Chronique n° 086 – Les Pereire au ralenti

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Le grand beau temps camoufle souvent l’arrivée d’un orage. C’est exactement ce qui se passe dans l’année 1866 où la première phase de construction de la Ville d’hiver atteint son apothéose grandie par l’ouverture du Grand hôtel, sur la plage et avec, en quatre ans, les 138 % d’augmentation des recettes de la Compagnie du Midi, sur le secteur d’Arcachon. Et pourtant, citant un compte-rendu fait devant le conseil d’administration de la compagnie en 1866, le “Courrier d’Arcachon” écrit qu’Émile Pereire a déclaré : “La commune d’Arcachon est devenue la troisième de Gironde quant à l’importance de l’octroi. Notre tâche devait s’arrêter là”. Que se passe-t-il donc ?

Il se passe que 1866 marque nombre de difficultés pour le Second Empire. Les États-Unis exigent le retrait des troupes françaises mal embarquées au Mexique. Que la Prusse et les états du sud de l’Allemagne signent un accord militaire. Que l’Italie et la Prusse s’allient, obligeant la France à trouver un accord avec l’Autriche à propos de Venise. Que les Prussiens écrasent les Autrichiens à Sadowa et que Napoléon III revendique la rive gauche du Rhin. L’Europe de l’ouest sent vraiment le roussi de la mèche qui allume les explosions !

Dans le domaine économique, la famille Rothschild, ébranlée par la chute de Louis-Philippe en 1848 et par une série de deuils familiaux, retrouve sa puissance et veut combattre le Crédit mobilier des frères Pereire, résultat de ce césarisme financier, honni des Rothschild. De plus, le tissu bancaire se modifie considérablement. De nouvelles banques, comme “Le Crédit Lyonnais” ou la “Société Générale”, chassent dans les mêmes tirelires des bourgeois que les Pereire. Mieux organisées, grâce à d’actifs réseaux de succursales, elles arrivent à compter ainsi près de 80 % de leurs actifs, alors que le “Crédit mobilier” ne les assure de cette manière qu’à 38 %. Les liquidités des Pereire demeurent donc très nettement insuffisantes, d’autant plus qu’ils se lancent dans de rudes batailles avec les Rothschild, à travers toute l’Europe. Enjeux : le contrôle des mines, de la sidérurgie ou de l’armement maritime. De plus, pour se protéger, entre autre, contre l’expansion de la ligne PLM vers l’ouest, les Pereire se lancent dans l’équipement industriel du Massif central ce qui immobilise beaucoup d’argent. C’est un échec, amplifié par celui de l’impossibilité de contrôler la ligne “Cette”-Marseille, toujours pour protéger leur réseau Sud-Ouest. Enfin, les Pereire ne peuvent acheter la Banque de Savoie en 1865, ce qui leur aurait permis de “battre monnaie”.

Devant toutes ces difficultés, le pouvoir semble préférer s’appuyer sur la banque traditionnelle que représentent les Rothschild qui, eux, possèdent leurs fonds propres. De plus, les difficultés politiques s’aggravant, les investisseurs inquiets bloquent leurs fonds à la Banque de France et n’investissent plus. L’action du Crédit mobilier, après avoir valu 2 000 francs en 1856, tombe de 683 francs en septembre 1866 à 140 francs, un an plus tard. On comprend donc bien qu’en 1866, alors qu’il a dû se séparer d’une partie de ses actifs, Émile Pereire préfère annoncer la création de la Société immobilière d’Arcachon, au capital d’un million cinq cent mille francs. Elle protège ses biens propres dans la ville tandis qu’il installe sa fortune en une Société civile immobilière qui abrite sa famille.

Quoi qu’il en soit, Arcachon a vraiment eu cette extraordinaire chance de rencontrer des hommes de la trempe de ces Pereire. On ne saurait mieux le mesurer que, lorsque Emile meurt le 6 janvier 1875 à Paris, Édouard Drumont peut écrire : “Pour la première fois, on vit un homme remuer des capitaux énormes et changer la société de son temps, rien qu’avec le levier de l’idée”. Quand on parcourt la Ville d’hiver, certes, on reste sensible à son charme extravagant mais aussi, plus subtilement, on y devine une force intellectuelle étonnante incluse dans ses pierres torsadées et ses boiseries ajourées. Mais la fin du Crédit immobilier marque-t-elle la fin de la Ville d’hiver ? C’est une autre histoire…

À suivre…

Jean Dubroca

 

Aimé

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