Chroniques du Canalot – 14 – 1891- Electrification d’Arcachon

Arcachon,  éclairage au gaz

À travers l’histoire d’une famille anonyme, témoin de son temps, ces chroniques racontent l’évolution du quartier du Canalot à La Teste, de sa formation de 1840 à nos jours.

Résumé des épisodes précédents.

Diego dit « Le Diègue » est venu de son Espagne natale chercher fortune à La Teste. Il a épousé Marie avec qui il a eu deux enfants. Diego a participé à tous les événements majeurs depuis 1840.

Le Diègue et sa petite fille Marie ont été ligotés par l’Anjot à l’intérieur d’un bateau qui coule. Ils sont en train de se noyer.


 Le Diègue se démène mais les liens sont solides et bien serrés. Bientôt le flot recouvre les chaussures. Le bateau se met à gîter sur le côté. L’eau entre à flot par les fenêtres qui ont explosé sous la pression.

Leur tête est maintenant contre le plafond. L’eau leur parvient au menton. Bientôt, ils ne pourront plus respirer.

Marie jette un regard désespéré à son grand-père. Le plus dur pour Le Diègue n’est pas de penser qu’il va mourir, c’est surtout qu’il n’a pas su protéger sa petite fille et qu’il va la voir se noyer sans pouvoir la sauver.

Le bateau bascule de plus en plus vers la droite avec un grincement qui ressemble au dernier cri d’un animal blessé. Le Diègue est attiré vers le fond comme par une main invisible ; il ne peut plus respirer.

Cette main invisible, c’est une lame d’acier que les ostréiculteurs fixent dans le mur afin de séparer les filets emmêlés. Le Diègue retient son souffle et frotte ses poignets entravés par un va et vient désespéré sur la lame d’acier.

Il a l’impression que ses poumons vont exploser. S’il ouvre la bouche pour prendre de l’air, il va se noyer.

Enfin, à force de frottements, la lame a rompu un lien de chanvre. Il se dégage et, d’un coup de pied, se pousse vers la surface. Enfin il parvient à avaler de l’air frais.

L’eau s’engouffre par les vitres brisées qui ont explosé sous la pression. Il ne voit plus Marie, mais aperçoit son corps qui a coulé au fond du bateau. Il plonge pour aller la chercher et la ramène à la surface. L’eau parvient presqu’au plafond et la fenêtre est entièrement sous l’eau.

Le Diègue empoigne le corps inanimé de Marie. Il plonge vers la porte un mètre plus bas et parvient à la sortir du bateau. Il est à l’air libre à dix mètres du bord, mais le corps de Marie est désormais sans vie.

Il nage vers le quai puis hisse le corps inerte de sa petite-fille. Il maudit l’Anjot. Ses petits-enfants sont ce qu’il a de plus cher. Il se jure de le poursuivre jusqu’en Amérique, voire jusqu’en enfer pour lui faire payer son méfait.

Le Diègue se souvient alors d’un vieil écossais qui donnait des cours de « retour à la vie » à Arcachon. Cet Écossais expliquait que son arrière-grand-père William Buchan pratiquait une méthode pour ramener à la vie les noyés. Il avait même enseigné au Diègue comment procéder. Celui-ci se met à genoux au-dessus du corps allongé de Marie et pratique, en désespoir de cause, les gestes montrés par le vieil Ecossais. De la main gauche, il lui bouche le nez. Il souffle par intermittence dans sa bouche. De la main droite, il fait pression sur sa poitrine au rythme de ses insufflations. Le corps de Marie est définitivement inerte.

Le Diègue poursuit quand même ses mouvements incantatoires.

Martin, le propriétaire de la cabane en construction, est accouru après avoir vu le ponton se redresser de l’arrière puis sancir définitivement par l’avant. Il est intrigué par les gestes du Diègue sur la jeune fille, mais un respect qu’il ne peut expliquer le retient de se manifester. Après une demi-heure d’efforts ininterrompus, Le Diègue, épuisé, s’effondre sur le côté et fond en larmes.

Alors qu’il regarde le ciel en maudissant le sort, un hoquet secoue le corps de Marie. Elle tousse, ouvre les yeux et se met à recracher de l’eau. Son regard balaie la scène de gauche à droite, comme si elle redécouvrait le monde.

Le Diègue l’assoit sur son séant. Elle continue à tousser et à cracher de l’eau.

Martin lui jette une couverture sur les épaules et les ramène à l’abri dans sa cabane. Comme pour saluer le retour à la vie de Marie, le soleil surgit d’entre les nuages au-dessus des passes. Le paysage est comme illuminé par l’aube aux doigts de rose. Le ponton a complétement été englouti. La mer est lisse comme ayant perdu la mémoire de tout drame. Un nouveau jour s’annonce plein d’espoir.

Au jusant, Martin a ramené Le Diègue et Marie sur les rives des quartiers de l’Aiguillon. Le retour dans la maison du boulevard Deganne est à la fois une fête et un effarement. La fête, c’est d’avoir retrouvé la petite Marie. L’effarement c’est le récit qu’elle raconte de l’enlèvement puis de la tentative de noyade.

M.de Sabactani dit l’Anjot a définitivement disparu d’Arcachon. A Cazaux, ses parents ne savent plus s’il les a quittés depuis un jour ou une semaine. Sa cabane a été entièrement vidée comme s’il avait prévu depuis longtemps son départ.

Sa mère continue à arpenter les rues de Cazaux en proclamant que son fils reviendra bientôt, couvert d’or et de gloire. Le père, Le Grêlé, est devenu un vieillard racorni et abîmé par la vie. Cependant, une flamme intense de haine dort au fond de son regard. Il répète à qui veut l’entendre que son fils vengera les injustices et fera triompher les pauvres face aux bourgeois et autres “estrangeys”.

Le Diègue n’est plus tout à fait le même depuis cette aventure sur l’île aux oiseaux. Souvent, il se réveille la nuit au milieu d’un cauchemar : il tente de rattraper Marie qui a disparu au fond du bateau. Il descend de plus en plus profondément pendant une dizaine de mètres, il ne voit pas Marie. Ses poumons vont exploser. Alors il pousse un grand cri et se retrouve assis sur son lit, en sueur .

Harry Scott voit bien que les choses ne sont plus comme avant. Il est venu sur sa propriété des Prés-Salés soi-disant pour faire une inspection des bassins à poissons.`

Arrivé vers le nouveau bassin qu’il vient de faire construire à hauteur de la gare de la Hume. Il s’assoit sur un muret et regarde Le Diègue droit dans les yeux :

  •  Asseyez-vous, mon ami, et causons.
  •  De quoi voulez-vous causer ? demande Le Diègue qui est un peu nerveux car il sent que son patron s’est aperçu que tout ne marchait pas comme avant.
  •  Vous êtes un remarquable régisseur, commence Harry Scott. Les concessions ostréicoles marchent bien et nous avons d’excellents revenus locatifs. Grâce à votre idée de construire un Canalot, les ostréiculteurs veulent tous venir chez nous. Les bassins à poissons ont un bon rendement; la ferme, avec ses légumes, ses vaches et ses poulets, rapporte plus qu’on ne pouvait l’espérer… Mais je crois savoir que vous avez un certain âge.
  •  L’âge n’est pas tout, Monsieur. Je suis encore un homme vigoureux malgré mes soixante-sept ans. Debout dès le lever du soleil, veillant au grain de toutes parts. Je suis toujours totalement dévoué à votre service.
  •  Là n’est pas la question, mon ami. Jules, votre fils, qui est également mon directeur aux Pêcheries de l’Océan, me dit que votre petit-fils José n’a aucun goût pour les études. Il se morfond sans but dans ses cahiers. Il a de très mauvaises notes, alors que c’est un garçon à l’esprit vif. Il ne veut, me dit-on que parcourir les champs, chasser le canard ou la palombe.

J’ai pensé que vous pourriez le prendre sous votre aile et le former à prendre votre suite.

  • Prendre ma suite ? s’étonne Le Diègue, mais je suis encore vif !
  • Certes, mais il faut penser à votre avenir et également à celui de votre petit-fils. Vous pourriez lui apprendre le métier de régisseur ; c’est un beau métier.
  • C’est vous le patron Monsieur Johnston. Si vous me dites que je dois prendre un apprenti, je le ferai. Mais sera-t-il bien payé au moins ?
  • Je vous reconnais bien là. La première année, nous le logerons à la ferme et lui permettrons de se nourrir avec un carré qu’il cultivera dans le jardin. Il aura de plus un litre de vin par jour. Après un an, nous verrons ce qu’il en est, ma foi.

Le Diègue comprend bien que tout cela n’est pas pour être discuté. Harry Scott a choisi de lui donner un successeur et par chance, son propre petit-fils.

  • Par ailleurs, ajoute Harry Scott, j’ai pensé à votre confort futur.
  • Mon confort futur, mais encore ?
  • Un terrain vient de se libérer au milieu de la digue est. J’ai imaginé de vous en faire don, eu égard à vos années de bons et loyaux services. Vous pourrez y établir votre demeure. Vous ne serez guère éloigné de votre travail et, plus tard, vous pourrez y vivre bourgeoisement. Qu’en pensez-vous ?
  • Ah, heuu, c’est très généreux de votre part. Je ne sais pas quoi dire.
  •  Eh bien, j’ai prévenu Maître Dumora, notaire à La Teste, pour établir les documents que nous irons signer bientôt.

Harry Scott hoche la tête, comme s’il cochait des cases sur un bloc note.

Le Diègue se demande quel est le nouveau sujet à aborder. Il craint une mauvaise nouvelle. Après sa mise à l’écart du travail de régisseur et un don généreux, certainement le coup de grâce pour l’achever.

Harry Scott poursuit :

  • Je suis occupé par de nombreuses affaires actuellement. Outre les Pêcheries de l’Océan qui se développent bien, je me préoccupe de l’électrification de la ville d’Arcachon et d’une affaire immobilière importante au Moulleau. Ce sont des affaires complexes qui demandent des décisions rapides. J’aurai besoin d’un homme de confiance avec qui je puisse discuter et qui me donne des avis désintéressés.
  • Je vois, avance prudemment Le Diègue, qui ne comprend pas où Harry Scott veut en venir.
  • Eh bien, puisque vous avez plus de temps libre, vous pourriez m’assister dans ces réflexions et la mise en œuvre des décisions. Bien sûr vous serez rémunéré pour cette activité.

Le Diègue comprend que cette proposition est une manière élégante pour Harry Scott Johnston de continuer à le rémunérer alors qu’il ne sera plus régisseur du domaine des Prés-Salés.

Il pense qu’il est un homme avisé et d’expérience et qu’il n’a pas vraiment besoin de conseil. Il le dit ouvertement :

  • Vous savez Monsieur, je ne crois pas qu’un homme sans instruction comme moi puisse vous être d’un grand secours dans vos grandes affaires.
  • Détrompez-vous mon ami, vous êtes un homme de bon sens qui a les pieds sur terre. Souvent le simple fait de discuter franchement d’un sujet permet de mieux le comprendre.

Ne dit-on qu’un problème bien posé est à moitié résolu ?

Je dois m’absenter quelques jours pour négocier des achats de notre maison de vins à Bordeaux. Je vous ferai signe à mon retour et nous nous retrouverons à la villa Johnston pour parler des sujets à traiter.

Sur ce Harry Scott repart vers l’Aiguillon au bureau des Pêcheries. Il doit discuter de la construction d’un nouveau hangar avec Jules son directeur.

José s’avérera un bon régisseur des propriétés de Harry Scott. Son père, Jules, avait rêvé pour lui une carrière de notable, avocat, notaire, sénateur, voire maire d’une commune proche comme Gujan !

Le grand-père était ouvrier ; lui-même Jules était devenu directeur des Pêcheries de l’Océan. Son fils pourrait être un notable reconnu. De fait, José n’a aucun goût pour le travail de bureau ni pour les ronds de jambes de la politique. Parcourir les grands espaces, chasser le canard au petit matin avec des camarades, voilà ce qui lui plaît.

Jour après jour, José est de plus en plus autonome dans son travail de régisseur du domaine. Le Diègue fait le point avec lui chaque matin pour traiter les chantiers du jour et les imprévus de la nuit précédente. De plus en plus, il le laisse traiter les problèmes tout seul.

Le Diègue peut alors revenir travailler à la construction de sa nouvelle « cabane ». En fait de cabane, sans être comparable à la maison Verthamon jadis habitée par Jean Hameau, Le Diègue se construit une vaste demeure. Harry Scott lui a attribué un terrain de 10 mètres de façade sur la digue est. Son terrain s’étend à l’arrière jusqu’aux berges du Canalot. S’inspirant des villas de la ville d’hiver, il y aura un large balcon au premier étage qui offrira une vue sur tout le port et les Prés-Salés ouest. Il aménagera une descente sur le côté de la construction pour accéder à l’arrière. Il y aura un potager. Marie et lui trouveront là de quoi s’alimenter en légumes frais et même en distribuer à la famille. Un poulailler au fond du jardin apportera des œufs frais et du bon engrais pour le jardin. Enfin, des lapins auront leur cage près du Canalot ; ils fourniront quelques civets tout en étant nourris par les produits et les restes du potager.

Quelques compagnons rencontrés sur les différents chantiers du port et de la route d’Eyrac sont venus prêter main-forte au Diègue. De jeunes apprentis sont sollicités pour les tâches le plus rudes. Le rez-de-chaussée à hauteur de la digue et la partie basse ont été construits avec des pierres de lest que Le Diègue a récupérées d’une vieille maison du bourg, rue du 14 juillet. Un ami de Gujan lui a fourni plusieurs tombereaux de Garluche. Le Diègue a jugé qu’un avant-toit soutenu par des poteaux métalliques comme on voit dans la rue du Port était trop ordinaire. Il a préféré un balcon soutenu par de solides poteaux en bois issus de la forêt usagère. En souvenir de la cabane de résinier de ses parents aux « Arrouacs », Marie a tenu absolument à avoir une grande cheminée contre le mur sud. C’est pour elle comme une revanche sur le passé. Ses parents habitaient une maigre cabane percluse de froid l’hiver et traversée par tous les vents. La cabane appartenait au propriétaire « ayant pin » de la forêt. Il pouvait les chasser d’un jour à l’autre. Maintenant Marie est propriétaire de son terrain et de sa maison. Les vents d’hiver ne traversent pas les fenêtres et les portes de guingois. Elle est chez elle et bien à l’abri du mauvais temps.

Cependant, la maison est exposée plein ouest au sommet de la digue et les grandes tempêtes d’ouest font résonner les murs et les fenêtres. La pluie tambourine sur les vitres comme un intrus que l’on n’aurait pas invité.

Le Diègue a maintenant plus de temps libre. Souvent au lever du soleil, il fait le tour de l’exploitation pour s’assurer que José a bien pourvu à ses taches de régisseur. Et il se réjouit chaque jour de constater que l’affaire est bien tenue.

Après ce tour d’inspection, en général le soleil est apparu au-dessus de Gujan, il reprend le chemin de la digue est et s’arrête à la cabane ostréicole des Lagrave.

André Lagrave s’est installé à La Teste depuis 1860.

Originaire des Landes, il est venu chercher fortune sur les bords du Bassin.

Les Landes, c’est les pins ou les moutons. La nature est belle mais la journée de travail est longue et la tâche est rude. Le gain est faible ; l’argent est rare. Nourrir la famille est difficile.

En arrivant sur les bord du Bassin, André Lagrave a trouvé à s’employer dans le transport de matériaux. Il s’est équipé rapidement de sa propre charrette et de mules pour assurer le transport de bois de la forêt mais aussi le transport de sable.

L’affaire s’est bien développée et il a décidé de lancer en parallèle une activité d’ostréiculteur. André Lagrave a démarré avec seulement 40 ares de parc. Ses huîtres sont uniquement des huîtres plates que l’on appelle ici « gravettes ».

Il travaille avec une pinassotte à rames de huit mètres. C’est un bateau léger muni d’une voile et de quatre avirons. S’il y a deux hommes, ils prennent deux avirons chacun. S’il y a des femmes, elles prennent un aviron chacune et un homme prend deux avirons.

 Le temps de trajet pour le parc est d’une heure à une heure trente. Étant donnée la capacité de la pinassotte, la quantité d’huîtres ramenée est au maximum d’une tonne.

Pour ces raisons,  il ne « travaille » que les parcs les plus proches de la sortie du port.

Les ostréiculteurs plus importants ont des bacs à voile de chez Auguste Bert qui permettent de transporter cinq à six tonnes d’huîtres. Certains bacs à voile comportent une cabine avec une couchette. On peut ainsi dormir sur place et rester plusieurs jours sur les parcs.

André Lagrave est revenu de ses parcs avec la marée :

  • Adichatz, Le Diègue ! Je vais peut-être te dire ce que tu ne sais pas mais qui va t’intéresser.
  • Qui va m’intéresser ? Tu m’inquiètes André!
  • Eh bien voilà l’affaire. Ma plus jeune fille Léonie, qui va sur ses dix-huit ans, elle aurait un amoureux.
  • Bah, tu parles d’une nouvelle ! et pour m’intéresser en plus !
  • Et que peut être son amoureux serait José, ton petit fils !
  • Mon petit-fils José ?

Le Diègue n’est pas plus étonné.

  • Tu sais, André, je ne suis pas plus surpris que ça ! J’ai remarqué que José depuis quelques temps est plus sur la digue que dans les champs. Mais tu sais, José c’est un bon parti, sérieux, travailleur et d’une famille respectable.
  • On verra bien, répond André, laissons faire le temps !

Harry Scott ne reviendra de Bordeaux que deux semaines plus tard. Il a fait porter un message au Diègue pour le retrouver à la Villa Johnston.

Le Diègue n’était jamais venu à la villa.

 Il est sorti de sa maison et en bas de la digue il a pris à droite la route d’Arcachon à Eyrac puis il a continué tout droit par le boulevard de la plage.

De nombreuses villas magnifiques sont maintenant construites le long du rivage et il devient presque impossible de voir les rives du Bassin.

Au bout du boulevard, on est captivé par l’immense château Deganne. Si les villas voisines se veulent opulentes et témoignent de la réussite et de la fortune de leur propriétaire, le château semble surgi d’un autre temps. Il témoigne d’une élégance plus ancienne inspirée des bords de la Loire et transposée ici sur les bords du Bassin. Ses tours coniques recouvertes d’ardoises, ses innombrables fenêtres à meneau, tout est signe de noblesse comme le serait un cygne au milieu des canards.

Le Diègue avait bien connu Adalbert Deganne sur le chantier du train arrivant à la Teste en 1841.

L’inauguration était prévue le 7 juillet, les terrassiers travaillaient jusqu’à la nuit tombée pour tenir les délais. L’ingénieur Alphand les encourageait de la voix et du geste, n’hésitant pas à positionner lui-même les traverses et à clouer les sabots qui tenaient les rails.

Adalbert Deganne, toujours vêtu comme un « Milord » parcourait le chantier en déployant de vastes cartes qu’il faisait mine d’étudier en détail.

C’est lors de l’arrivée du train que Adalbert a rencontré Nelly Robert. Elle était l’héritière de nombreux terrains qui ont fait la fortune du couple grâce à une spéculation effrénée. La rumeur populaire raconte que la spéculation était la seule passion qu’ils partageaient et qu’ils faisaient chambre à part. La rumeur raconte tant de choses ! Cependant ils n’ont pas eu d’enfants ce qui accrédite la fable.

Ce magnifique château n’est qu’une immense salle d’exposition des œuvres d’art acquises par Deganne. Adalbert habitait exclusivement la villa St Georges, voisine sur le boulevard de la plage.

Depuis la mort de Adalbert Deganne, le château est en déshérence.

Adalbert avait rédigé un testament en 1879 dans lequel il dit

« … lèguer à la commune d’Arcachon : Château, Jardin, Tableaux, »..
en vue de constituer Musée Deganne, Fondation, parcs, hôpitaux, … »

A sa mort en 1886, la commune se réjouit de recevoir ce legs considérable de plus de six millions de Francs et s’apprête à en tirer profit de la meilleure façon.

Cependant en avril 1887, soit sept mois après sa mort, son légataire universel M de Maupassant dépose devant notaire un codicille datant de 1882 dans lequel Deganne déshérite la commune d’Arcachon pour cause de

«.. injures et calomnies dont je suis l’objet de la part des dirigeants et personnalités de la ville et …lègue tout à la commune de Vertus »

Il s’ensuit un imbroglio juridique qui ne se terminera qu’en 1903 par la liquidation et la vente de tous ses biens.

C’est pourquoi lorsque Le Diègue passe devant le château en 1890, la situation du de ce bel immeuble est totalement incertaine.

Juste après ce monument remarquable, se trouve la très belle villa Mogador qu’on appelle couramment « la villa Johnston ». Nathaniel III, le père de Harry Scott l’a fait construire en 1847 sur un terrain qu’il avait acheté à Nelly Deganne. C’était une des premières  villas dans le style « Chalet » uniquement en rez de chaussée. Depuis Harry Scott l’a considérablement agrandie et embellie ; c’est une des belles villas de bord de mer.

Un laquais en tenue, à la perruque poudrée impeccable accueille Le Diègue avec un sourire pincé. Gontran est normalement attaché au domaine de Lescure à Bordeaux. Pour quelques semaines, Monsieur Harry Scott lui a demandé d’officier à la Villa Mogador.

Au domaine de Lescure, il n’accueille que des gentilhommes en redingote et correctement mis. Les fournisseurs et autres gens du peuples utilisent une autre entrée dont Gontran ne se soucie guère. Ici, à Mogador, la plupart des visiteurs se présentent à l’entrée principale et il est donc obligé de tenir la porte à toutes sortes de gens plus ou moins bien mis et soignés. Ce Monsieur d’un certain âge est correctement mis, et Monsieur Harry semble avoir de la considération pour lui. Cependant il est vêtu comme un homme du pays d’une vareuse et d’un pantalon dont Gontran ne voudrait pas pour ses jours de repos.

Il introduit Le Diègue dans le vaste bureau de Harry Scott qui se trouve au premier étage.`

  • Entrez mon ami, je suis heureux de vous recevoir dans mon antre. Voyez comme la vue est magnifique sur le Bassin à partir de ces grandes fenêtres.

En face vous avez le Bassin aux couleurs si changeantes, à droite ce monument incongru qu’on appelle ici le château Deganne et à gauche une villa qui a fait un peu scandale dans le quartier.

  • Elle a fait scandale ? demande Le Diègue.
  • A l’origine cette villa a été construite par notre ami Franck Cutler, vice consul de Grande-Bretagne à Bordeaux. Elle a été achetée par Lionel Sackville-West, un diplomate anglais qui a installé une danseuse gitane au passé sulfureux du nom de “Pepa”. Pepa y a fait les transformations les plus extravagantes. Elle l’a surélevée de deux étages, entourée de vérandas et de galeries.
    Les arêtiers de toit recourbés donnent à l’ensemble une allure de pagode exotique, imitant le « buffet chinois »…

Ils ont vécu là dans le péché le plus absolu. D’ailleurs Pepa y est morte en couches. Elle et son enfant mort-né sont enterrés au cimetière d’Arcachon sans aucune plaque pour rappeler son souvenir.

Léon Lesca a racheté la villa en 1871 car son domaine de
la « Villa Algérienne » est difficile d’accès l’hiver. C’est maintenant une villa honorable mais il règne toujours comme des relents de soufre et de scandale quand on passe devant.

  • Je constate que votre résidence est entourée de belles histoires, commente Le Diègue qui ne sait trop sur quel pied danser après ces déclarations de bonnes mœurs.
  • Mais ce n’est pas l’objet de notre rencontre. Je voudrais tout d’abord vous parler du grand chantier de l’électrification d’Arcachon sur lequel nous avons une épine dans le pied.
  • Une épine ? Mais de quel type ?
  • L’épine c’est un dénommé Aristide Sicardot. Il est chef de service à la mairie d’Arcachon et ne cesse de contrarier nos projets. Je souhaiterais que vous deveniez l’interlocuteur de ce monsieur pour nos projets et que vous lui fassiez rendre gorge.
  • Si tel est votre souhait, j’en ferai mon affaire, lui répond Le Diègue.

Le Diègue s’informe auprès de ses nombreuses connaissances sur le sieur Sicardot. C’est à priori un homme assez hautain et rugueux dans ses relations avec les autres. Il est arrivé de Bordeaux directement comme chef de service à la mairie d’Arcachon. On subodore qu’il dispose d’appuis haut placés.

Jeune officier, il a fait carrière dans l’infanterie. Il raconte le siège de Plevna (dans les Balkans en 1877). Il aurait été un des rares Français engagés ; il serait à lui seul venu à bout de la résistance turque et ouvert la route des Russes vers Constantinople.

Il se trouve peu de témoins pour confirmer ou nier ses dires.

Aristide Sicardot se considère comme le seul digne héritier du Baron Hausmann. Il est venu pour aménager et réformer Arcachon. Qu’on lui parle de Paul Régnauld qui a aménagé la ville d’hiver ou de Eugène Ormières constructeur du grand Théâtre, il lève les yeux au ciel avec dédain. Lui seul sait ce qu’il convient de faire. Si ses mérites ne sont pas encore reconnus et s’il n’a pas sa statue au bout de l’avenue Gambetta, ce n’est qu’une question de temps ! Cet homme n’a ni femme, ni enfant ni maîtresse. Il est entièrement dévoré par ses passions.

Avant de rencontrer M Sicardot, Le Diègue souhaite en savoir plus sur la nature de l’affaire. Harry Scott lui fait donc un résumé complet :

  • Vous vous rappelez que pour faciliter le développement de leurs affaires les frères Pereire ont créé en 1866 la Société Immobilière. Cela leur a permis de mettre de l’ordre dans les nombreuses opérations qu’ils brassaient.

Vous vous souvenez également que lorsque les frères Pereire ont fait faillite en 1867, leurs différentes sociétés se sont effondrées comme un château de cartes. C’est à cette époque que je suis devenu administrateur de la Société Immobilière. Je suis en charge au sein du conseil d’administration de traiter cet épineux problème des relations avec la Ville.

La Société Immobilière est devenue très importante puisqu’elle possède les villas de la ville d’hiver, le Grand Hôtel, le Casino Mauresque et même l’usine à fabriquer du gaz de la ville.

  • Pourquoi avoir une usine à gaz quand on se préoccupe d’immobilier ? demande Le Diègue
  • Vous allez voir que votre question est particulièrement pertinente et qu’elle amène au cœur du problème qui nous préoccupe.

En effet, qui dit aménagement moderne des rues, dit éclairage et donc nécessité d’avoir du gaz. Comme il n’y avait pas d’usine, la société en a construit une !

  • Il me semble que nous allons bientôt illustrer le dicton « qui trop embrasse, mal étreint » ! s’exclame Le Diègue.
  • Vous êtes perspicace mon ami ! Pour construire cette usine qui coûte fort cher la Société Immobilière a demandé, dès 1881, un monopole exclusif pour l’éclairage au gaz.

Et comme ils étaient très malins, ils ont demandé l’exclusivité « pour tout nouveau système d’éclairage », ce qui comprend évidemment l’électricité.

Comme cet accord est valable jusqu’en 1924, la Société Immobilière pensait pouvoir dormir sur des deux oreilles.

  • Eh bien, comme nous sommes seulement en 1890, elle a encore de belles années devant elle, intervient Le Diègue.
  • C’est là qu’apparaît notre « ami » Sicardot ! Animé par je ne sais quel démon, il a épluché le traité et découvert l’article 4 qui dit que la ville peut exiger de la compagnie, dès 1890, un « un nouveau système d’éclairage”.

Comme nous n’en avons pas encore proposé, il cherche par tout moyen à nous remplacer par un autre fournisseur d’électricité.

En effet, dès le mois de juillet 1887, Aristide Sicardot avait pris, en secret, contact avec la société Buchin, Tricoche et Cie, de Paris. Il les avait abordés dans ces termes:

  • Notre ville d’Arcachon qui est moderne et à la pointe du progrès est liée par un contrat scélérat à une organisation locale qui a déjà fait faillite. Il serait temps que nous reprenions notre marche en avant dans l’esprit du grand baron Hausmann. C’est pourquoi nous souhaitons bénéficier des services d’une société de Paris.

Le fondé de pouvoir de Buchin et Tricoche est à la fois enthousiasmé par ce discours mais un peu inquiet de l’attitude de ce Sicardot qui semble un illuminé, disciple inconditionnel du baron Hausmann. Il se demande si sa démarche pourra bénéficier d’appuis locaux ou si Sicardot est un simple pion sans pouvoir sur l’échiquier.

  • Je vous entends bien, cher Monsieur, mais nous sommes de lointains Parisiens ? Qui pourra nous appuyer localement… à par vous bien entendu !
  • Cette question est fondamentale et nous avons dans notre jeu l’atout maître !

Cette déclaration définitive provoque un silence étonné. Sicardot poursuit :

  • Ce contrat scélérat a été scellé par le Préfet le 24 Août 1881. Ce que Dieu à fait, Dieu peut le défaire. J’ai ici tout un dossier prêt à être transmis au nouveau Préfet, que je connais personnellement bien entendu. Il nous suffit de compléter la demande pour obtenir une concession d’électrification et vous verrez !

De retour à Paris, le fondé de pouvoir discute du dossier « Arcachon » avec son patron :

  • Ce Monsieur Sicardot nous semble un peu excessif dans son approche, c’est soit un enthousiaste forcené soit un idéaliste. M Sicardot dit se charger de toutes les démarches administratives auprès de la Préfecture comme de la Mairie.

Ce qui m’étonne, c’est qu’il n’a demandé nul pot de vin ni prébende particulière.

  • Nous ne risquons pas grand-chose, lui répond son patron. A part essuyer un échec dans une lointaine banlieue de Bordeaux. Puisque ce monsieur est volontaire et tire la carriole gracieusement, montons sur le siège et voyons.

Aristide Sicardot n’épargne pas ses efforts, courant les couloirs de la préfecture et poursuivant les employés aux écritures pendant leur pause de la mi-journée.

De sorte que, dès juillet 1887, la Préfecture communique au Maire, pour avoir son avis, une demande de la Maison Buchin, Tricoche et Cie, de Paris, tendant à obtenir l’autorisation d’établir en ville un réseau de lumière électrique.

Aussitôt, la Société Immobilière fait parvenir au maire un courrier signé de Harry Scott Johnston dans lequel elle lui rappelle l’accord de 1881 et le fait qu’elle détenait l’exclusivité de la fourniture du gaz et même de l’électricité.

François Grenier, maire d’Arcachon depuis moins d’un an, est très ennuyé de ce dossier. Le bon sens commanderait une simple réponse négative ; les termes de l’exclusivité donnés à la Société Immobilière sont clairs.

Par ailleurs le fait que le Préfet lui ait transmis le dossier est ennuyeux. Il ne peut pas simplement enterrer une demande du Préfet. De plus, une sourde cabale gronde dans les services de la Mairie. Elle est certainement orchestrée par le sieur Sicardot dont il se méfie, bien que celui-ci proclame à toute occasion sa neutralité dans cette affaire.

Afin de se débarrasser de ce dossier encombrant sans risque d’impair, François Grenier décide que le conseil municipal se saisira du dossier puis le confiera à un tiers pour avis. Celui qu’il a choisi pour recevoir cette « patate chaude » est Me Peyrelongue, avoué honoraire, considéré par tous comme un sage.

Les conclusions que M Peyrelongue du 19 novembre sont simples et claires

“La commune d’Arcachon n’a le droit de faire avec Buchin, Tricoche et Cie, ni avec qui que ce soit, aucun traité d’éclairage électrique ; qu’elle ne peut leur accorder aucune autorisation “….

Par contre, il rappelle qu’à partir du premier janvier 1890, la Société Immobilière devra proposer un nouveau système d’éclairage .. tout en conservant son exclusivité.

Ce premier échec n’aura pas découragé Aristide Sicardot. Il ronge son frein en attendant l’année 1890 qui va permettre de planter des banderilles dans l’accord d’exclusivité de la Société Immobilière.

Il a souvent un rêve récurrent. Il se trouve dans une arène dans le sud de l’Espagne. Lui, Sicardot est un toréador magnifique vêtu d’un habit de lumière aux mille couleurs. Il salue la foule et les belles Andalouses lui jettent des mouchoirs de dentelle parfumés. Il les ramasse un par un et adresse à chaque  belle un baiser de la main.

Le Baron Hausmann est là dans la loge d’honneur. Il est hiératique et semble l’encourager tel Jupiter du haut de son Olympe.

Soudain, le grand portail derrière lui s’ouvre avec fracas et on voit surgir une bête énorme aux naseaux frémissants.

Il reconnaît immédiatement la Société Immobilière. Elle porte sur son dos un petit cartable en cuir qui contient le texte du traité de 1881.

Alors un combat acharné commence. L’énorme bête tente de l’éventrer avec ses cornes immenses et recourbées. Lui réussit à l’éviter et lui plante deux banderilles dans le cou… aussitôt le sang jaillit, la bête est déchaînée.

Après quelques véroniques[1] parfaitement exécutées, il tente de lui enfoncer son épée a un endroit précis juste au-dessus du cou.

Mais il n’y parvient jamais car à ce moment précis, il se réveille toujours en sueur dans son lit, les draps emmêlés, il est presque tombé du lit.

Quelquefois son rêve tourne au cauchemar.

Au moment où il veut faire passer la bête sous sa « muleta[2] », son pied droit dérape sur la feuille du traité de 1881 qui contient l’article 4. Il tombe et il est embroché par les cornes. Le Baron Hausmann, se lève et quitte son siège avec mépris, les belles andalouses sont déjà parties, les gradins sont déserts… sauf Harry Scott Johnston qui reste assis en plein milieu et qui sourit.

C’est ce même Harry Scott qui a signé la lettre de la Société Immobilière qui a fait capoter son projet.

Il se réveille alors en suffocant, il ne peut plus respirer, il lui semble que son artère fémorale est déchirée et que le sang coule à flot au pied de son lit.

Il doit à tout prix faire obstacle aux manœuvres de Harry Scott.

Sicardot a découvert qu’un dénommé Espinasse dit Le Diègue enquête par toute la ville sur ses actions. Certainement un de ces suppôts de Harry Scott Johnston qui agissent dans l’ombre pour l’empêcher lui, Aristide Sicardot, de réaliser ses grands desseins.

Lors d’une soirée à Bordeaux, Sicardot a rencontré un dénommé Fernand Herard qui s’est présenté comme « ingénieur de Paris. ». Sicardot l’a trouvé à la fois plein d’entrain mais un peu naïf. Il s’est dit que c’était peut-être un instrument pour faire avancer ses projets dans la Ville d’Arcachon.

Il lui a proposé de le rencontrer sur place pour lui présenter « une opportunité d’affaire importante ».

Par missive, Fernand Herard, l’a informé qu’il serait présent au « Grand Hôtel » à compter du lundi 12h et qu’il serait prêt à « écouter toute proposition d’affaire ».

Sicardot note qu’il n’a pas jugé bon de préciser toute proposition « d’affaire Honnête ».

Sur la terrasse du Grand Hôtel, ce lundi prévu, Sicardot est venu avec un épais dossier. D’abord il a résumé les points clés de l’accord de 1881 entre la ville et la Société Immobilière, ensuite il a construit tout un argumentaire sur l’art et la manière de contourner cet accord.

Il remet le dossier à Herard qui le prend sans hésitation :

  • Je suis ingénieur, explique-t-il. L’électricité est mon métier, les dossiers complexes sont mon quotidien. Je me suis renseigné auprès de quelques amis qui m’ont mis en relation avec Buchin et Tricoche.

Votre affaire est délicate, mais comme vous dites « c’est une vraie opportunité ». Travaillons ensemble et nous illuminerons Arcachon de mille feux.

Sicardot a reconnu là un véritable alter ego, peut-être un peu naïf, mais sûrement décidé à aller de l’avant.

Le Diègue qui fait suivre discrètement Sicardot n’aura pas manqué de noter ses nombreuses réunions avec ce « Parisien ». Une amie de la réception de l’hôtel l’informe que ce quidam s’est inscrit sous le nom de « M Herard, ingénieur. »

Ingénieur en quoi se demande Le Diègue. Après que Josette, une femme de chambre de l’hôtel a « visité » sa chambre, il sait maintenant que les feuilles disséminées sur la table sont relatives à une « proposition pour l’électrification ».

Dès lors, il en avise directement Harry Scott. Il s’agit encore d’une manœuvre contre la Société Immobilière 

Désormais Josette, sous le prétexte de mettre de l’ordre dans la chambre tente de suivre l’avancement mais elle déclare au Diègue :

  • Mon bon Monsieur, il y en a partout ! Chaque jour que Dieu fait, ils remplissent des feuilles et des feuilles de papier et vident les encriers comme s’ils en buvaient. C’est y Dieu possible d’être aussi bavard de la plume.

Tenez, la corbeille était pleine de papiers chiffonnés, je vous ai tout rapporté. C’est un vrai festival de ratures et de notes dans les coins.

Harry Scott a défroissé les feuilles et les a classées. Il comprend bien l’angle d’attaque que préparent les deux compères. Il pense pouvoir leur couper la route assez vite.

C’est sans compter sans la lassitude qu’éprouve le Conseil de la ville à se sentir prisonnier d’un accord qu’il juge caduque.

Ensuite les choses vont assez vite.

Dès le 4 mai 1891, M. Herard fait parvenir au maire d’Arcachon un courrier dans lequel il affirme que « absolument rien ne peut empêcher la Ville d’Arcachon, de donner une concession pour l’éclairage électrique des particuliers. Il propose une concession de 25 ans avec un prix de 11 centimes l’hectowattheure soit une économie de 25% par rapport au gaz. En cas de procès avec la Société Immobilière, Herard prend à sa charge tous les frais du procès.

De plus cela permettrait de mettre en place un tramway électrique entre Arcachon et le Moulleau !

Devant une telle avalanche de promesses, et certainement lassés d’être prisonniers de la Société Immobilière depuis 1881, les commissions municipales et le conseil décident d’un seul homme d’accorder à Herard et Cie une concession exclusive de 25ans.

Tout cela est scellé par le conseil municipal du 10 août 1891. Malgré une résistance acharnée de la Société Immobilière.

Le 10 août au soir, Le Diègue et Harry Scott se retrouvent à la villa Mogador.

  • C’est dur à accepter, s’exclame Le Diègue. Nous sommes dans notre bon droit, nous avons tout fait pour déjouer leurs plans, allant jusqu’à soudoyer le personnel du Grand Hôtel et ce soir nous perdons. A terme, c’est sûr l’électricité remplacera le gaz partout, éclairage, chauffage et peut être même tramways et trains, qui sait ?

C’est la ruine pour la Société Immobilière !

  • Prenez un verre de cet excellent Porto de vingt ans d’âge mon ami. J’avais bien imaginé cette fin funeste. Demain je vous ferai part de notre riposte lui répond Johnston.

Le Diègue s’en retourne lentement vers sa maison sur la digue est. La nuit est tombée, un méchant vent de nord-est vient contre lui. Après l’Aiguillon, des gouttes d’eau tranchantes comme des rasoirs lui transpercent la vareuse. Il parcourt la route de La Teste à Eyrac. courbé en avant contre la main du vent. Arrivé à hauteur de la craste douce, un violent orage se déchaîne. Le tonnerre gronde comme des centaines de tambours actionnés par le diable ; des éclairs illuminent les Prés-Salés comme en plein jour ; la pluie redouble de force comme jetée par des milliers de démons qui vident des seaux à plein bras.

Parvenu chez lui, au milieu de la digue est, il s’abrite sous le perron. Il est épuisé de cette longue marche contre l’orage. Il n’a plus vingt ans, il en a soixante et onze.

Cette nuit-là, enfin, Sicardot arrive au bout son rêve.

Solidement campé sur ses deux pieds, il enfonce l’épée à l’endroit précis qu’il faut pour transpercer le cœur de la bête. Elle baisse la tête et plie les deux jambes avant. Le baron Hausmann se lève dans les tribunes et applaudit bruyamment des deux mains ; les belles Espagnoles lui jettent mouchoirs parfumés et roses rouges. Harry Scott reste assis au milieu de la foule en délire qui l’acclame debout.

Mais …si la bête reste à genoux, elle n’est pas morte. Elle lève la tête et lui jette un regard noir de haine.

Il se réveille en sueur, assis dans son lit et comme hébété.

De son côté, Le Diègue est un peu perdu au milieu de toutes ses arguties juridiques. Lui est un homme de terrain. Il sait creuser un chenal, élever une digue ou faire tourner à bon train une exploitation avec des bassins à poissons et des animaux de ferme. Ces discussions d’autorisation ou non de faire ou ne pas faire lui semblent aussi confuses que de vouloir attraper un poisson dans un bassin avec les yeux bandés.

Voyant son peu d’intérêt pour ces discussions oiseuses, Harry Scott lui a confié d’autres affaires comme l’extension des hangars ou la construction de la glacière des Pêcheries de l’Océan.

Cependant dès janvier 1892, lors d’une discussion à la villa Johnston, il l’informe des suites de l’affaire :

  • Voyez mon ami, comme le paysage est beau vu de cette fenêtre. On voit le Cap Ferret au loin et la plage de sable fin juste devant nous. Si je m’attache à regarder les grains de sables de la plage, je ne vois pas la beauté des paysages du bassin.
  • Je vous suis bien Monsieur, mais quel rapport avec nos affaires ?
  • Eh bien dans cette affaire d’électrification d’Arcachon, j’ai compris dès septembre 1891 que nous faisions fausse route.
  • Mais alors où était la bonne route ? demande Le Diègue.
  • Il ne servait à rien d’écrire au préfet et de se battre contre ce Herard. Le gaz ne peut gagner contre l’électricité même avec de très bons avocats.

Ce qu’il faut c’est devenir nous-même des fournisseurs d’électricité.

  • Et comment faire ? demande Le Diègue. Nous n’avons pas d’usine électrique, pas de réseau de câbles…
  • Oui mais nous sommes malins et riches ! Depuis ce 22 janvier 1892 je viens de créer la Société Anonyme d’Éclairage et de Chauffage d’Arcachon avec un capital de 800.000 Fr.

J’ai de nouveaux capitaux avec de nouveaux actionnaires. C’est nous les champions de l’électricité et non plus M. Herard. Vous verrez que d’ici quelques années, Herard aura disparu et nous aurons tout le gâteau pour nous.

En conclusion de cette affaire, je crois qu’il ne faut pas tenter de faire obstacle au progrès, surtout pour défendre des intérêts personnels. Lorsqu’une nouvelle science apparaît, il faut l’enfourcher comme un nouveau destrier et non pas tenter de combattre la vague qui vous submergera.

D’ailleurs on dit que notre ami Aristide Sicardot a quitté la ville pour d’autres aventures. Il aurait déclaré se rendre à Paris pour organiser lui-même la future Exposition Universelle de 1900.

La vision de Harry Scott s’avérera prémonitoire.

A partir de 1907, grâce à une nouvelle convention avec la ville d’Arcachon, la nouvelle société qu’il a créée  aura l’exclusivité sur tous ces sujets. Ainsi la ville aura, avec quelque retard il est vrai, amélioré l’éclairage au gaz et fait baisser le prix, obtenu l’électricité pour les particuliers et les usages industriels, obtenu un tramway électrique.

Et le tout avec la nouvelle société créée par Harry Scott et ses amis. Le conseil d’administration est constitué de personnages influents à Arcachon : Léon Lesca, propriétaire, Fernand Samazeuilh, banquier, Maurice Segrestas, négociant, Charles Didiot, propriétaire, Gustave Samazeuilh, banquier et administrateur de la Compagnie des chemins de fer du Midi.

A partir de 1908, l’installation de l’électricité se poursuit. La centrale est construite en 1909. Elle comporte trois machines représentant ensemble 750 chevaux-vapeur. Elle permet d’alimenter à la fois la ville et le tramway.

Elle produira du courant triphasé à la tension de 3000 volts. La puissance sera transportée à haute tension, puis abaissée dans des postes de transformation avant d’être distribuée aux maisons.

Cette architecture très moderne pour l’époque est similaire à ce que développeront les compagnies d’électricité futures.

Ce matin d’octobre 1900, Le Diègue s’est levé juste après le soleil. En sortant de chez lui, il part à droite sur la digue pour rejoindre la ferme et les vergers. Il porte avec vigueur ses quatre-vingts ans, mais chaque matin il lui faut dérouiller les articulations. Son dos a beaucoup été sollicité au cours des ans et quelques minutes sont nécessaires avant de retrouver une position parfaitement verticale. Il s’est toujours refusé à s’aider d’une canne. Il dit en riant “La troisième jambe est celle qui mène directement au cercueil”.

Le jusant est bien avancé et la plupart des ostréiculteurs de la digue et du Canalot sont en partance vers les parcs. L’écluse du Chenal est bien ouverte et les dernières pinasses profitent du faible niveau d’eau restant dans le Canalot pour s’enfuir vers les parcs avant que le seuil de l’écluse n’empêche tout passage. Le Boudigue s’est aventuré trop tard la semaine dernière et il est resté suspendu au seuil. Comme il avait bien chargé sa pinasse de cageots et de matériel, il n’a pas pu la dégager. Il est resté là jusqu’à ce que le flot montant le libère. C’était trop tard pour aller aux parcs et il a occupé sa journée à préparer son matériel sur le bord de sa concession au sud du Canalot. Les autres parqueurs vont se moquer de lui pendant plusieurs semaines et il n’est pas dit qu’on plaisante encore son fils dans dix ans.

La vie des ostréiculteurs très rude les a rendus impitoyables entre eux. Toutefois, quand l’un est en difficulté, la solidarité joue à plein et ils ne ménagent pas leurs efforts.

Le soleil semble avoir du mal à se hisser au-dessus des nuages du côté de Gujan. Au plein été, il se lève à Andernos. À l’automne, il semble fatigué par ses longues courses incessantes du nord-est au nord-ouest et se prépare à de petits bonds d’hiver d’est en ouest.

Le Diègue passe devant le quai des Lagrave qui s’apprêtent à déhaler. Le père et le grand-père sont déjà à l’avant de la pinasse. Léonie, l’épouse de son petit-fils José, toujours vive et souriante, dégage l’arrière du bateau du quai pavé. Elle s’occupe des deux enfants, Antoine et Ernestine, cultive leur carré de légumes, et donne la main au besoin à ses parents lorsque le travail des parcs l’exige.

Harry Scott tient à ce que les quais soient en parfait état pour l’échouage sur la digue et n’hésite pas à commander leur entretien contre espèces sonnantes et trébuchantes aux ostréiculteurs. Par contre, côté Canalot, il exige par contrat que les berges soient entretenues et le fond parfaitement récuré par chaque riverain. Il dit régulièrement : “Le Canalot est votre outil de travail; le laisser se dégrader, c’est vous préparer un travail plus pénible”.

Léonie est une fille courageuse et de bon métal. Le Diègue se réjouit qu’elle ait épousé José, son petit-fils. À eux deux, ils forment un couple solide et ont eu de beaux enfants pour assurer la lignée de la famille. Des jeunes gens courageux et travailleurs, voilà ce qui convient pour voir l’avenir avec confiance.

À trente-deux ans, José a bien pris en main sa tâche de régisseur depuis plus de dix ans. Le Diègue passe le matin, une, voire deux fois par semaine, pour discuter des travaux de la ferme et des bassins à poissons. José maîtrise parfaitement son travail et il s’agit simplement d’une discussion amicale plus que d’un passage de consignes.

Pourtant ce matin, il a éprouvé le besoin d’aller saluer José.

José n’est pas dans sa cabane ni dans les vergers et champs alentour. Le Diègue interroge les ouvriers agricoles comme ceux qui entretiennent les bassins à poissons. Personne ne l’a vu ce matin. Une vieille femme qui perpétue la vieille tradition de la récolte du “coup” dans les Prés-Salés lui dit qu’elle pense l’avoir aperçu à l’aube. Il marchait à grands pas vers le bourg avec un sac sur le dos. Il semblait préoccupé.

À la mi-journée, José n’est toujours pas réapparu. Le Diègue fait porter un message à Harry Scott pour lui dire que José est introuvable, mais que lui, Le Diègue, assure les fonctions de régisseur et que tout va son train dans la propriété. Léonie est très inquiète. Les deux enfants, Antoine et Ernestine, sont allés dormir chez la grand-mère Marie.

Le lendemain matin José reste introuvable.

Craignant un mauvais coup de la famille du Grêlé, Le Diègue court à Cazaux. L’Anjot a définitivement disparu. Le Grêlé semble avoir sombré dans la plus profonde sénilité. Dès qu’il voit Le Diègue, il s’écrie : « Mort aux estrangeys, ils ont envahi le pays et volent nos femmes.” Sa femme continue à arpenter les rues du bourg de Cazaux en ramassant des vieux chiffons et en soliloquant.

Trois jours plus tard, José reste introuvable. Son père Jules a alerté la maréchaussée sans résultat. Certains témoins disent qu’ils l’ont aperçu sur la route de Biscarrosse, d’autres qu’il aurait pris le premier train du matin pour Bordeaux.

La famille craint le pire. L’espoir de le revoir s’amenuise de jour en jour.

Ce que tout le monde ignore, c’est que José a rencontré Isabella la semaine auparavant.

Isabella est une jeune gitane de vingt ans. Elle est venue à la ferme pour acheter des légumes qu’elle revend sur les marchés comme dans les auberges. Bien entendu, Isabella est belle à faire damner un évêque. Elle va toujours pieds nus. À ses pieds et à ses poignets tintinnabulent des bracelets dorés. Sa robe à volants sans cesse en mouvement suggère des appâts qu’on devine sans les voir. Ses cheveux d’un noir de jais sont bouclés en accroche-cœur. Dès qu’elle sourit, ses dents blanches captent toute la lumière autour d’elle et ses yeux noirs vous figent sur place comme le serpent qui hypnotise la souris avant de n’en faire qu’une bouchée.

José était en train d’expliquer comment remonter les filets d’un bassin à poissons à un ouvrier lorsqu’il a senti une présence derrière lui. Il s’est retourné et le sourire d’Isabella l’a saisi en plein cœur.

Il s’est mué en statue de sel. Les cheveux bouclés, les yeux rieurs et les pommettes saillantes l’ont tétanisé. Autour d’elle, le paysage a disparu comme si le soleil s’était éteint; il ne reste plus que son visage et sa robe à larges volants.

José n’a rien entendu de ce qu’elle disait.

  • Jai voudrais vous achéter des légoumes pourrr ma famille et aussi les revendre à marrrché.

Son employé l’a secoué pour le faire revenir sur terre.

_Patron, elle voudrait des légumes du verger !

José semble émerger d’un rêve :

_ oui, oui, heu ! quels légumes ?

José passe la nuit suivante à se retourner dans son lit sans pouvoir dormir. L’image d’Isabella le hante et lui sourit toute la nuit. Il voudrait partir, abandonner femme, enfants, famille et travail pour aller vivre avec elle, pouvoir la contempler à chaque instant.

Au matin, il se dit que ses cauchemars sont ridicules. Il ne peut pas abandonner toute sa vie pour une enfant de vingt ans à peine entr’aperçue. Il décide de se plonger dans son travail de régisseur et court de droite à gauche comme si un péril imminent menaçait.

Le lendemain Isabella est revenue.

  • Ils sont très jaulis vos légoumes, que les ai bien vendous, Vous avez autres plus ?

José sélectionne pour elle les plus belles courgettes et tomates et les charge dans sa carriole tirée par l’âne gris. Il ne sait pas vraiment ce qu’il fait et agit comme dans son sommeil. Au moment de payer, elle tire un mouchoir noué d’une des nombreuses poches de sa robe à volants. Il ouvre le mouchoir, y prend quelques pièces au hasard et lui rend le mouchoir. Le sourire éclatant qu’elle lui adresse depuis sa carriole achève de l’égarer. Il voudrait courir derrière elle, l’empêcher de partir. Les employés de la ferme l’observent avec inquiétude.

Le patron est malade; il n’a pas dit un mot à la gitane, lui qui plaisante sans arrêt avec les clients. On dirait qu’il a bu un coup de trop ce matin.

La nuit suivante est atroce. Il se retourne sans cesse dans son lit comme s’il était couché sur des braises. Léonie s’inquiète de sa santé, mais il ne répond que par des grognements.

À l’aube, il est pratiquement devenu fou. Il a perdu la raison.

Jetant son couteau, un peu d’argent et un quignon de pain dans un sac de toile, il quitte sa maison, sa famille, son travail et part à la recherche d’Isabella.

Sur la place du marché, il interroge les paysans qui installent leurs calicots :

  • La gitane ? La roume ? Ils ne sont plus à la place habituelle. Le père aiguisait les couteaux, la mère disait la bonne aventure, la fille vendait de tout.

Un autre marchand a ajouté :

  • On les a vus partir hier sur la route de Biscarrosse ; ce ne sont pas des gens de chez nous. Ils vivent dans des roulottes tirées par des chevaux. La gamine est la fille du chef, un barbu balafré et sombre. Les frères ont des têtes d’assassins et de voleurs. La fille, c’est “lou démoun”. Elle ferait damner le curé de Saint-Vincent. Boudiou!

En désespoir de cause, José part sur la route de Biscarrosse. Un paysan de Parentis le prend sur sa carriole de légumes.

_ Où est-ce que vous allez, monsieur ?

José a plus l’air d’un bourgeois que d’un ouvrier.

_ Je vais vers Biscarrosse.

À Parentis, un journalier a aperçu la roulotte la veille. Il dit qu’ils sont repartis au petit matin.

Épuisé, José dort à l’abri d’un hangar. Un chien vient le flairer puis dédaigneux s’éloigne.

Le lendemain, il achète un demi-pain et reprend sa marche ; les champs alentour le fournissent en mûres bien noires et grappes de raisins laissés par les vendangeurs. José marche sans relâche ; il ne veut qu’une chose : revoir Isabella, la contempler, la prendre dans ses bras pour la serrer contre lui. Il a perdu tout sens commun. Dans les hameaux, on le prend maintenant pour un pauvre cheminot en guenilles. Il boit au creux des ruisseaux, dort dans les fossés. Après trois jours de poursuite incessante, il aperçoit la petite carriole avec son âne gris. Ils sont sur la route de Mont-de-Marsan. Alors qu’il tente de se cacher dans les fourrés, un grand gaillard noir de peau, aux cheveux longs, saute devant lui.

  • hé le gadjo[3], qu’est-ce que tu cherches ? On t’a repéré depuis un moment. Tu nous suis. Tu veux quoi ? Tu cherches des ennuis ?

José reconnaît l’un des trois frères d’Isabella. Il a sorti un grand couteau à cran d’arrêt serré dans le poing droit. Les jambes écartées, il est en position de combat. On voit qu’il est aguerri à la bagarre au couteau.

José n’est pas armé, épuisé par plusieurs jours de poursuite à travers champs et routes de campagne. Il ne sait que répondre. Alors il tourne le dos et s’éloigne.

  • Ne t’avise pas de traiter tes savates dans le coin, lui lance le gitan narquois.

José ne peut s’empêcher de suivre à distance le petit groupe. De temps à autre, Isabella sort de la roulotte pour soigner le petit âne ou préparer le repas sur un fourneau mobile.

Deux jours plus tard, au bord de la rivière, Isabella s’est éloignée du groupe pour se baigner, seule. Caché dans les fourrés, José l’observe se déshabiller puis rentrer dans l’eau. D’abord les orteils, puis la jambe droite, enfin tout le corps entre dans le courant.

José est au spectacle. Il donnerait tout ce qu’il possède pour entrer dans l’eau avec elle, lui prendre la main…

Un solide bras musclé le tire en arrière et le jette au sol, la lame du couteau est maintenant contre son cou, il pense qu’il va être saigné comme un vulgaire poulet.

  • Encore toi, Gadjo de malheur! Alors tu poursuis notre sœur, tu vas voir ce que ça coûte.

Les trois frères le rouent de coups. L’aîné lui entame le bras d’une grande estafilade  et lui ouvre la veine principale, le sang se met à couler à flots continus. D’un dernier coup de pied dans les côtes, les frères le laissent pour mort dans le fossé.

José a perdu connaissance, il sombre dans un trou noir sans fond.

[1] La véronique est une passe de cape fondamentale et très élégante de la tauromachie, où le toréador présente la cape à deux mains face au taureau et le guide le long de son corps.

[2] Muleta : Pièce de tissu rouge écarlate, utilisée par le matador comme leurre lors du dernier tiers de la corrida .

[3] Gadjo est le terme par lequel les gitans désignent les non gitans.

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Revenir au chapitre 2 – Le 7 juillet 1841

Revenir au chapitre 3 – La route de La Teste à Eyrac

Revenir au chapitre 4 – Le Gran Malhour

Revenir au chapitre 5 – La digue de La Teste

Revenir au chapitre 6 – La fin du Comte

Revenir au chapitre 7 – Les gravettes

Revenir au chapitre 8 – L’endiguement

Revenir au chapitre 9 – Le chalutage à vapeur.

Revenir au chapitre 10 – Les Pêcheries.

Revenir au chapitre 11 – Le Quartier Ostréicole

Revenir au chapitre 12 – Le Chantier Auguste Bert

Revenir au chapitre 13 – l’Extension du Port

 

 

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CORCIA Yvon

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