L’écluse du Canalot vers 1904
À travers l’histoire d’une famille anonyme, témoin de son temps, ces chroniques racontent l’évolution du quartier du Canalot à La Teste, de sa formation de 1840 à nos jours.
Résumé des épisodes précédents.
Diego dit « Le Diègue » est venu de son Espagne natale chercher fortune à La Teste.. Il a épousé Marie avec qui il a eu deux enfants. Diego est devenu le régisseur de Harry Scott Johnston sur les prés salés est.
Un matin de mai 1881, Le Diègue a l’agréable surprise de voir entrer chez lui Adolphe Alphand.
— Eh quoi, Monsieur l’ingénieur, vous voici de nouveau parmi nous ! Que nous vaut cette agréable nouvelle ? Je croyais que la capitale et ses jardins vous avaient définitivement fait oublier les rives du Bassin.
— Certes j’ai suivi à Paris le baron Haussmann, que j’avais connu à Bordeaux, pour remodeler les parcs et jardins de ce nouveau Paris. Mais jamais je n’oublierai mes jeunes années ici et tous les chantiers que nous avons menés ensemble.
— Si je m’en rappelle ? Diable oui : la route de la Teste à Eyrac, la jetée d’Eyrac, la construction de la digue est.
— À l’époque, ma vie de constructeur était plus simple, il fallait mener les chantiers. Maintenant, je passe plus de temps à discuter de politique et à des réceptions et banquets qu’à mener les vrais travaux.
— Si j’en crois ce que je vois, vous avez bien profité des banquets !
— Par contre, mon cher Diègue, vous restez toujours svelte et élégant malgré vos… ?
— Bientôt 62 ans. La vie ici est très active : entre la surveillance des ouvriers des bassins à poisson, des concessions ostréicoles et des nombreuses cultures maraîchères que nous avons mises en place. Je cours sans cesse.
— En fait, je suis revenu car je vais dessiner une extension du port de La Teste.
— Ah, c’est un sujet dont on parle beaucoup, mais on ne voit pas le début du commencement. Un manque d’argent sûrement ?
— Eh bien, je peux vous annoncer que, par décret du 2 mai 1881, « les travaux du port de La Teste sont déclarés d’utilité publique pour répondre aux besoins de l’industrie ostréicole.
— Comme je sais que vous êtes assez féru d’ostréiculture et de l’histoire du port, j’aimerais discuter de mes projets avec vous.
— C’est trop d’honneur, Monsieur l’ingénieur, je ne suis qu’un simple régisseur de ferme. Je vous aiderai autant que possible.
Le Diègue et Alphand se sont revus plusieurs fois.
Enfin, Adolphe Alphand a étalé sur la table de la pièce commune des grands rouleaux de plans de plusieurs mètres de long.
Le Diègue est toujours admiratif de ces gens qui arrivent à traduire des idées en beaux dessins. Et de plus c’est très précis : 1 cm du plan représente 5 m sur le terrain !
Le Diègue explique à Alphand que le port s’envase très vite.
— Dès 1875, un projet a été prévu pour chasser les vases et faciliter la navigation lors des basses eaux, explique le Diègue.
— Et comment chasser la vase ? Demande Alphand.
— Il était prévu de détourner la craste douce afin de constituer une réserve d’eau avec un barrage. Ensuite, lorsque la réserve est bien remplie, lors des basses eaux, on ouvre le barrage et l’eau s’écoule avec force en entraînant les vases.
— C’est une excellente idée, et alors quelle suite a été donnée ? Demande Alphand.
— Eh bien, après étude du dossier, le conseil municipal a estimé cette idée « chère et sans intérêt ». Le projet a été abandonné.
— C’est bien dommage, je crains que ce sujet de l’envasement soit une préoccupation qui va rester.
Pour le nouvel aménagement du port, l’idée principale d’Alphand est de creuser un chenal secondaire qui partirait de l’entrée du port pour aboutir presque en face de la rue qui mène au bourg.
Ainsi le port ressemblerait à un grand « A » majuscule.
— Il y a un nouveau chenal secondaire, mais comment peut-on y accéder à pied ? demande le Diègue.
— Bien entendu, il faudra construire une nouvelle jetée le long de chenal, lui répond Alphand. On pourrait également construire une jetée le long de la darse sud qui a été creusée en 1868.
Ainsi les pêcheurs et les ostréiculteurs disposeraient de nombreux espaces pour amarrer et échouer les pinasses comme pour travailler à terre.
Après plusieurs discussions animées, le projet de travaux est le suivant :
Les discussions autour du budget et du financement se poursuivent entre la commune, le département et les Affaires maritimes de Bordeaux.
La commune seule n’a pas les moyens de se payer un nouveau port. Les anciens maires Lalesque et Bisserié se sont beaucoup démenés pour trouver des financements.
Depuis qu’elle est une commune autonome, Arcachon se présente comme une « ville » alors que La Teste reste un « bourg ».
Un nouveau port pour La Teste, c’est plus d’activités pour la pêche et l’ostréiculture.
Le nouveau maire Jean Semiac ne ménage pas ses efforts à Bordeaux et même à Paris. La Teste doit rester la capitale du Bassin, Arcachon n’est qu’un ancien quartier de La Teste, détaché par une sombre manœuvre d’ « estrangeys ».
Adolphe Alphand a dû intervenir à plusieurs reprises pour faire avancer le dossier dans le dédale des ministères de la Marine et des Finances.
Enfin, fin 1882, le budget est adopté avec l’accord des différents trésoriers payeurs.
Finalement, après les travaux qui se termineront en 1883, la dépense totale sera de 215 000 F, dont La Teste aura apporté 40 000 F.
Alphand, qui a été directeur des Ponts et chaussées de Gironde, suit depuis Paris le déroulement des travaux. Il a proposé au Diègue de conduire le chantier mais celui-ci a décliné l’offre. Il est accaparé par la conduite du domaine de Harry Scott Johnston sur les prés salés est. Il estime qu’après soixante ans il ne faut pas s’atteler à des tâches trop considérables.
En discutant des évolutions du port, Le Diègue fait part à Alphand de l’une de ses préoccupations.
— Lorsque les ostréiculteurs de nos concessions reviennent du parc, ils le font au début de la marée montante. Ils échouent alors leur pinasse à la base de la digue. Ensuite il leur faut faire beaucoup d’efforts pour hisser les huîtres et le matériel et les amener dans les cabanes sur la digue. C’est la même difficulté lorsqu’ils partent pour le parc.
— Mon ami, c’est le propre des marées, l’eau monte et descend. Que voulez-vous y faire ?
— Eh bien, j’ai pensé que s’ils disposaient d’un quai où l’eau soit toujours à la bonne hauteur, leur vie serait plus simple.
— Vous voulez supprimer les marées, à vous tout seul ? Dieu lui-même n’y parviendrait peut-être pas !
— Je vais vous dire mon idée. Il y a de l’autre côté de la digue un petit canal naturel qui est l’écoulement d’une craste ancienne, la craste Darriet. M. Johnston me l’a montré, un vieux plan de 1867, avant l’endiguement.
— Je vous suis, mon ami, mais quel rapport avec les quais sans marée ?
— Eh bien, si on creusait un petit canal dans le lit de la craste, les ostréiculteurs pourraient charger et décharger leurs pinasses sans effort. Mais je vois bien que ceci conduirait à faire une brèche dans la digue pour le passage de l’eau et des bateaux, ce qui causerait de nombreuses inondations.
L’ingénieur Alphand se gratte le crâne, regarde au loin comme s’il cherchait à trouver une solution au-dessus de l’horizon, puis se tourne vers le Diègue.
— Vous savez, mon ami, que votre idée est excellente ! Il faut simplement mettre au bout de votre petit canal une « écluse à sas ».
— Une écluse à sas ? Qu’est-ce donc !
— Sur les canaux intérieurs comme le canal du Midi, conçu par l’ingénieux Pierre-Paul Riquet, il y a des « écluses à sas ».
Ce sont des écluses avec deux portes. D’un côté le niveau de l’eau peut être haut ou monter et descendre, de l’autre côté l’eau reste au même niveau. Ainsi, à l’intérieur de votre petit canal , qu’on pourrait appeler un « Canalot », on pourrait garder l’eau à hauteur des quais. De l’autre côté, suivant les marées, le niveau de l’eau pourrait être très haut ou très bas.
Ainsi vous réaliseriez le rêve de vos ostréiculteurs, avoir un bateau toujours au niveau du quai. Et donc ne pas faire d’efforts pour décharger et recharger les huîtres et le matériel. Votre intuition est réellement remarquable !
Le Diègue a pris modestement note de toutes ces informations, il se doute que creuser un canal et construire une écluse doit être une opération coûteuse. Il lui paraît nécessaire d’en parler avec son patron, Harry Scott Johnston.
Il sait par son fils Jules que Harry Scott est engagé dans des négociations commerciales importantes pour les débouchés de la Société des Pêcheries de l’Océan. Il lui faudra attendre deux semaines avant de le revoir sur le port de La Teste.
Lorsque Le Diègue lui expose son idée de Canalot, la réaction de Harry Scott est immédiate :
— C’est une excellente idée ! D’une part, nous pourrons installer des concessions ostréicoles des deux côtés du Canalot, d’autre part, les conditions de travail de nos ostréiculteurs seront bien meilleures que celles de la concurrence et nous pourrons augmenter le prix des concessions… Toutefois il ne faudrait pas que ces travaux me coûtent en un an ce qu’ils me rapporteraient en dix.
Si la commune ou la Compagnie des chemins de fer pouvait participer aux dépens, ce serait parfait.
Voyez donc avec M. Alphand ce que coûterait cette folie.
Un mois plus tard, Alphand est revenu avec des plans détaillés :
— J’ai fait au plus juste car j’ai compris que ni la commune ni le chemin de fer n’étaient très enclins à participer au financement.
On pourrait creuser un canal de 600 m de long sur 10 m de large. Une profondeur de 1,5 m devrait suffire pour manœuvrer les pinasses au montant comme au descendant. Une écluse de 2,5 m de large sur 10 m de long conviendrait aux pinasses d’ostréiculteurs.
De plus, comme il y a un sas, on pourrait faire entrer et sortir des bateaux même lorsqu’il y a une différence importante de niveau entre les eaux du bassin et les quais.
Le Diègue qui n’avait pas voulu conduire le chantier du port se trouve de fait à conduire le creusement du Canalot.
Cet ouvrage, une fois réalisé, a grandement facilité la vie des ostréiculteurs. En réalité, ils ne disposent que d’une heure au montant comme au descendant pour franchir l’écluse. Le reste du temps l’écluse est fermée pour éviter de submerger le quartier comme de vider complétement le Canalot. Ces heures de franchissement conviennent bien à l’activité des ostréiculteurs pour aller au parc et revenir.
Plus de vingt nouveaux ostréiculteurs vont s’installer sur le nouveau quai de l’autre côté du Canalot.
Plus tard on créera même une zone ostréicole plus à l’est et un bras de Canalot sera ajouté pour leur permettre d’accéder à l’écluse.
Ainsi ce qui n’était qu’une idée vague dans l’esprit du Diègue est devenu, grâce au savoir-faire d’Alphand et à l’esprit d’entreprise de Harry Scott Johnston, un instrument de travail qui accompagnera l’ostréiculture de La Teste pendant plus d’un siècle.
Ce 9 juin 1884, il est 7 heures du matin. Comme presque chaque jour, le Diègue descend la digue est vers le bourg. Le soleil se lève vers Gujan, un peu plus près du sud chaque jour. Une lumière dorée et rasante illumine les prés salés à l’ouest. Chaque branche d’ajonc semble un petit soleil étiré. Quelques moutons vaquent librement sous l’œil attentif d’une paysanne qui, du geste large et régulier de sa faucille, coupe les joncs et les enfourne dans le sac accroché à sa taille.
Le Diègue a rendez-vous avec Jean Boyé dit Rémi.
Rémi Boyé a ouvert un garage à bateaux en bas de la digue est, face au moulin de Prez en 1862. Le Diègue habitait une cabane à cet endroit avant que le comte d’Armaillé ne le chasse de ses terres sous l’effet d’une folie qui l’emportera.
Rémi Boyé a installé son premier hangar pour en faire un simple garage à bateaux. Comme les affaires marchaient bien, il a commencé à construire des pinasses et des chalands. C’est devenu maintenant un établissement réputé qui réalise de grandes pinasses et de solides chaloupes pour la pêche à « la péougue ».
Gabriel, 10 ans, le fils de Rémi , est plus souvent au chantier qu’à l’école. Il dessine déjà des projets de bateaux sur les papiers d’emballage que sa mère ramène des courses du marché. Rémi a beau lui répéter qu’il faut bien travailler à l’école, Gabriel passe le plus clair de son temps à l’atelier.
Les deux hommes discutent souvent de l’évolution du port de La Teste et des métiers de leurs enfants. Gabriel ne parle que de créer un chantier naval pour succéder à son père. Émile, le fils du Diègue, ne rêve que de monter des machines à vapeur sur les pinasses. Rémi y songe depuis quelque temps pour étoffer l’offre de son chantier.
À mi-distance du chantier Boyé, le Diègue aperçoit un homme absorbé dans la contemplation de l’eau qui monte dans le chenal avec le flux de la marée. C’est un homme étonnant et peu ordinaire. Il est vêtu d’un ample manteau noir du drap le plus cher. Le manteau aux reflets moirés recouvre de hautes bottes à la mode. Ce sont des bottes de grand prix, des « Souvarov » avec retroussis jaune verni. Le chapeau de feutre est celui d’un bourgeois bien établi. Il s’en échappe, des cheveux noirs longs et soyeux comme le seraient ceux d’une coquette de Paris.
De loin c’est une véritable gravure de mode mais avec un je ne sais quoi dans l’attitude qui n’a rien de bénin. À son approche, l’homme tourne lentement le visage vers le Diègue et lui sourit. Le Diègue est à la fois charmé et alarmé. Le visage est régulier et presque angélique, le sourire est avenant et incite à la confiance comme la main tendue avec élégance. Cependant quelque chose dans le regard dérange le Diègue, comme si une fournaise intense était cachée derrière les vitraux bleutés de son regard :
— À qui ai-je l’honneur ? Demande l’inconnu en lui serrant la main avec chaleur mais sans excès.
— On me dit « Le Diègue » et je suis le régisseur des propriétés sur la digue du sieur Johnston, lui répond le Diègue.
— Enchanté, mon nom est Monsieur de Sabactani. Je réside à Bordeaux mais me plais à venir à Arcachon où j’ai quelques amis. Au plaisir de vous revoir, Monsieur.
Sur ce, l’homme le salue cordialement et s’éloigne d’un bon pas vers le nord de la digue.
Le Diègue continue vers le chantier Boyé. Ce monsieur semble cordial et bien élevé, mais un tocsin résonne dans la tête du Diègue comme si un danger imminent s’annonçait.
La discussion avec Rémi Boyé parvient à le distraire de ses pensées funestes, mais une sourde inquiétude reste tapie comme un serpent tapi en son sein.
De Sabactani se rend comme chaque après-midi au casino Mauresque. Il est connu de la bonne société du casino comme un personnage énigmatique et mystérieux.
Ses tenues vestimentaires de bonne facture et ses manières affables lui accordent un crédit de bon aloi. On le suppose financièrement aisé car il a le bon goût de ne jamais parler d’argent.
De Sabactani est littéralement envoûté par Cécile Rhoné. Elle est la fille d’Émile Pereire et l’épouse du puissant banquier Charles Rhoné. Elle est une personnalité de premier plan dans la société d’Arcachon. Son salon est réputé comme lieu de réunion de ce qui se fait de mieux à Arcachon.
Cécile a maintenant plus de cinquante ans et pourrait être sa mère. Il éprouve pour elle une attirance puissante mais assez trouble dont il ne peut se défaire.
C’est un mélange de fascination, de complexe d’Œdipe et d’adoration de la Vierge Marie. Pour lui, elle serait à la fois l’amante et la mère idéales.
Cécile Rhoné est la parfaite représentation de la bonne société d’Arcachon. Lui n’ayant pas eu la chance de naître dans ce milieu, il éprouve à son égard la haine de l’exclusion et l’attirance de l’inaccessible.
Malgré cette attirance quasi magnétique, il évite toute occasion d’être en sa présence. Comme Icare qui éviterait de se rapprocher du soleil, il craint d’être anéanti à son contact.
Il est vrai que la mère de M. de Sabactani est une Bohémienne à moitié folle qui va par les rues de La Teste en soliloquant. Son père est un vieil homme estropié du mollet droit pour une sombre affaire d’argent.
De Sabactani est un nom d’emprunt, la particule étant aussi fausse que le nom lui-même. Il vit en réalité dans un sombre taudis du côté du bourg de Cazaux. Étonnamment, il en surgit toujours frais et bien mis, vêtu comme un milord anglais et propre comme un sou neuf. Pour ses connaissances de la Ville d’Hiver, il prétend habiter une maison de maître près du parc Bordelais et leur réclame quelquefois le gîte et le couvert en Ville d’Hiver afin de s’éviter le long voyage vers son château bordelais.
Parmi les dames de la bonne société, le bruit court que M. de Sabactani serait généreusement doté au niveau de certains attributs naturels. Certaines d’entre elles seraient friandes de constatation, mais M. de Sabactani évite de trop fréquenter les habitants réguliers d’Arcachon. Il préfère se concentrer sur les estivants de passage et particulièrement les estivantes.
De grandes villas de la ville d’hiver autour du parc Mauresque ont été construites par la Compagnie des chemins de fer. Cela permettait à la compagnie d’attirer plus de clients en leur fournissant un service complet : le billet de train plus le logement en Ville d’Hiver.
De Sabactani se rend régulièrement dans les bureaux de la Société immobilière d’Arcachon Villa Antonina, 3 allée du Moulin-Rouge, qui gère désormais ces villas. Sous prétexte de flirter avec la jeune secrétaire, il consulte négligemment les registres pour repérer les nouvelles arrivantes. Sa prédilection va aux veuves ou femmes seules délaissées là par un mari trop occupé par ses affaires de Bordeaux ou Paris.
En général, il se présente à elles comme habitant régulier du quartier, prêt à faire découvrir aux nouveaux arrivants les charmes de son casino et les diverses activités pour estivants et autres salons de thé.
Depuis deux semaines, il a entrepris de séduire Madame M. qui s’est installée pour trois mois à la Villa Moulin Rouge, au 1, passage de l’Observatoire.
Cette villa magnifique est un des premiers « chalets » de la Ville d’Hiver. Elle a été construite en 1864 sur les plans de l’architecte Régnauld, un neveu d’Émile Pereire qui a presque tout construit en Ville d’Hiver.
Cette villa comporte six chambres de maîtres, deux de domestiques, une salle à manger, un salon, une cuisine. Elle est située au sommet de la « falaise » dominant la ville basse et la mer.
Madame M. a loué toute la villa pour elle-même, son mari et ses deux sœurs. M. de Sabactani connaît bien les tarifs et sait que le prix de la location est de 600 francs par mois. Ce qui représente environ six mois de salaire d’un ouvrier très qualifié. Madame M. ne semble pas démunie sur le plan financier.
Le mari, négociant en vins à Bordeaux, très occupé par ses affaires, ne s’est pas encore manifesté. Les sœurs parisiennes n’ont pas encore donné de date d’arrivée. M. de Sabactani a fait visiter à Madame M. les salons de thé et salons à la mode d’Arcachon. Il l’emmène tous les après-midis au Casino du Parc Mauresque, qui semble être son opium quotidien.
En arrivant au rez-de-chaussée, elle se précipite au cercle de jeux où elle dilapide en une heure ce qu’un ostréiculteur pourrait gagner en deux ans. Enivrée et comme libérée d’avoir perdu tant d’argent, elle s’engouffre dans les escaliers qui mènent au premier étage. Là, elle musarde entre salle de musique et salles de spectacle avant de redescendre au café du rez-de-chaussée pour son thé de l’après-midi.
Deux semaines, c’est normalement le délai à partir duquel les effets d’une galanterie appuyée conjugués à l’ennui font que leur séparation sur le seuil de la villa ne se conclut pas par un simple baise-main.
Après l’une des étreintes sensiblement plus passionnées que la moyenne, Madame M. s’assoupit. IL est vrai que M. de Sabactani a pris soin de lui faire boire un verre d’eau dans lequel il a glissé cinq gouttes d’une fiole fournie par un ami pharmacien de Bordeaux. L’effet est quasi immédiat et l’amant d’un jour dispose de tout le temps nécessaire pour visiter tiroirs, coffrets à bijoux, valises et autres sacs. La moisson s’avère fructueuse. Madame M., si elle veut retourner au cercle de jeux, devra faire appel à son époux.
En général, le lendemain d’une telle opération, M. de Sabactani prend le premier train pour Bordeaux. Il y passe plusieurs jours pour négocier au mieux ses prises avec des recéleurs du quartier des quais.
Les victimes ne souhaitant pas de publicité excessive sur les conditions de leur mésaventure se tiennent coi, voire déclarent simplement avoir été dépouillées en leur absence. La plupart interrompent assez rapidement leur séjour à Arcachon.
De Sabactani vit ainsi tranquillement ses exploits de prédateur de riches femmes désœuvrées. Il continue à évoluer dans la bonne société d’Arcachon comme un personnage nimbé de mystère, sans être autrement inquiété.
Comme un astéroïde égaré, il gravite autour du soleil que représente Cécile Rhoné, il est attiré inexorablement mais évite de trop s’en approcher de peur d’être aspiré puis broyé par le choc de sa passion.
Chacune de ses victimes est comme un substitut de Cécile Rhoné. Lorsqu’il se retrouve seul avec elles dans la plus grande intimité, il est pris d’une envie irrépressible de les étrangler. Souvent il met ses mains autour de leur cou et serre de plus en plus.
Elles ont toutes, à ce moment-là, le visage de Cécile.
Ce qu’elles considèrent au début comme une caresse un peu hardie devient une vague de douleur. Lorsque leurs yeux s’affolent, il relâche son étreinte et accompagne ce geste d’un sourire angélique dont il a le secret.
Un mois après le départ de Madame M., la villa Moulin Rouge est occupée par la baronne de R. Suivant son manège habituel, M. de Sabactani se présente à elle et lui propose ses services de chaperon dans la bonne société.
La baronne de R semble une proie particulièrement prometteuse, elle est veuve d’un ancien mari banquier à Londres, elle a loué la villa pour six mois et elle est accompagnée d’une cohorte de domestiques : majordomes, soubrettes, lingères, femmes de ménage. Il lui faut attendre dix jours seulement avant que la baronne de R. ne l’introduise dans sa chambre du premier étage. La vue sur l’ensemble d’Arcachon est magnifique.
De Sabactani s’interroge une fois de plus sur l’injustice de la société. La baronne de R., parce qu’elle est bien née et a épousé un riche banquier, vit dans le luxe et l’opulence sans fournir le moindre travail. Lui vit dans un sombre taudis au fond du bourg de Cazaux et serait un ouvrier journalier comme son père s’il n’avait décidé de suivre une autre route.
La baronne de R semble dotée d’une constitution particulièrement robuste. En effet, l’élixir qui plonge généralement ses victimes dans un profond sommeil de plusieurs heures n’a sur elle qu’un effet passager. Après un quart d’heure de demi-somnolence, elle est intriguée par un bruit venant de la pièce voisine de sa chambre.
Légèrement titubante et le regard embrumé, elle découvre alors M. de Sabactani à genoux devant un coffre de vêtements. Il a jeté tout autour de lui les habits qui se trouvaient dans le coffre de voyage et en a retiré une cassette à bijoux dont il tente de forcer les charnières avec un tisonnier :
— Mais, Monsieur, enfin que faites-vous ?
Surpris de l’intrusion, M. de Sabactani se retourne avec stupéfaction. La dose d’élixir lui garantit d’habitude deux heures de tranquillité. Il se relève en composant son plus beau sourire, mais la situation est embarrassante.
Lui qui fait face généralement à toute situation, ne sait que faire ni que dire. Il reste la bouche ouverte sans émettre aucun son. Le tisonnier dans la main droite, la cassette à bijoux éventrée dans la main gauche. Hébété, il fixe tour à tour les bagues et colliers de la cassette et la baronne.
— Mais, Monsieur, vous me volez !
La baronne se jette dans le grand couloir de l’étage pour quérir de l’aide. Voulant l’arrêter, M. de Sabactani se précipite en avant avec un grand geste du bras droit. Le lourd tisonnier lui échappe des mains et frappe la baronne à la nuque. Elle s’effondre sur le magnifique tapis persan du couloir.
De Sabactani se penche au-dessus d’elle. Elle a été sonnée par le tisonnier, une petite entaille s’est marquée sur le crâne. Elle respire encore comme avec difficulté.
Il ne sait que faire. Alors qu’il s’interroge sur la conduite à tenir, elle ouvre les yeux, marque un temps de pur effroi, puis se met à crier. Pour la faire taire, pense-t-il, M. de Sabactani place ses deux mains autour de son cou et se met à serrer. Les cris cessent immédiatement, les yeux roulent de toute part comme pour chercher de l’aide.
De Sabactani serre de plus en plus fort. Devant ses yeux, il croit voir Cécile Rhoné, celle pour qui il a un sentiment mêlé d’adoration, d’amour et de haine. Il croit étrangler Mme Rhoné. Il voit là comme un accomplissement, la revanche sur les humiliations du passé. Du plus profond des âges, surgit une vague qui l’emporte. Lui, l’homme des cavernes, il terrasse une proie, lui arracher la vie magnifie la sienne. Il pousse un long rugissement de bête sauvage. La baronne est morte depuis longtemps lorsqu’il relâche son étreinte. Il revient à lui-même et se sent curieusement habité d’une grande énergie. Petit enfant, il estropiait les oiseaux, les chats et les chiens. Maintenant qu’il a ôté la vie à un être humain, c’est comme un aboutissement.
Il quitte subrepticement la villa avec son butin. Il faut disparaître quelque temps d’Arcachon pour se faire oublier. Mais auparavant il doit mener à bien la mission que son père lui a confiée.
Jules , le fils du Diègue, est rentré du bureau des Pêcheries plus tard que de coutume. Un souci avec un palan à vapeur l’a retenu à l’atelier de mécanique. Anne est inquiète, leur fille Marie, âgée de 16 ans, n’est pas rentrée malgré l’heure tardive.
Elle devait prendre le thé avec des amies du boulevard Deganne, mais celles-ci ne l’ont pas vue à la sortie du collège. La gouvernante qui devait la ramener à la maison l’a cherchée en vain chez toutes ses amies.
Inquiet, Jules ressort immédiatement pour interroger les parents des amies. Marie est une enfant calme et posée qu’on ne voit pas fuguer. Elle aura fait une mauvaise rencontre ?
Au matin, Jules et Anne sont comme tétanisés et rongés par l’inquiétude. Prévenus, le Diègue et Marie, les grands-parents, sont venus depuis le port de La Teste.
Les voisins et les passants sont interrogés en vain. À l’heure de la sortie du collège, un ouvrier des pêcheries qui passait par là la veille croit se souvenir : un fiacre qui semblait attendre dans une rue perpendiculaire s’est arrêté devant Marie. Un monsieur en redingote et chapeau a hélé Marie et lui a brièvement parlé à la fenêtre. Elle est aussitôt montée dans le fiacre qui est parti au petit trot vers l’Aiguillon.
L’ouvrier n’en sait pas plus ; il connaît bien M. Jules, son directeur aux Pêcheries, et tente de se rappeler d’autres détails :
— Ha oui ! Le fiacre, boudiou, c’est un fiacre de location et le cocher, c’est l’Antoine, un copain de l’école primaire. Même qu’il loge au bourg de l’Aiguillon derrière l’auberge du Lapin Blanc.
Le Diègue et Jules se précipitent en bas du boulevard Deganne puis courent sur la route dite d’Arcachon. Derrière l’auberge du Lapin Blanc, dans une sorte de taudis malodorant, un homme ronfle comme un sonneur sur une paillasse fétide. Une odeur de mauvais vin imprègne la cahute. Les bouteilles vides jonchent le sol.
Jules le secoue sans ménagement pour l’éveiller :
— Hé toi, réveille-toi !
— Quoi ? Éteignez la lumière, je suis aveuglé.
— Il fait plein jour, il n’y a pas de lumière, c’est le soleil. Tu es bien, Antoine le cocher ?
— Cocher, c’est beaucoup dire, je vais, je viens.
— Dis-nous, hier soir tu as amené un bourgeois et une petite fille vers l’Aiguillon, tu te rappelles ?
— La question semble progresser lentement des oreilles vers le cerveau. D’abord il ouvre grand les yeux et s’apprête à dire quelque chose, puis il fait une grimace et le visage se ferme et prend un air idiot.
— Hier ? Ah, hier ? Je sais pas, j’ai oublié.
— Comment tu as oublié ? Ton ami Robert, qui était avec toi en primaire, t’a reconnu. Tu as chargé une jeune fille et un bourgeois et vous avez filé vers ici.
— Robert ? Boudiou, que je l’ai vu depuis longtemps. Un bourgeois, vous dites ? Je ne me rappelle rien, je suis fatigué, je dois dormir maintenant. Partez de chez moi où je crie.
— Le Diègue, hors de lui, le prend au collet et le secoue hors de la paillasse.
— Tu vas crier oui, mais parce qu’on t’aura coupé les oreilles. Tu parles ou je te tue !
À la vue du long couteau Laguiole que le Diègue a déplié et appuyé sur sa gorge, l’homme est pris de tremblements.
— Je peux rien dire, voilà, c’est tout ! J’ai tout oublié !
La lame entaille légèrement la pomme d’Adam, le sang coule un peu.
— Attendez, attendez, je ne dois rien dire. L’homme m’a donné une pièce pour rien dire.
— La pression de la lame augmente, la blessure s’élargit.
— Voilà voilà, je dirai tout ! L’homme est un bourgeois bien mis, nous avons chargé une jeune fille devant le collège et je les ai conduits au bord du Bassin, une pinasse à rames était là, ils sont partis, l’homme ramait.
— Ont-ils parlé dans le fiacre ? Demande Jules qui est blanc comme linge.
— Vous ne direz rien, hein ? Il a dit qu’il me tuerait si je parlais.
— On t’aura tué avant lui, lui dit Le Diègue en rapprochant son couteau.
— Voilà, voilà, l’homme a dit à la fillette que son grand-père, le Diague, ou un nom comme ça, était gravement blessé, qu’il la réclamait. Il s’est présenté comme un grand ami du grand-père et dit qu’il venait la chercher.
— Montre-nous l’endroit ! Lui lance Jules et ne te trompe pas, ou ça ira mal !
L’homme les amène au bord du rivage. On ne voit rien de particulier à part du sable et de la vase.
Le Diègue semble pensif. Il arpente la berge de gauche et de droite puis déclare :
— Ouste ! On n’a plus rien à faire ici. Et toi le cocher, pas un mot à quiconque, sinon tu verras mon couteau de plus près.
Jules et le Diègue remontent le boulevard Deganne vers la maison de Jules. Ils trouvent Anne et Marie effondrées. Un drôle leur a remis un pli donné par un autre drôle avec une pièce de 10 sous. On peut y lire
Vous ne reverrez plus votre fille, elle subira mille morts,
avant de finir noyée et mangée par les poissons et les crabes.
Maudite soit la descendance du Diègue.
Le papier n’est pas signé mais témoigne d’une éducation certaine, les anglaises sont de plein et déliées, l’orthographe est parfaite. Il s’agit d’une personne ayant de l’instruction. Visiblement quelqu’un qui en veut à toute la famille a choisi la petite dernière pour faire un maximum de malheureux.
À la tombée de la nuit, le Diègue se rend discrètement à l’Aiguillon. Il a repéré des traces plus haut sur la berge mais n’a rien dit. Ce matin la marée était basse, alors que la veille au soir lors du départ de la barque qui a emporté Marie, l’eau était haute. Ces traces sont peut-être celles du bateau.
Il se cache dans les fourrés près de l’auberge et attend patiemment comme le milan qui surveille sa proie.
Vers minuit, un homme habillé en marin : pantalon de flanelle, vareuse et casquette, s’avance prudemment du rivage. Après un regard circulaire pour s’assurer qu’il n’est pas vu, il soulève des branchages qui cachaient une pinasse à rame. Il tire l’embarcation dans l’estey tout proche puis saute avec agilité dans l’embarcation et se met à ramer vers le nord. La nuit est sombre, d’épais nuages cachent la lune. On vent d’est aigrelet engourdit les doigts et fouette les visages.
Le Diègue ne sait que faire, il ne pouvait interpeller cet homme. Et à quel titre ? Il n’est là que poussé par une intuition. De là à arrêter tout quidam qui s’embarque ! On le prendrait pour fou.
En longeant la berge vers la pointe de la Baride, il aperçoit une pinassotte échouée.
Sans réfléchir plus avant, il la pousse à l’eau et se met à ramer à la poursuite du marin inconnu. Le bateau n’est pas récent et n’a pas été calfaté depuis plusieurs saisons. De l’eau s’infiltre entre les membrures de l’avant. Le Diègue doit écoper par moments. Malgré ses soixante ans passés, il est encore vif sur l’aviron mais peine à suivre le marin qui semble jeune et alerte.
Il le perd de vue puis l’aperçoit qui s’engage dans le canal de Maupouchet. Le flux de la marée montante est favorable et le marin abat de la route. Le Diègue est maintenant en nage d’autant qu’il faut écoper de temps à autre s’il ne veut pas que l’embarcation soit alourdie. Les nuages se sont effilochés et la pleine lune apparaît magnifique, éclairant les parcs à huîtres délimités par leurs pignots.
Au nord, on aperçoit l’Île aux Oiseaux et le chantier de Martin Pibert. Le marin vient d’obtenir l’autorisation de construire une cabane sur le domaine maritime à l’est de l’Île. Il a choisi de la surélever sur des poteaux très hauts qui ressemblent aux échasses des bergers landais. Comme dans le pays, les échasses sont appelées des tchanques[1], il dit en riant que sa cabane est « tchanquée ». Martin pourra ainsi rester à proximité de ses parcs à huîtres sans avoir à revenir au port chaque soir.
Pour éviter les longs allers-retours entre le port et les parcs de l’Île, beaucoup d’ostréiculteurs ont aménagé des cabanes flottantes qu’ils appellent des « pontons »[2]. Ces « pontons » sont des bateaux larges et ventrus dont le dessus est aménagé en cabane avec couchage, cuisine et garde-manger.
Le Diègue connaît bien l’Île aux Oiseaux pour y être venu sur les premiers parcs à huîtres de son patron de l’époque, M. Nonlababe. Il y régnait une sorte de tyran local, un dénommé Barbier qui agissait ici comme un calife dans son royaume.
En 1872, Harry Scott avait demandé des concessions dans l’Île pour y installer des bassins à poissons avant d’acquérir les prés salés dont le Diègue est maintenant le régisseur.
Il y a deux ans, à la fin du mois d’octobre 1882, une violente tempête et un raz de marée ont dévasté l’Île. Les vaches et les chevaux parqués sur l’Île ont été noyés et emportés par les flots. 40 cabanes ont été détruites. Des pêcheurs ont été noyés.
L’Île est désormais considérée comme un endroit maudit ; les vieilles femmes du bourg de la Teste disent que le Malin y a installé sa maison.
Grâce à la pleine lune, Le Diègue voit mieux le bateau qu’il poursuit. Il a même l’impression que celui-ci a ralenti pour être facilement rattrapé ; mais c’est sans doute que le rameur est fatigué et que l’arrivée est proche. La marée montante continue à pousser les deux bateaux vers le nord. Le courant de marée dessine comme des moustaches autour des « pignots » qui délimitent les parcs. Le Diègue a l’impression d’être emporté par le Styx vers un gouffre noir, peut-être court-il vers l’enfer ?
Arrivé à hauteur du chantier de Martin, l’homme poursuivi tourne à gauche pour emprunter l’Estey de Chahignon et se diriger vers le lieu-dit la « Sourdouille ». Un « ponton » délabré est amarré près du chantier. L’homme se saisit d’une amarre, attache sa pinasse et disparaît à l’intérieur du ponton.
Le Diègue est indécis : que faire en pleine nuit au milieu de nulle part après avoir poursuivi un inconnu sans raison explicable ?
Il s’approche sur le côté opposé du ponton et réussit à amarrer son bateau.
Soudain, il entend comme des cris et des piétinements dans le ponton. Il aperçoit une porte d’entrée, l’ouvre et passe la tête comme pour explorer l’intérieur.
Il perçoit un rapide mouvement sur la droite, le ciel lui tombe sur la tête, il s’écroule inanimé à l’intérieur du ponton.
Lorsqu’il se réveille, Le Diègue est assis sur le sol. Il a les pieds et les poings liés par une corde de chanvre. Sur sa droite, il aperçoit une jeune fille qui le dévisage avec inquiétude. C’est Marie, sa petite-fille.
— Marie, que fais-tu là ?
— Je ne sais pas, grand-père. J’ai été enveloppée dans un grand sac puis conduite ici. Un monsieur bien mis est venu me chercher au collège en calèche. Il m’a dit que vous étiez en grand danger et que vous réclamiez ma présence. Depuis, je suis prisonnière ici sans pouvoir sortir.
— Ah, le scélérat ! Qui est cet homme ?
— C’est moi-même ! S’écrit alors le marin, que le Diègue a poursuivi en bateau.
— Mais vous êtes M. de Sabactani ! Qu’avez-vous à faire avec notre famille ?
— Ah, tu ne m’as pas reconnu. Je suis le fils du Grêlé, on m’appelle l’Anjot « fàcia d’anjot mes còr de demòni » (une face d’ange mais un cœur de démon). Tu as pourri la vie de mon père à compter de ce maudit jour où tu as débarqué à La Teste depuis ta lointaine Espagne.
Toi, ta femme et tes fils , vous avez détruit la vie de mon père. D’abord en le faisant chasser de son pays natal après l’avoir estropié au mollet. Ton fils Jules a ruiné tous ses amis pêcheurs avec votre satané chalutage à vapeur. Mon père est vieux, mais j’ai pris mission de le venger.
Je voulais, pour commencer, enlever ta petite fille favorite puis ensuite te mettre à mort. Tu m’as donné l’occasion de faire d’une pierre deux coups. Tout à l’heure dans le chenal de Maupouchet, quand la lune a percé les nuages, je t’ai bien reconnu, penché lamentablement sur tes avirons. J’ai bien ralenti pour te permettre de me suivre. Ensuite te surprendre et t’assommer n’a été qu’un jeu d’enfant.
— Tu n’es qu’un misérable, l’Anjot . Tu ne connais pas la véritable histoire de ton père et tu iras en enfer si tu touches un seul cheveu de ma petite fille.
— Je n’ai que faire de tes vaines menaces. Il y a longtemps que j’ai gagné ma place en enfer. J’y serai à la droite de Belzébuth !
Écoute-moi bien, le Diègue, vous êtes tous les deux attachés sans pouvoir vous remuer. La pleine mer est atteinte. J’ai préparé des trous dans la coque de ce vieux ponton. Dès que je retirerai les nables[3], le ponton va couler à pic et vous noyer tous les deux. Ainsi tu pourras assister à la mort de ta petite fille. Vous serez un régal pour les crabes et les poissons du Bassin.
Mais bon, j’ai à faire. Je pars pour les Amériques. Il paraît qu’on peut rapidement faire une grande fortune pourvu d’être assez malhonnête.
On se retrouve en enfer, le Diègue !
Sur ce, l’Anjot quitte rapidement la pièce. Peu de temps après on entend les torrents d’eau qui envahissent le fond de la cale. Le son est d’abord violent puis de plus en plus sourd au fur et à mesure du remplissage.
Le Diègue se démène mais les liens sont solides et bien serrés. Bientôt l’eau recouvre les chaussures. Le bateau se met à gîter sur le côté. L’eau entre à flot par les fenêtres qui ont explosé sous la pression de l’eau.
Leur tête est maintenant contre le plafond, l’eau leur parvient au niveau du menton. Bientôt, ils ne pourront plus respirer.
Marie jette un regard désespéré à son grand-père. Le plus dur pour le Diègue n’est pas de penser qu’il va mourir, c’est surtout qu’il n’a pas su protéger sa petite-fille et qu’il va la voir se noyer sans pouvoir la sauver.
(À suivre)
[1] Tchanques – Nom donné aux échasses utilisées par les bergers landais.
[2] Ponton – Large bateau aménagé en cabane pour pouvoir vivre et dormir plusieurs jours à proximité des parcs.
[3] Nable – Terme de marine. Bouchon fermant un trou pratiqué au plus bas de la coque d’un bateau et permettant, quand le navire est au sec, d’évacuer l’eau contenue dans le fond.
Revenir au Chapitre 1 – 1840 – Le Chenal
Revenir au chapitre 2 – Le 7 juillet 1841
Revenir au chapitre 3 – La route de La Teste à Eyrac
Revenir au chapitre 4 – Le Gran Malhour
Revenir au chapitre 5 – La digue de La Teste
Revenir au chapitre 6 – La fin du Comte
Revenir au chapitre 7 – Les gravettes
Revenir au chapitre 8 – L’endiguement
Revenir au chapitre 9 – Le chalutage à vapeur.
Revenir au chapitre 10 – Les Pêcheries.
Revenir au chapitre 11 – Le Quartier Ostréicole
Revenir au chapitre 12 – Le Chantier Auguste Bert

