souviendra surtout des tempêtes. La tempête qui déchirait le ciel et la tempête dans son cœur lorsqu’il l’a rencontrée ELLE, qu’elle lui a parlé et même déposé un baiser furtif sur la joue.

Gontran se souviendra aussi de ce 10 octobre. Il se méfiera davantage des réactions des belles sans que pour autant cela ait changé son idée de la gent féminine.

En cette fin d’après-midi toujours diluvienne, Le Diègue rentre à La Teste avec Petit Claude.

Celui-ci émerge peu à peu de ses nuages et de ses pensées pour ELLE.

Intrigué par un détail, il demande au Diègue

—  Dites, oncle Diego, pourquoi Lamarque a-t-il aidé l’abbé Mouls lors de cette journée ?

—  Tu sais, la politique de ces messieurs c’est très compliqué. Il y a plusieurs partis amis et ennemis à Arcachon. Actuellement Lamarque est Maire mais d’autres prétendants comme Hericard de Thury sont en embuscade. Le docteur Gustave Hameau se verrait bien maire d’Arcachon. Je ne parle pas d’Adalbert Deganne ennemi juré de Lamarque qui ferait n’importe quoi pour lui arracher son fauteuil. L’abbé Mouls et les Frères Pereire sont des gens influents. Rendre service à l’abbé, c’est le mettre un peu plus de son côté pour les batailles futures.

C’est ce que je crois, mais ces messieurs de la haute ne sont pas toujours faciles à comprendre

Après sa visite, Napoléon III fera remettre un premier secours de 200 francs à chacune des personnes qui ont été blessés lors la bousculade qui s’est produite en allant à la chapelle des marins. Il s’agit de MM Jacobson, un vieillard de 70 ans et M. Pivert. De Pivert, gravement blessé, on sait qu’il a 45 ans, marin, marié 4 enfants, sans fortune, très honnête homme.

L’Empereur n’a pas non plus oublié les enfants qui l’ont accueilli puisqu’il a fait parvenir :

Une montre au jeune garçon qui a donné le vaisseau au Prince Impérial, et une petite broche à la jeune fille qui a donné le bouquet à Sa Majesté… ».

 

Napoléon III reviendra à Arcachon en octobre 1863.

Il s’agit aussi d’une visite éclair, organisée par les frères Pereire.

Le but est de « Contribuer à la promotion de la Ville d’Hiver en cours de construction».

L’Empereur est accompagné de son aide de camp, le général Lebœuf, du sénateur Prosper Mérimée, d’Émile Pereire et de Paul Régnauld.

Depuis la gare, il prend le boulevard de la Plage, celui de l’Océan jusqu’au « magnifique chalet » de M. Pereire où il est photographié par Terpereau.

« C’est un séjour enchanteur », dit-il.

Un quart d’heure plus tard, il parle des travaux du port refuge en projet à l’entrée du Bassin avec l’ingénieur en chef Jules-Marie Pairier. Puis il visite le parc Pereire avant de traverser la Ville d’Hiver pour gagner le Casino Mauresque.

Lamarque de Plaisance l’accueille au bas du grand escalier du casino. Napoléon III s’informe des produits du Bassin et notamment de l’industrie huîtrière.

Napoléon III fait dire à Émile Pereire, par le général Lebœuf : « L’Empereur part ravi!»

La visite a duré de 15 heures à 16 h 45.

 Encore une visite éclair !

Petit Claude n’a pas assisté à cette seconde visite. Il s’est engagé dans la Marine et voyage à travers le monde sur les plus grands navires à voile. Bien des papillons multicolores se sont posés sur sa main, mais il conserve toujours sur sa joue le doux souvenir du rapide baiser dont ELLE l’a effleuré.

 

References historiques

  • Michel Boyé, « 10 octobre 1859 : Napoléon III à Arcachon », Académie Montesquieu — récit fondé sur les archives et consacré à la visite impériale.
  • Société historique d’Arcachon et du Pays de Buch, Bulletin n°162 (novembre 2014) — texte du discours de Lamarque de Plaisance.
  • Archives municipales d’Arcachon : dossiers 2 Z 104 et 2 Z 105, consacrés à la visite de LL. MM. l’empereur et l’impératrice et de S. A. le Prince impérial à Arcachon le 10 octobre 1859.
  • Ouvrage de l’abbé X. Mouls, Notre-Dame d’Arcachon — piste pour rechercher son propre témoignage sur la visite.

[1] Montagne de La Teste : nom donné à une partie de la forêt usagère de la Teste.

[2] Le Pitey est une échelle simple à un seul montant taillée dans un tronc de pin. Elle servait autrefois aux gemmeurs des Landes de Gascogne pour monter le long des arbres et entailler la partie haute du tronc.

[3] Le domaine de Lescure acquis par Nathaniel III en 1810 était un domaine viticole et agricole. Il a donné lieu au « Parc Lescure » qui abrite le stade Chaban Delmas.

[4] Le Château Cutler était une grande propriété qui est devenue « Le Parc Bordelais ».                                      

[5] « Heri solitudo, hodie vicus, cras civitas » est la devise d’Arcachon

« Hier désert, aujourd’hui village, demain cité »

[6]Domine Salvum Imperatorem signifie : « Seigneur, sauvez l’Empereur » , un chant de circonstance.

—  [7] A l’origine devaient être décorés un officier de timonerie de l’aviso l’Australie et un officier d’origine étrangère blessé au service de la France. En fait, pour l’abbé Mouls, la chancellerie ne sera pas avisée et celui-ci devra réclamer sa décoration plusieurs mois plus tard.

 

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Revenir au chapitre 2 – Le 7 juillet 1841

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Revenir au chapitre 4 – Le Gran Malhour

Revenir au chapitre 5 – La digue de La Teste

Revenir au chapitre 6 – La fin du Comte

Revenir au chapitre 7 – Les gravettes

Revenir au chapitre 8 – L’endiguement

Revenir au chapitre 9 – Le chalutage à vapeur.

Revenir au chapitre 10 – Les Pêcheries.

Revenir au chapitre 11 – Le Quartier Ostréicole

Revenir au chapitre 12 – Le Chantier Auguste Bert

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Revenir au chapitre 14 – l’Electrification d’Arcachon

 

 

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CORCIA Yvon

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