Le château de Ruat au Teich

Le château de Ruat au Teich

Si vous vous promenez aujourd’hui du côté du Teich, votre regard croisera certainement la silhouette élégante du Château de Ruat, inscrit aux Monuments Historiques depuis 1970.

Avec ses tours d’angle coiffées de toits coniques, il semble veiller sur le paysage bucolique du Bassin d’Arcachon. Pourtant, ce château est bien plus qu’une belle demeure de pierre : c’est un livre d’histoire ouvert.

Traverser l’histoire de Ruat, c’est voyager du XVe siècle à nos jours. C’est l’histoire de l’Ancien Régime et de ses fiers serviteurs, les Amanieu de Ruat. C’est l’histoire de la révolution industrielle, des maîtres de forges de la Dordogne et de la haute société du Second Empire, profondément liée au destin de la famille Bonaparte. Enfin, c’est l’histoire d’une incroyable continuité familiale qui se transmet encore aujourd’hui.

Je vous propose ce soir de feuilleter ensemble les trois grands chapitres de cette saga girondine.

  1. Les Ruat : noblesse de robe et pionniers du littoral (XVe siècle – 1845)

Pour comprendre Ruat, il faut d’abord remonter le temps. Les parties les plus anciennes du château datent du XVe siècle. À cette époque, la région est sous l’influence des puissants captaux de Buch, ces seigneurs qui gouvernaient La Teste-de-Buch, Gujan et Cazaux. Le domaine de Ruat n’avait pourtant rien d’une place forte…

Mais le véritable tournant pour la seigneurie a lieu au XVIIe siècle, avec l’ascension d’une famille qui va donner son nom au château : les Amanieu de Ruat.

Le premier personnage clé est Jean-Baptiste Amanieu de Ruat (1676-1739). C’est un homme de robe, un écuyer de récente noblesse. Conseiller au prestigieux Parlement de Bordeaux, il cherche à asseoir son statut social en devenant propriétaire terrien. Il devient d’abord baron d’Audenge, puis s’impose comme le seigneur du Teich. C’est lui qui installe solidement le nom de « Ruat » dans l’histoire locale (une mémoire qui perdure d’ailleurs au-delà du Bassin, puisqu’une rue de Ruat existe toujours à Bordeaux).

À sa mort, son fils, François Alain Amanieu de Ruat (1716-1776) reprend le flambeau, transmettant à son tour le domaine à son propre fils, François Amanieu de Ruat (mort en 1803).

Ce dernier François est un personnage fascinant. Nous sommes à la fin du XVIIIe siècle, et un immense défi guette le littoral aquitain : le mouvement des sables. Les dunes progressent, menaçant d’engloutir les terres et les villages. François Amanieu de Ruat va devenir l’un des grands précurseurs de l’ensemencement des dunes littorales, bien avant que les grands travaux d’État dirigés par Nicolas Brémontier et ses successeurs  ne généralisent la plantation des oyats et des pins maritimes.

Arrive la Révolution française de 1789. Alors que tant de nobles fuient le pays et voient leurs biens saisis comme « biens nationaux », François fait un choix stratégique : il n’émigre pas. Mieux encore, il parvient à conserver l’intégralité de ses biens à Ruat, car ceux-ci ne relevaient pas du droit féodal pur, mais de propriétés personnelles.

Cependant, le temps des Ruat touche à sa fin par le jeu des successions. La dernière descendante et héritière directe de la famille Ruat épouse le baron Charles Lauzac Labat de Savignac, qui sera maire du Teich de 1815 à 1829. C’est ce dernier qui, au milieu du XIXe siècle, décide de vendre le domaine. Un immense domaine de 460 hectares, riche en forêts et en promesses.

  1. L’arrivée des Festugière : de la forge périgourdine aux réservoirs à poissons

En 1845, le château change de mains, et c’est un profil radicalement différent qui s’installe au Teich. Quittons un instant la Gironde pour la Dordogne, à la Boissière-d’Ans, une commune située sur l’Auvezère, non loin de Périgueux et de Hautefort.

C’est là qu’est né en 1801 Adrien Festugière. Adrien n’est pas un noble d’Ancien Régime, c’est un grand industriel, le fils de Jean Festugière, maître de forges. Sa famille dirige une entreprise colossale pour l’époque : des hauts-fourneaux, produisant de la fonte, employant entre 300 et 400 ouvriers. Entre 1691 et 1830, les forges Festugière ont fabriqué des milliers de canons !

Adrien est un homme de la haute bourgeoisie, très bien connecté. Par sa mère, il est le neveu du célèbre et contreversé maréchal Bugeaud, duc d’Isly et gouverneur général de l’Algérie. Pour parfaire son assise financière, il épouse Marie Antoinette Julia O’Tard de la Grange, fille d’un gros marchand de fer de Bordeaux.

Lorsqu’il succède à son père, Adrien Festugière sent le vent tourner pour la métallurgie traditionnelle en Dordogne. En 1845, il achète le domaine de Ruat au baron de Savignac. Quelques années plus tard, en 1862, il vendra définitivement ses forges (qui s’arrêteront en 1870), pour se consacrer pleinement à sa nouvelle passion : Ruat.

Dès son arrivée, Adrien Festugière transforme le domaine, tant sur le plan architectural qu’économique :

  • Sur le plan architectural : Il trouve le château médiéval trop austère. En 1847, il le fait profondément remanier en rajoutant deux grandes tours d’angles dotées de toitures coniques, lui donnant ce style néo-gothique / romantique très en vogue au XIXe siècle, que l’on admire encore aujourd’hui.
  • Sur le plan économique : Ruat devient une véritable ruche autarcique. Festugière y développe les vignes, l’exploitation forestière (le gemmage et l’exploitation des pins), les terres cultivées et l’élevage de vaches.
  • L’innovation piscicole : En homme d’affaires visionnaire, il utilise la proximité de l’Eyre et du Bassin pour créer de grands réservoirs à poissons. C’est le début de la pisciculture moderne au Teich. Ses travaux sont si remarquables qu’il reçoit en 1858 une médaille de la Société Impériale de Zoologie.

Pour faire tourner ce domaine de 460 hectares, la vie quotidienne à Ruat ressemble à celle d’un petit village. On y trouve un régisseur, un maître d’hôtel, un valet de pied, une femme de chambre, un cuisinier, mais aussi toute une armée de travailleurs de la terre : résiniers pour les pins, palefrenier, vacher, bouvier, vigneron, jardinier, menuisier, éclusier pour les réservoirs à poissons, meunier et de nombreux journaliers. Adrien Festugière s’éteindra veuf à Paris en 1881, laissant derrière lui un domaine transfiguré.

III. Les Espinasse : au cœur du pouvoir impérial et de la vie locale

Adrien Festugière et son épouse ont eu trois enfants. L’une d’entre elles va faire basculer la famille – et le château de Ruat – dans l’intimité du pouvoir suprême : Marie Élisabeth Festugière, née en 1832.

Grâce à la fortune de son père et aux réseaux de son grand-oncle le maréchal Bugeaud, la jeune Marie Élisabeth devient dame d’Honneur de la princesse Mathilde. La princesse Mathilde n’est autre que la fille du roi Jérôme de Westphalie (le dernier frère de Napoléon Ier) et surtout la cousine – et ancienne fiancée – de l’empereur Napoléon III.

C’est lors d’un bal brillant au Palais des Tuileries à Paris que Marie Elisabeth rencontre l’amour de sa vie : Charles Espinasse. Ils se marient en 1853.

Charles Espinasse est un militaire de haut rang, un homme à poigne du Second Empire. Général de division né en 1815, il a participé activement à la répression des troubles à la suite du coup d’état du 2 décembre 1851 qui a permis à Louis-Napoléon Bonaparte de devenir Napoléon III. L’Empereur lui accorde une confiance aveugle. Espinasse devient ministre de l’Intérieur et de la Sûreté générale, puis sénateur. Malheureusement, le destin le rattrape sur le champ de bataille : il meurt héroïquement en 1859 à la bataille de Magenta lors de la campagne d’Italie.

À seulement 27 ans, Marie Élisabeth Festugière se retrouve veuve, avec trois enfants en bas âge. Elle décide alors de se retirer à Ruat et d’en prendre fermement les rênes.

Sous sa direction, le domaine de Ruat devient une puissance économique locale majeure. Avec 92 employés, Ruat est le 3e employeur de la commune du Teich, juste derrière la scierie de Marial Garnung et la puissante Compagnie des chemins de fer du Midi !

Marie Élisabeth gère le domaine d’une main de fer jusqu’à son décès en 1919. Ses trois enfants grandissent dans le culte de l’Empire :

  1. L’aîné, Jules Espinasse (né en 1853). À la mort de son père, l’Empereur le prend sous sa protection. Il est élevé à la cour impériale et devient le compagnon de jeux attitré du Prince impérial, le fils unique de Napoléon III et de l’impératrice Eugénie. Jules fera lui aussi une brillante carrière militaire, devenant général de corps d’armée. Il restera célibataire.
  2. La première fille, Adrienne Lespinasse (née en 1856), épouse en 1877 le général de brigade Philippe de Fontenillat, issu d’une grande lignée diplomatique (son grand-père était aide de camp de l’empereur de Russie et gouverneur de Finlande). Ils auront cinq enfants.
  3. La seconde fille, Caroline Espinasse (née en 1858). Elle aussi restera célibataire. C’est elle qui va gérer le domaine au quotidien au XXe siècle. Véritable figure locale, elle marque profondément son époque et le village du Teich par sa piété et ses œuvres de bienfaisance. Elle s’éteint en 1945. Ici, quand on parlait de Ruat, on l’appelait de « Château de Caroline ».

On ne peut pas trouver de famille plus « bonapartiste » que les Espinasse de Ruat, restés fidèles jusqu’au bout à la mémoire de Napoléon III, de l’impératrice Eugénie et du Prince impérial, même bien après la chute de l’Empire.

Conclusion : Une remarquable continuité familiale

Pour conclure, ce qui fait la magie du Château de Ruat, au-delà de ses pierres et de ses 460 hectares de nature, c’est l’incroyable fil d’Ariane familial qui nous lie au passé.

Si l’on résume cette généalogie :

  • La dernière descendante des Ruat s’est mariée au baron de Savignac.
  • Le baron de Savignac a vendu le château à Adrien Festugière.
  • La fille d’Adrien, Marie Elisabeth, a épousé le général Espinasse.
  • Leur fille, Adrienne Espinasse, a épousé le général de Fontenillat.
  • La plus jeune des fille de ces derniers, Louise de Fontenillat, épouse en 1913 Pierre Mercier de Sainte-Croix.
  • Leur fille, Janine Mercier de Sainte-Croix, épouse Guy Villien de Gabiole.

Et ce sont ces derniers qui sont les parents de Pierre Éric Villien de Gabiole, le propriétaire actuel du château.

Ainsi, à travers les successions, les alliances et les héritages, le Château de Ruat n’a jamais quitté le giron de cette même lignée depuis le milieu du XIXe siècle. Lorsque vous passerez à nouveau devant le château du Teich, vous ne verrez plus seulement des tours du XIXe siècle posées sur des bases du XVe. Vous y verrez l’ombre des conseillers au Parlement de Bordeaux, le génie des maîtres de forges de Dordogne, les éclats des bals des Tuileries, et le souvenir d’une famille qui, des dunes de sable aux réservoirs à poissons, a façonné l’histoire et le paysage du Teich.

Aimé Nouailhas

Causerie en préambule du concert des Escapades Musicales le 20 juin 2026 au château de Ruat.

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Aimé

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