Le château et l’histoire de Salles
Nous sommes à Salles, dans le sud-ouest de la Gironde, en Pays de Buch, au sein du Parc Naturel Régional des Landes de Gascogne, sur les bords de l’Eyre, très beau fleuve qui serpente jusqu’au Bassin d’Arcachon. Selon certains, ce serait ici, le « Paradis des Landes ».
C’est Arnaud de Pontac, seigneur de Belin et de Salles, qui fit construire ce château entre 1657 et 1659.
Je vous propose de remonter jusqu’à l’époque du Miocène, il y a quelques 12 millions d’années. Puis nous suivrons les Sallois au Paléolithique, au Néolithique et surtout au Premier âge du Fer, cette époque étant très importante pour la vallée de l’Eyre.
Puis ce fut l’époque gallo-romaine suivie du Moyen-âge. Aliénor d’Aquitaine naissait à deux lieux d’ici, au château de Belin, vers 1122. En 1152, elle épousait en secondes noces Henri II Plantagenet et Salles fut ensuite sous la domination anglaise pendant trois siècles.
Les propriétaires du château se succédèrent jusqu’à la Révolution Française, ou le dernier seigneur de Salles, sa femme et son régisseur furent guillotinés à Paris.
Entouré des paysans, des bergers sur échasses, des charbonniers, des scieurs de long, des résiniers, des meuniers, le magnifique château des origines connut de nouveaux propriétaires et se dégrada d’année et année jusqu’en 2022 où la municipalité dirigée par Bruno Bureau décidait de l’acheter en vue de le réhabiliter afin de le mettre à disposition de tous.
Les origines
Notre voyage commence il y a environ 12 millions d’années, à l’époque géologique du Miocène. À cet instant, la mer recouvre la région. En se retirant, elle laisse derrière elle des faluns, des dépôts de sables et de calcaires riches en débris de coquillages et d’autres fossiles.
Pourquoi vous fais-je remonter aussi loin ? Tous simplement parce que le château qui nous accueille ce soir est essentiellement bâti en matériaux extraits des carrières de faluns des bords de l’Eyre. C’est aussi le cas pour toutes les maisons anciennes du Bourg.
C’est dans ce sous-sol particulier que l’Eyre – notre fleuve côtier – va établir son lit. L’Eyre est l’artère vitale de Salles. Elle recueille les eaux d’un bassin versant de 1 700 km2. C’est elle qui apporte la fraîcheur, qui fertilise la vallée, qui donne naissance à une grande forêt primaire d’environ 3 000 ha de chênes et de pins, la montagne de Salles. Au fil des millénaires, elle va accueillir les premières populations humaines au milieu d’une lande environnante, parfois hostile.
Dit-on L’Eyre ou La Leyre ? Les linguistes proposent généralement L’Eyre, c’est ainsi que La communauté de communes a suivi cette recommandation et s’est nommée « Val de l’Eyre ». Mais les Sallois trouvent que « La Leyre » est plus traditionnel, plus chantant et plus guilleret. Je pense que chacun continuera longtemps à prononcer selon ses goûts.
Premier Âge du Fer
Faisons un bond en avant pour arriver au Premier âge du Fer (environ 800 ans avant notre ère). La vallée de l’Eyre est déjà habitée. Le Docteur Peynaud, archéologue et maire de Mios a découvert à Salles des nécropoles de cette époque.
On a tous les éléments pour assister alors à la naissance d’une industrie métallurgique locale : le minerai (la garluche), le combustible (charbon de bois), la force motrice des rivières et la main-d’œuvre.
Époque gallo-romaine
De l’époque gallo-romaine, on pense qu’une villa avait été construite à l’emplacement de la vieille église de Salles, démolie, tout près de l’actuelle église, construite par Gustave Alaux en 1864. On avait retrouvé des vestiges selon Antoine Tymbau, « une mosaïque aujourd’hui enterrée, provenant d’une rosace de grandes dimensions étable sur un mur en ciment et moellons formant un ensemble très dur ».
C’est peut-être grâce à cette villa gallo-romaine qu’a perduré le nom du lieu où nous sommes ce soir : Salles viendrait du germanique sal qui désigne une chambre, un château, une demeure seigneuriale. Le mot a gardé ce sens en ancien occitan pour désigner une demeure, une cour et même un palais, avant de se réduire à celui de salle qu’il a en français. Il a fini par être attribué à des villages et par la suite à des familles qui habitaient ces lieux. Une grosse trentaine de communes françaises portent le nom de Salles, dont une autre en Gironde, Salles-de-Castillon.
Moyen Âge
Dès de XIIe siècle, la paroisse de Salles, en particulier son quartier de La Vignolle est traversée par l’une des voies du chemin de Saint-Jacques de Compostelle, la via Turonensis ou voie de Tours. Les pèlerins fatigués suivent lou Camin Roumiou prémices de la Nationale 10, et traversent notre région, trouvent un réconfort spirituel et physique à l’hôpital du Barp et repartent gaillards vers les lieux saints en rejoignant une autre voie, celle dire « des Anglais » ou « de Soulac.
Au Moyen âge, les hommes s’installent sur des hauteurs pour se protéger des agressions.
À Salles, ce site défensif porte un nom bien connu : le Castéra. Il est situé à une centaine de mètres de la mairie.
Le Castéra est le premier cœur fortifié de Salles, le grand ancêtre féodal qui surveillait la vallée bien avant que le château actuel ne soit imaginé.
Au-dessus du ruisseau de Camelave, s’élevait une forteresse dont l’historien Édouard Guillon nous dit qu’elle fut prise d’assaut par les troupes anglaises dans la première moitié du XVe siècle. Le roi d’Angleterre y entretint une garnison puis donna le château et les droits féodaux au baron de Montferrand.
Lors de la conquête française, le château fut confisqué et probablement démantelé. Plus tard le roi de France Louix XI le donna à Pierre de Lur, mari d’une de ses filles.
Le château de Salles
Lorsque Jean de Pontac achète la seigneurie de Salles en 1563, le Castéra est en mauvais état. Il est peu à peu démoli et des pierres vendues ou volées se retrouvent maintenant dans d’anciennes maisons du Bourg. Vers 1850, il n’en restait plus que quelques pans de murs. Depuis 1890, une très belle maison a été construite à sa place.
Vous la verrez en suivant l’une des visites de notre amie Julie Le Dren avec l’Office de Tourisme et HTBA.
Nous arrivons au XVIIe siècle, le moment de gloire architectural du site. Le château actuel est construit entre 1657 et 1659 par Arnaud de Pontac de la puissante famille de Pontac, de célèbres parlementaires bordelais (notamment connus pour le domaine viticole de Haut-Brion). La construction est rigoureusement surveillée par un certain Artaud Masson, bourgeois de Bordeaux, qui avait pris en fermage la seigneurie de Salles.
Louis XIV était alors roi de France depuis son couronnement 3 ans plus tôt, il avait 19 ans. Mazarin était son premier ministre.
Pour bâtir cette splendide demeure, on n’utilise assez peu la pierre blonde de Bordeaux, trop chère à acheminer dans la lande, mais des matériaux locaux. On extrait la pierre des carrières environnantes, les pierres de faluns et aussi la « garluche » (la pierre de fer locale).
Le style est classique, typique de la fin de la Renaissance et du Grand Siècle : un corps de logis principal harmonieux, flanqué de longs communs symétriques agrémentés de pigeonniers. C’est une demeure de campagne imposante, conçue pour montrer la puissance de la famille de Pontac. Le domaine s’accompagne d’un magnifique parc, dessiné à l’origine avec soin – on connaît même le nom du premier jardinier, Charles Dupuy –, créant un écrin de verdure aux arbres maintenant plus que centenaires, qui tranche avec la rudesse de la lande extérieure.
La tempête révolutionnaire
Le temps passe, et au XVIIIe siècle, le château change de mains. En 1764, il devient la propriété de Nicolas Pierre de Pichard. Celui-ci est un homme grand pour son époque (1,75 m), au regard noir, président à mortier au Parlement de Bordeaux. Il est l’un des importants propriétaires terriens du Bordelais. C’est un grand seigneur, mais la fureur de la Révolution française va balayer ce monde de privilèges.
En 1793, alors que la Terreur s’installe, le président Pichard est arrêté. On l’accuse de conspiration et d’avoir aidé sa fille et son gendre, le comte de Puységur, à émigrer en Angleterre. Le procès est expéditif. En 1794 (le 12 messidor an II), le seigneur Pichard, son épouse Marie-Joséphine, et leur fidèle régisseur Jean Clerc, dont la correspondance fut jugée antirévolutionnaire, sont condamnés à mort et guillotinés à la porte de Vincennes.
Époque contemporaine
C’est la fin brutale de la seigneurie. La paroisse de Saint-Pierre de Salles devient la commune de Salles. Le premier maire de l’histoire de la ville, un nommé Giraudeau, prend les rênes d’un village qui doit désormais s’inventer un avenir sous la bannière de la République.
Salles est alors la commune alors la plus peuplée du Pays de Buch. On y dénombre 2 953 habitants en 1806 alors que la commune de La Teste-de-Buch n’en compte que 2 306.
Pendant des siècles, le paysage autour du château est à la fois une grande forêt primaire mais aussi une immense lande marécageuse et herbeuse. C’est le royaume des bergers sur échasses. Montés sur leurs pièces de bois, ils surveillent les troupeaux de moutons, évitant les ajoncs et se protégeant du sol humide. Dans la forêt primaire, les charbonniers s’activent, transformant le bois en charbon dans des meules fumantes. On récolte aussi la poix, très recherchée pour calfater les bateaux.
La loi de Napoléon III de 1857 impose l’assèchement et l’ensemencement général des Landes de Gascogne. Le paysage change radicalement : le berger va progressivement céder sa place au résinier.
À Salles 87 % de la surface communale va être recouverte par la forêt : des pins bien entendu, mais aussi des chênes, des bouleaux, avec des zones humides…
La propriété forestière communale s’étale actuellement sur 1 200 hectares.
Salles devient une plaque tournante industrielle. On exploite le bois pour faire des poteaux de mine, indispensables pour étayer les galeries dans le nord de la France ou en Angleterre.
On les achemine par radeaux flottant sur l’Eyre, conduits par des radeleurs, des radjaïres en gascon.
Surtout, on récolte l’or jaune des Landes : la résine. Les distilleries de résine et les scieries fleurissent le long de l’Eyre et près des axes de transport. La résine est transformée en essence de térébenthine et en colophane.
L’Eyre et ses affluents fournissent également l’énergie hydraulique nécessaire aux moulins, aux scieries et aux forges, comme les célèbres forges du Bran près du Lanot, profitant du fer contenu dans la garluche locale pour fabriquer des outils. Salles est alors une commune ouvrière et industrieuse, vibrante d’activité.
La culture salloise
Cette culture unique de la lande et cette transition industrielle vont donner naissance à des figures incroyables qui font la fierté de Salles.
Nos érudits locaux, parmi lesquels Jean-Jacques Cluzeau, Serge Martin, Jean-Louis Brouste, Gilles Rosière, Gwénolé Belbeoch, l’abbé Gaillard, nous racontent avec passion l’histoire de Salles au travers de livres, d’articles et d’expositions.
Bientôt, grâce à la communauté de communes et à son chargé de mission, le musée du Val-de-l’Eyre nous contera dans le détail l’histoire de la vie des femmes et des hommes de ce paradis des Landes.
Sylvain Dornon
Comment parler des échasses sans évoquer Sylvain Dornon ? Cet illustre Sallois refuse de voir la culture des bergers mourir avec l’arrivée de la forêt. Pour prouver l’utilité et la modernité des échasses, il réalise des exploits mémorables : en 1889, il monte au premier étage de la Tour Eiffel naissante sur ses échasses, et en 1891, il relie Paris à Moscou à pied, sur ses échasses, en seulement 58 jours ! Une performance extraordinaire qui placera Salles et les Landes sous les projecteurs du Monde entier.
Jean Despujols
Salles est aussi une terre d’artistes. Jean Despujols, né au XIXe siècle, est un peintre d’une immense renommée (Prix de Rome en 1914). Son œuvre, d’abord classique puis marquée par ses voyages en Indochine, témoigne d’une sensibilité unique. Bien qu’ayant fait carrière aux États-Unis, il reste attaché aux lumières et aux paysages de sa Gironde natale.
Un musée lui est consacré à Shreveport, troisième ville de la Louisiane.
Le Rugby
Enfin, l’identité salloise ne serait pas complète sans son sport roi : le rugby. Introduit au début du XXe siècle, le rugby à Salles (avec l’Union Sportive Salloise, « les Sangliers ») incarne les valeurs de ce territoire : la solidarité des ouvriers des scieries, la force des résiniers, et l’amour du combat collectif. Le stade de Salles est, encore aujourd’hui, le cœur battant de la commune chaque dimanche d’hiver.
Conclusion
Pour conclure, le Château de Salles n’est pas qu’un simple monument de pierre classique posé au bord de l’Eyre. Il est le témoin silencieux de toutes les métamorphoses de la Gironde.
De la mer du Miocène aux joutes passionnées sur les terrains de rugby, des pas feutrés des pèlerins de Saint-Jacques aux exploits de Sylvain Dornon, des fastes de la famille de Pontac au destin tragique du président Pichard sous la guillotine… chaque page de l’histoire de France s’est écrite ici, à Salles.
Aujourd’hui, alors que le château entame une nouvelle vie sous la garde de la municipalité, il nous rappelle que la force du Val de l’Eyre réside dans sa capacité à honorer son passé tout en restant résolument tourné vers l’avenir.
Aimé Nouailhas
Causerie présentée le 19 juin 2026 en préambule au concert des Escapades Musicales donné au château de Salles
