La Synagogue d’Arcachon et son mécène Osiris

24 août 2020 1 Par Aimé

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Sommaire

La présence juive à Arcachon

Les synagogues des stations balnéaires

Biographie résumée d’Osiris

Osiris à Arcachon : plus d’intentions que de réalisations

Un caprice de mécène en rupture avec sa communauté

La synagogue d’Arcachon, une petite sœur de celle de la rue Buffault

Le mobilier vient-il de la synagogue de la rue Lamartine ?

L’inauguration et le mariage de la nièce d’Osiris, le 21 décembre 1879

La synagogue devient consistoriale (1891)

Vue d’ensemble

La façade

Aménagement intérieur

Un élément disparu : un lanternon original

Une plaque commémorative en l’honneur de l’abbé Grégoire ?

Quelques articles de presse au sujet d’Osiris et Arcachon

Extrait du testament d’Osiris concernant Arcachon

Après 125 ans d’existence, la synagogue d’Arcachon fait figure, dans une cité qui s’est beaucoup renouvelée au gré de ses succès, de témoin vénérable. Combien de villas de cette époque héroïque des Pereire ont disparu, comme le casino ou le buffet qui marquaient la première phase de développement de cette station florissante ! Or l’histoire de cet édifice n’a pas encore été écrite et l’histoire même de la communauté juive d’Arcachon demeure mal connue. L’absence d’archives d’une communauté organisée en association culturelle seulement en 1990, la disparition des archives du mécène Osiris, dont seules quelques bribes subsistent à l’Institut Pasteur, son légataire universel, et le peu d’allusions historiques faites à ce petit édifice dans la presse et les études régionales en rendent l’approche encore incomplète. Seules les archives du Consistoire Israélite de Bordeaux, qui géra la synagogue durant 100 ans, de 1891 à 1990, contiennent quelques allusions au devenir de cette communauté. Quant à la construction de la synagogue, relevant de l’initiative privée, elle n’a pas laissé de traces administratives.

Ces quelques pages n’ont pas la prétention d’épuiser la question, mais plutôt de faire le point sur nos connaissances, dont certaines restent à confirmer par des recherches plus approfondies, surtout dans le domaine iconographique. Des photos des années 1900 et 1930 en particulier permettraient de confronter plusieurs hypothèses. Des traditions orales, comme la présence dans la synagogue d’un rouleau de la Tora rapporté d’Algérie par le général Lamoricière1, nécessiteraient enfin d’être examinées.

Il est heureux que la jeune Association culturelle Israélite du Bassin d’Arcachon, née le 29 juin 1990, ait entrepris, en célébrant la mémoire de sa synagogue et d’Osiris, d’éclairer cette histoire et de faire connaître ce patrimoine.

La présence juive à Arcachon

Les Juifs ont joué un rôle fondamental dans la naissance de la station balnéaire d’Arcachon, les Pereire évidemment, et à leur suite Osiris, sont venus contribuer au développement de cette cité. Il n’est donc pas étonnant que grâce à Osiris, Arcachon ait été la première station balnéaire ou thermale française dotée d’une synagogue.

Avant ce moment clé de l’histoire arcachonnaise, il convient d’évoquer une curieuse histoire, car elle a trait à un projet du XVIIIe siècle qui semble préfigurer l’arrivée des Pereire, voire un embryon d’état sioniste ! Même s’il s’agit d’un de ces fantasmes anti-juifs assez classiques, l’anecdote est piquante. L’Intermédiaire des chercheurs et des curieux2, en 1913, reproduit cette note du Bulletin de police du 11 février 1807 :

«Quoique le fait suivant soit d’une date peu récente, comme les détails en sont certains, il peut être utile de le consigner ou de le rappeler ici.

En février 1793, le conseil du comte de Lille, qui se disait alors régent du royaume, discuta un projet de convention offerte par les juifs. Il s’agissait de leur céder la baie d’Arcachon et toutes les landes de ce territoire entre Bordeaux et Bayonne, pour être tenues par eux en propriété, sous la suzeraineté de la couronne. Ils devaient cultiver ces landes, y bâtir une ou plusieurs villes ; le tout régi et administré d’après leurs lois religieuses, leurs usages civils et leur jurisprudence particulière, sauf les cas de contestation avec un chrétien, dans lesquels des commissaires royaux, résidant dans ces villes, auraient intervenu et prononcé. Les juifs offraient 25 millions de francs, dont 5 comptant, au moment de l’adoption du projet, autres 5 millions en traites payables dans un an, et fournies sous la garantie des synagogues hollandaises et portugaises, les quinze millions restant payables lors de la mise en possession.

C’est M. Hermann, aujourd’hui employé dans nos Relations extérieures, et un nommé Cruchin, qui est encore à Londres, qui préparèrent et suivirent cette idée ; d’Auberval, des Français, en fut comme le postillon. La première ouverture s’en fit à Amsterdam, dès la fin de 91. Les juifs hollandais en écrivirent à leurs coreligionnaires en Portugal et à Londres, pour conférer et arrêter le projet avec les juifs anglais. Ce projet, après une délibération assez longue au conseil du comte de Lille, fut rejeté après l’opposition de l’évêque d’Arras, fondée sur des motifs religieux et sur ce qu’une telle infraction aux lois du Royaume relatives aux juifs ne pouvait être faite dans un temps de régence.»

«Cette négociation a-t-elle vraiment eu lieu ?» concluait le correspondant de la revue savante. Quelques mois plus tard, un rédacteur ajoutait cette précision3 : «La «négociation» à laquelle fait allusion M. Ernest d’Hauterive semble devoir être confirmée par le fait suivant très significatif.

Toutes les installations industrielles et particulièrement ostréicoles du bassin d’Arcachon furent fondées, il y a un siècle environ, par des maisons étrangères (anglaises pour la plupart) et, de nos jours encore, la famille Pereire, de religion israélite et portugaise d’origine -les «Pereyra»-, possède la presque totalité des «Landes» grandioses où d’ailleurs sa charité s’exerce avec une infatigable générosité, et cela depuis près d’un siècle également.»

Ainsi se trouve audacieusement, voire avec une malveillance notoire persistante, établie une continuité entre ce projet de colonisation soit disant proposé durant la période révolutionnaire et le lancement de la station par les Pereire… Authentique ou non, l’anecdote révèle un fait intéressant : Arcachon se trouve sur la façade atlantique entre des points stratégiques de la diaspora juive portugaise qui va de Bayonne à Amsterdam, voire Hambourg, en passant par Bordeaux, Londres, Anvers… Arcachon aurait-t-elle pu devenir ce petit état régi par la Loi juive ? C’est invraisemblable, mais il est significatif que la proximité de Bordeaux, ville où   une «nation portugaise», nom officiel de la communauté juive, florissait alors, ait marqué le destin de ce lieu encore sauvage et fait naître ces élucubrations. Bernhard Blumenkranz4 qui a signalé ces textes rapproche cette «convention» des projets prêtés aux Juifs par Latapie, un inspecteur des Manufactures de Guyenne en 1778 : les Juifs auraient alors demandé la concession de la forêt de la Béssède (Dordogne) pour y établir une «ville juive», mais l’archevêque de Bordeaux, seigneur du lieu, aurait refusé en rappelant que les Juifs devaient rester «errants et vagabonds». B. Blumenkranz, rappelant qu’aucun document historique ne corrobore ces allégations, jugeait avec raison qu’il s’agissait d’un de ces procédés de discrédit lancé dans le contexte napoléonien de la réunion de l’Assemblée des notables juifs et du Sanhédrin ; nous sommes devant un de ces faux comme les polices en ont élaborés régulièrement…

Une autre forme de colonisation, mais toujours à base capitalistique, s’est donc déroulée à Arcachon, sous l’impulsion des «juifs portugais». Les Pereire ne sont pas venus cultiver, ou installer quelque communauté, selon une utopie agricole qui traverse tout le XIXe siècle (et s’épanouit avec le Foyer national en Palestine), mais exploiter un site en liaison avec la médecine, les chemins de fer et la vogue naissante des bains de mer. Saint-simonisme, philanthropie et réalisme des affaires se conjuguent dans ce nouveau projet. Il s’agissait aussi de rentabiliser la ligne de chemin de fer Bordeaux-La Teste dont les Pereire sont devenus propriétaires avec la Compagnie des chemins de fer du Midi. Nous sommes dans les années 1860.

Émile (1800-1875) et Isaac (1806-1880) Pereire, issus d’une famille juive portugaise de Bordeaux, mais qui ont achevé leur formation aux affaires à Paris, sont devenus des financiers majeurs du Second Empire avec la création du Crédit mobilier (1852) ; ils investissent dans les chemins de fer et réalisent des opérations immobilières énormes à Paris ; Arcachon va devenir aussi un terrain d’activités : en 1857, la commune est créée et le train y arrive. La notoriété de la station grandit : elle ne sera pas seulement balnéaire, mais aussi thérapeutique, la Ville d’hiver recevant des malades. Ce n’est pas le lieu de retracer ici le développement urbain d’Arcachon, mais d’expliquer l’arrivée d’Osiris et l’implantation ultérieure dans cette villégiature d’une communauté juive dont l’existence a indéniablement été favorisée par la présence d’une synagogue.

Les synagogues des stations balnéaires

En effet, si des Juifs fréquentent assidûment certaines stations balnéaires ou thermales, au XIXe siècle rares sont celles qui voient l’installation d’une communauté organisée. En dehors de l’Alsace et de la Lorraine, où demeure un judaïsme rural, l’implantation des communautés juives est strictement urbaine. Dans les lieux de villégiature, au lancement desquels on a montré que bien des financiers juifs ont participé5, il est fréquent, à partir du Second Empire, époque de grand développement social des Juifs français, qu’un oratoire soit installé dans un hôtel durant la saison des bains. Même Vichy qui devient une véritable ville, non plus saisonnière, n’organise une communauté stable qu’à partir des années 1870 et ne construit une synagogue qu’en 1933. Enghien est si près de Paris que des Juifs finissent par s’y établir durablement et une synagogue est construite en 1889 à l’initiative de quelques chefs de famille dont Simon Hayem, également maire de Saint- Gratien. Biarritz, grâce à la présence de riches Juifs russes, construit une synagogue en 1904. Une seule autre station est dotée d’une vraie synagogue, Vittel, en 1928, grâce à la Société des Eaux. Quant à Deauville, colonisée par les Juifs d’Afrique du Nord installés à Paris, elle a construit sa synagogue dans les années 1980. Arcachon, équipée d’une synagogue (d’abord privée) dès 1877, bénéficie donc de circonstances particulières, la proximité de Bordeaux et la présence d’un mécène original. Mais il apparaît clairement que ce fut toujours un problème d’entretenir un lieu de culte en l’absence d’un vraie communauté, Osiris lui-même au bout d’un moment voudra se décharger de l’édifice sur le Consistoire de Bordeaux.

La construction de la synagogue d’Arcachon en 1877 s’inscrit donc bien dans une période de développement des communautés et de leur équipement en lieu de culte. La perte de l’Alsace et de la Moselle a entraîné un repli de nombreux Juifs dans la France de l’intérieur qui explique l’ouverture de synagogues à Vesoul (1873) ou Elbeuf (1876) par exemple, ou des constructions monumentales à Reims (1879), Dijon (1879), Sedan (1880) et Vitry-le-François (1885). C’est une période de construction intense, les communautés recevant encore du ministère des Cultes des fonds qui seront bientôt refusés avec la montée de la politique anticléricale, préfigurant la Séparation de l’Église et de l’État.

Enfin, la synagogue d’Arcachon est construite en même temps que celle de la rue Buffault (1877) à Paris, par le même architecte Stanislas Ferrand, à l’initiative d’Osiris ; et juste avant celle de Pau (1880) et de Bordeaux (1882). C’est un moment crucial pour le judaïsme de rite « séphardi » qui jette alors ses derniers feux.

Osiris et Arcachon

Biographie résumée d’Osiris

Doit-on encore présenter Osiris aux Arcachonnais ? C’est une des rares villes où il n’est pas oublié. De plus, les liens qu’Osiris a tissés avec cette ville ont fait l’objet de recherches remarquables de la part d’un Arcachonnais de Paris, Jean-Pierre Ardouin Saint Amand6. Aussi se contentera-t-on ici d’un rappel biographique7.

Daniel Iffla (1825-1907), qui adjoignit à son nom celui d’Osiris en 1861 avec l’autorisation du ministère de la Justice, est né à Bordeaux, rue Bouhaut(8) au cœur du vieux quartier juif. Comme les Pereire ou Jules Mirés, issu d’un milieu modeste, il part très tôt à Paris pour exercer ses talents de financier. Il s’enrichit à la Bourse au début des années 60, au moment où Mirés dont il fut un collaborateur, fait faillite. Peu après, à la tête d’une première dizaine de millions, il décide de se consacrer à la philanthropie et au mécénat. Dans les années 1870, il réalise ses premières actions d’éclat au profit de sa communauté : il finance la construction de la synagogue de la rue Buffault à Paris, inaugurée en 1877. Mais Osiris n’est pas seulement fidèle au judaïsme, il est patriote et ressent comme tous les Français de sa génération l’humiliation de la défaite de 1870 et veut participer à la régénération de la France, par deux moyens, l’illustration des gloires nationales et la science, en particulier médicale. La mort de sa jeune femme en couches l’a aussi sensibilisé à la douleur humaine. Ces trois valeurs, nationalisme, judaïsme et soulagement des souffrances vont diriger son mécénat.

Osiris offre une version de la Jeanne d’Arc de Frémiet à la ville de Nancy, un monument à Musset (sculpteurs Falguière et Mercié) à la ville de Paris, une statue de Guillaume Tell à la ville de Lausanne. Admirateur de Napoléon Bonaparte, que son grand-père Daniel Iffla a accompagné durant plusieurs campagnes, il rachète la Malmaison pour qu’elle échappe au démantèlement, la fait restaurer dans l’état du temps de Joséphine et en fait donation à l’État français.

En matière de philanthropie, il fait édifier des pavillons dans des hôpitaux parisiens, un institut de sérothérapie à Nancy et surtout choisit l’Institut Pasteur comme légataire universel : ce legs de plus de 30 millions, qui fit d’Osiris le plus gros donateur du XIXe siècle, assura l’avenir de l’Institut. Conciliant sa statuomanie et son exaltation de la bienfaisance, il fit élever, après sa mort par la Ville de Paris, un monument à deux bienfaitrices de Pasteur, Mesdames Boucicaut et de Hirsch… Aimant les fondations originales, il institua par son testament un bateau-soupe installé dans le port de Bordeaux pour accueillir les déshérités et les manœuvres du port.

Il désira aussi fonder des prix lors d’expositions universelles, ainsi le Palais des Machines de 1889 fut-il récompensé, ou par le biais de l’Institut de France en faveur des artistes et des chercheurs scientifiques… Comme bien de ses coreligionnaires bordelais, mais aussi comme les Rothschild, dont le modèle n’est pas sans peser sur tous les Juifs français de cette époque, il avait acheté un premier grand cru de Sauternes, la Tour Blanche à Bommes, pour empêcher, racontait-il, un Anglais de s’en rendre acquéreur ; à sa mort, il légua le domaine à lÉtat à la condition qu’y fût créée une école de viticulture, vœu qui fut réalisé, un lycée professionnel y est toujours en fonction.

Ayant maille à partir avec plusieurs institutions communautaires, le mécénat juif d’Osiris fut plutôt dirigé vers les petites communautés que vers les institutions représentatives, les consistoires ou l’Alliance Israélite Universelle qui n’ont pas bénéficié de ses dons ; en revanche, il fait construire plusieurs synagogues au service de communautés sans moyens, à Bruyères, à Tours, à Vincennes ; il a aussi donné les premiers fonds importants pour la synagogue de Tunis. S’il n’était pas mort sans pouvoir modifier son testament, il semble que ce sont une vingtaine de petites communautés qui auraient reçu des fonds pour édifier une synagogue. Quant à la synagogue d’Arcachon, comme nous le verrons, elle relève de son caprice et fonctionna d’abord à usage privé, mais il en fit don au Consistoire de Bordeaux en 1890. Son testament et des conversations qu’il eut avant sa mort attestent qu’il aurait même nourri le rêve de reconstruire le Temple de Jérusalem, non qu’il fut sioniste, car comme tous les Juifs français de sa génération, il n’envisageait pas l’avenir d’Israël en dehors du modèle de l’intégration la plus complète et ne voyait pas d’autre idéal que celui d’être Français, mais par fidélité religieuse et souci de participer à la restauration de la Ville Sainte (James de Rothschild n’avait-il pas financé à Jérusalem la construction de la synagogue Hurva dans les années 1860 ?).

Osiris agit pour l’amour de l’humanité, mais aussi en fonction d’une ambition personnelle : qu’il fût avide d’une certaine reconnaissance apparaît clairement dans les plaques commémoratives qu’il impose dans «ses» synagogues, des titres donnés à ses fondations et prix ; qu’il relevât de cette «morale» du XIXe siècle qui oblige les banquiers à légitimer leur fortune par le don9 est indéniable ; de plus, dans une France travaillée par la France juive de Drumont et bientôt l’affaire Dreyfus, être banquier et juif créait des devoirs supplémentaires. Les innombrables donations et fondations faites alors par les Rothschild, les Camondo, les Bischoffsheim, etc. ne sauraient avoir tout leur sens sans ce contexte. Osiris était sensible à l’image des Juifs : à la suite des propos insidieux d’un journaliste qui estimait que les Juifs ne s’étaient pas suffisamment impliqués dans la célébration du centenaire de la Révolution de 1789, qui leur avait octroyé l’émancipation, Osiris avait expliqué dans la presse : «C’est, en effet, en commémoration du grand centenaire de 1789 que j’ai eu la pensée d’offrir à l’Exposition universelle de 1889 un prix dont la presse a bien voulu être la dispensatrice, et qui a été attribué par elle, en mon nom, à l’œuvre la plus importante de l’Exposition.»

Obsédé par la mort, marqué par la disparition de sa femme morte en couches en 1855, Osiris lui voua une sorte de culte, conservant intacte sa chambre, restaurant les tombes de révolutionnaires, de musiciens ou d’écrivains, négociant pendant des années avec l’administration pour obtenir un emplacement à la limite des sections juive et catholique du cimetière Montmartre pour y édifier un caveau de 30 places (distribuées par testament) qu’il surmonte d’une reproduction du Moïse de Michel-Ange… Osiris soutenait les recherches des médecins, voulait vaincre la mort sans doute.

Il voulait aussi lutter contre l’oubli ; pourtant, malgré l’ampleur de ses dons, la postérité n’a pas exaucé son vœu. Il est vrai qu’il était aussi procédurier, engageant de multiples procès contre ceux-là même qu’il dotait ; de plus, en donnant aux uns, on crée chez les autres le sentiment d’être lésés… Arcachon, en revanche, en donnant le nom du mécène à une école, ne semble pas lui en avoir voulu de n’avoir pas été, dans le fameux testament de 1906, dotée de tout ce qu’elle espérait.

Osiris à Arcachon : plus d’intentions que de réalisations

C’est évidemment à la suite des Pereire qu’Osiris s’intéresse à la station balnéaire. Rapidement il y investit par l’achat de deux villas dans la ville d’été, 197 et 199 boulevard de la Plage, et d’une série de quatre villas non loin de la gare, avenue Gambetta, là où il fit édifier une synagogue. Il les acheta en vue de leur location, mais y séjournait lui-même de temps en temps.

Pour expliquer les noms de ses villas, comme l’a fait J.P. Ardoin Saint Amand, il faut se munir de l’arbre généalogique d’Osiris, car il aime honorer sa famille et ses amis en baptisant ses villas du nom de ces personnes chères : sur l’avenue Gambetta, il retient les membres de la famille de sa sœur Laure, qui a épousé Jules Moyse : à côté de la synagogue, se trouvait la villa Nelly, du nom de sa nièce mariée à Émile Weil, puis Laure-Raoul, d’après le nom de sa sœur et de son fils, enfin Emma, dédiée à sa nièce qui épousa Sigismond Bardac, puis Claude Debussy ; en retrait, sur la rue qui longe la Gare, se trouve sa villa Betsy Ferguson, une amie d’origine anglaise morte prématurément ; la sœur de celle-ci, Elisa Ferguson, à laquelle Osiris fut très lié toute sa vie, donna plus tard son nom à la villa Emma, Osiris jugeant sans doute déplacé d’honorer Emma dont la vie scandaleuse défrayait la chronique. La villa Betsy, modeste, servait de logement au régisseur d’Osiris à Arcachon, Jean Larrègue. Boulevard de la Plage, Osiris rappelait la mémoire de ses parents avec la villa Désir et Urbino et surtout celle de sa femme avec la villa Léonie Osiris. Ces villas ont disparu, sauf Emma toutefois modifiée. Quand Osiris les avait-il achetées ou fait construire ? Les villas, qui s’élèvent au carrefour du boulevard du Casino (devenu Gambetta) et du cours Desbiey, ne figurent pas sur le plan de l’ingénieur Regnault et du géomètre Lamothe, daté de 1865, la parcelle n°133 (2995 m²) qui faisait partie des terrains des Pereire, étant encore vide ; les constructions durent se faire durant les années 1870, le lotissement s’achevant par la pointe avec la construction de la synagogue en 1877.

Pour lui-même, Osiris fit édifier dans la ville d’hiver une villa beaucoup plus prestigieuse par l’architecte Jules de Miramont ; il s’adresse donc à l’architecte qui partage, avec Marcel Ormières, la plus grande notoriété et choisit l’entrepreneur le plus important du moment, P. Blavy(10). En octobre 1882, Osiris a acquis d’Emile Pereire fils un beau terrain boisé situé sur l’allée Émile Pereire (devenue allée Pasteur). La villa, qu’il baptise Alexandre Dumas, est imposante ; inspirée des villas italiennes, elle en offre la silhouette et le couronnement par un beau belvédère ; des motifs pittoresques habituels dans l’architecture balnéaire sont employés pour l’agrémenter, jeux de briques et pierres, céramiques colorées, lambrequins et boiseries soutenant les avant-toits très saillants, sculptures de volutes, de pilastres, etc. L’originalité tient en particulier à la présence au-dessus de la porte d’entrée d’une tête du Génie de la Liberté, appelé le plus souvent La Marseillaise, de Rude ! C’est bien là un témoignage du goût artistique du mécène et de ses aspirations idéologiques. Deux niches latérales comportaient encore des bustes commémoratifs.

Osiris consacra une grande énergie à rédiger ses testaments et il semble même que le séjour annuel qu’il faisait à Arcachon était pour lui un moment propice, mais il ne réussit pas à mettre à exécution tous ses projets avant sa mort. Il avait, c’est attesté, des visées sur le devenir de la villa Alexandre Dumas. La version de son testament mystique, rédigé à Arcachon en sa villa Léonie Osiris le 15 septembre 1896, se propose de convertir la villa en Fondation Osiris destinée à accueillir «dix membres de l’Institut qui auraient par eux-mêmes une pension de 1500 fr. garantie par l’État ou la Ville de Paris ou le capital nécessaire pour justifier l’indépendance de leurs personnes.» Et il envisageait de doter la Ville d’Arcachon de 100 000 francs afin de procéder à des aménagements. Puis par un codicille de septembre 1897, il décide de donner la villa, rebaptisée Villa des Grands Hommes, directement à l’Institut… Le testament rédigé en août 1898 reprend cette mesure et précise qu’il tient au maintien des noms inscrits sur la façade. Plus tard, dans des conversations privées, Osiris a dû laisser entendre qu’il léguerait la villa à la Ville d’Arcachon pour y installer une bibliothèque ; L’Avenir d’Arcachon, qui se vantait de compter Osiris parmi ses abonnés depuis 30 ans, publie au lendemain de sa mort, un article nécrologique11 qui se fait l’écho des espoirs des Arcachonnais et atteste avec une certaine précision qu’Osiris avait bien en vue de doter cette Ville ; alors que la teneur du testament n’est pas encore diffusée, le journal a l’imprudence d’écrire, reprenant en cela Le Figaro12 par exemple : «II lègue à Arcachon ses villas qui peuvent être évaluées à 300 000 fr. Il nous a dit qu’il destinait «Alexandre Dumas» à une Bibliothèque ; la grande salle du rez-de-chaussée étant construite pour salon de lecture. Il avait aussi un projet de statues, dont nous reparlerons peut-être, d’autant que cela est maintenant sans importance.» Il n’en fut rien, aucun testament ou codicille n’avait été rédigé en ce sens, et la villa resta dans le legs universel de l’Institut Pasteur, qui la vendit, comme toutes les autres villas (hormis Betsy qui revint au régisseur Larrègue).

Un dernier projet doit être évoqué qui explicite très clairement les valeurs œcuméniques d’Osiris. Sa femme, Léonie Carlier, était catholique, aussi toute sa vie Osiris militera-t-il pour le refus des ségrégations religieuses ; l’affaire de son caveau en est un élément révélateur ; de son point de vue, les consistoires Israélites étaient trop exclusifs et son amour de la France passait aussi par un respect pour le christianisme. Pour honorer la mémoire de son épouse, il envisageait de fonder des lits d’hôpital13 à son nom et surtout d’édifier des chapelles dédiées à sainte Léonie. Ce fut le cas à Pourville, près de Dieppe, où il possédait des terrains qu’il envisage, dans le testament de 1896, de léguer à la ville à condition d’élever cette chapelle. Mais c’est à la Malmaison qu’il rêva surtout de perpétuer la mémoire de Léonie ; le même testament précise : «Je vais m’occuper de restaurer l’église qui se trouve dans le château de la Malmaison que je viens d’acheter. Cette église est charmante, d’un joli style. Je désire lui faire un extérieur digne de celle qui n’est plus ! Madame Osiris ! C’est à elle que je veux la consacrer entièrement. Depuis sa mort, j’ai toujours voulu lui élever une chapelle portant son nom. Pauvre enfant, morte si jeune ! Je donne et lègue à l’État cent mille francs pour la restauration de cette chapelle qui portera le nom de «Sainte Léonie». Quant au testament de 1898, la chapelle étant en ruines, il prévoit d’obliger l’État à construire dans le parc de la Malmaison une chapelle en remplacement de l’ancienne et de la vouer «au souvenir de ma femme Léonie Osiris, que j’ai eu la douleur de perdre il y a 42 ans, mais dont je conserve toujours la profonde et impérissable mémoire». Tous ces projets n’aboutirent pas, pas plus que l’église Sainte-Léonie d’Arcachon. Deux faits convergent donc bien pour attester ce projet : la fréquence des allusions à la construction d’église et le besoin réel d’une église dans les nouveaux quartiers d’Arcachon, besoin qu’Osiris ne pouvait ignorer. Un chroniqueur de L’Avenir d’Arcachon14, qui visiblement a souvent rencontré Osiris et qui voulait lui faire attribuer par la ville le titre de «bienfaiteur», évoque à la fois la synagogue et le fait que «sous peu, il posera la première pierre d’une église catholique érigée sous le vocable de Ste Léonie.» Or il est attesté par ailleurs qu’Osiris avait le souci de ne pas paraître faire bénéficier les seuls Juifs de ses bienfaits : à Lausanne, il lègue les fonds pour la construction d’une synagogue, mais aussi pour une chapelle à Guillaume Tell ; à Jérusalem, il a rêvé de construire une grande synagogue, voire de reconstruire le Temple, mais aussi de restaurer le Saint-Sépulcre !

Osiris avait donc des relations étroites avec les Arcachonnais qu’il entretenait de ses projets, aussi à sa mort, les spéculations allèrent bon train, au point qu’un rédacteur de L’Avenir d’Arcachon lança même un projet de place Osiris15 : il voulait profiter de l’acquisition des deux villas sur la plage pour faire établir une place un peu plus spacieuse que la place Thiers ; cette opportunité de modifier l’urbanisme dense du centre de la ville ne se présenta pas ; comme l’écrivait le chroniqueur : «Mais ne vendons pas la peau du testament avant qu’il en soit à terre. Le testament est encore inconnu dans ses détails ; des bruits inquiétants circulent au sujet de la non signature des codicilles. La Place Osiris s’évanouirait alors comme un beau rêve, dont il ne resterait que le souvenir d’une vaste et généreuse conception.» On apprend incidemment qu’Osiris se serait aussi intéressé à l’urbanisme en soutenant un projet de promenade entre le place Thiers et le Grand Hôtel.

Osiris avait-il complètement oublié Arcachon dans le testament rédigé en 1906 et dont seuls quelques codicilles, comme celui qui dotait Bordeaux de 2 millions de francs pour établir un bateau-soupe sur la Gironde, avaient pu être ajoutés ? Non, Arcachon y figure, mais sans privilège, dans une liste de villes qu’Osiris a aimées et qu’il gratifie d’une rente : Bordeaux, Marseille, Lyon, Nancy, Arcachon, Berne, Genève et Lausanne reçoivent une rente annuelle et perpétuelle de mille francs ; le testament précise : «Je lègue ces rentes pour la fondation d’un prix annuel destiné à récompenser les élèves jugés les plus dignes et les plus méritants des écoles communales filles et garçons de ces villes sans distinction de culte. Ce prix annuel qui sera de deux mille francs pour Paris et de mille francs pour chacune des autres villes que je viens de désigner, portera le nom de « Prix Osiris » ; il sera décerné le jour des distributions de prix et sera divisé en prix de cinquante francs à répartir également entre les écoles de filles et celles de garçons et qui seront employés en un Livret de caisse d’épargne au nom de chaque lauréat qui ne pourra en disposer avant son mariage.»

Le conseil municipal, dans sa délibération du 24 mai 1907, accepta le legs ; le décret présidentiel qui confirma l’exécution du testament fut signé par le président Fallières le 24 mai 1909 : «article 11. Le maire d’Arcachon, au nom de cette commune, est autorisé à accepter aux clauses et conditions imposées, le legs d’une rente de 1000 francs, à charge de distribution de prix aux élèves des écoles communales. Le produit de ce legs sera placé en rente 3 % sur l’État, avec mention sur le titre de la destination des arrérages.»

Arcachon aura eu droit à cet encouragement à l’épargne, une des valeurs fondamentales d’Osiris et de son temps béni de stabilité monétaire… Que peut-il rester aujourd’hui de ces rentes ? Ainsi la dotation la plus importante faite par Osiris à sa villégiature préférée demeure bien la synagogue. La déception des Arcachonnais fut donc grande, les journaux s’en font l’écho.

Si une école d’Arcachon porte le nom d’Osiris, c’est bien en commémoration du mécène qui n’en est pas, contrairement à ce qui est écrit souvent16, le fondateur. La dénomination est venue plus tard, J.P. Ardoin Saint Amand le précise, en 1926 ; le testament d’Osiris ne lègue aucun terrain pour ce faire à la municipalité. La rente étant affectée aux élèves des écoles communales, on comprend que le souvenir du donateur ait pu être attaché à une école. Arcachon se montrait ainsi sans rancune envers le testateur que la mort surprit avant qu’il ait pu mettre en place ses innombrables projets.

La construction de la synagogue

Un caprice de mécène en rupture avec sa communauté

Sans doute Osiris aurait-il fait édifier une synagogue, dépendance de ses villas, indépendamment de ses démêlés avec le Consistoire de Bordeaux, mais il est clair qu’il a dû aussi trouver, comme avec la synagogue de la rue Buffault, une manière de revanche.

Osiris était très attaché au judaïsme, mais surtout à «son» judaïsme, c’est-à-dire une variante dite «séphardi», la tradition dans laquelle il était né, le minhag se farad, ou rite «séphardi» ou «portugais», comme on disait alors du fait que nombre de Juifs avaient fui l’Espagne pour le Portugal, avant d’émigrer comme «marranes» en France. Mais il tenait aussi beaucoup à son indépendance, comme ses coreligionnaires aquitains l’ont montré en 1874 en refusant de s’intégrer au modèle conçu par le Consistoire de Paris, évidemment à dominante alsacienne et lorraine, donc achkenaze : pour ce faire, ils constituèrent une Société civile du rite espagnol-portugais dit «séphardi» qui se lança dans le projet d’une synagogue indépendante. Ces Portugais revendiquaient même de descendre de la tribu royale de Juda. Lors des démarches en vue de l’émancipation pendant la Révolution, ils avaient défendu leur propre cause, ne réclamant pas l’émancipation, mais la reconnaissance de leurs droits de citoyen, indéniables pour eux. Ils l’avaient d’ailleurs obtenue dès le 28 janvier 1790 et, par la suite, avaient considéré comme une régression d’être «émancipés» (le 27 septembre 1791) avec les Alsaciens et Lorrains17. Osiris conserva certains aspects de cette fierté séfarade : évoquant la synagogue de la rue Buffault, qu’il finança, il lui arrive d’écrire : «notre chère communauté, la seule véritablement Française à laquelle je suis fier d’avoir élevé un temple pour y prier le Seigneur et le supplier de protéger la France !» D’ailleurs, dans cette synagogue, il exigera, par traité, que le rite soit définitivement séphardi.

Dès qu’il s’est senti une vocation de mécène, Osiris a voulu diriger ses bienfaits vers sa communauté, mais en posant des conditions, il s’en est aliéné le plus souvent la sympathie. Quand, en 1877, il fait construire la synagogue d’Arcachon, il est en conflit avec le Consistoire de Bordeaux à propos de son caveau et avec l’administration de la synagogue de la rue Buffault à propos de plaques commémoratives…

Avec la communauté de Bordeaux, Osiris avait plusieurs motifs de mécontentement. En avril 1863, il avait réservé dix places dans le cimetière juif de Bordeaux, mais quand il voulut en disposer pour construire un caveau, la communauté s’y opposa et il s’en suivit un procès qui remonta jusqu’au Conseil d’État18. La communauté avait un véritable argument dans son souci de défendre les traditions funéraires des Juifs portugais, mais un fort non dit devait peser sur le procès, l’appartenance au catholicisme de Mme Osiris, que son mari voulait sans doute y ensevelir. C’est en décembre 1872 que le Consistoire bordelais signifie son refus. En juillet 1873, Osiris en appelle au ministre de l’Instruction et des Cultes, tutelle du Consistoire qui, par décision du 20 mai 1874, rejette sa requête ; toutes se démarches reprises jusqu’en 1878 échouèrent. Il édifia son tombeau surmonté du Moïse de Michel-Ange à Paris, au cimetière de Montmartre. Entre temps, la synagogue de Bordeaux ayant brûlé, le 27 juin 1873, Osiris proposa au grand rabbin de Bordeaux de la reconstruire à ses frais. Après quelques pourparlers, le Consistoire de la Gironde déclina l’offre, jugeant sans doute qu’il pourrait difficilement, après un tel don, lui refuser son caveau ; les conditions posées par le mécène ont pu aussi l’effrayer, car Osiris, quand il construit une synagogue, exige que la construction se fasse sous son contrôle, sur un terrain constructible livré par la communauté. L’argument du Consistoire bordelais était de ne pas empêcher tous les fidèles de participer à cette œuvre pieuse…

Si Osiris ne put reconstruire la synagogue de Bordeaux, il eut plus de chance avec la synagogue du rite portugais de Paris. Dans le procès qui l’opposa à cette communauté de 1879 à 1890, plusieurs versions des faits ont été données, selon les parties évidemment. Les défenseurs d’Osiris s’expriment ainsi : «En 1876, les Israélites du rite portugais habitant Paris, résolurent de construire un temple destiné à remplacer celui de la rue Lamartine devenu trop exigu pour le nombre des fidèles.Une société civile fut constituée pour réaliser ce projet. La première condition à remplir était de réunir les fonds nécessaires, mais les efforts des sociétaires restèrent impuissants et on ne put commencer l’entreprise.

On se rappela alors que M. Osiris avait eu l’intention d’édifier à ses frais un temple à la place de la synagogue incendiée, à Bordeaux. Aussitôt la société civile eut la pensée de profiter de ces généreuses dispositions et s’adressa à lui. Elle n’eut pas de peine à obtenir un concours qui rendait toute autre recherche inutile, car M. Osiris prenait la construction à sa charge personnelle et l’on se mit d’accord sur les conditions.

Quant au président de la Société civile, Abraham Cohen, il présente ainsi les motivations d’Osiris19 : «Nous n’avons malheureusement connu que trop tard les motifs du refus de son offre si séduisante par le Consistoire de Bordeaux qui préféra ajourner à plusieurs années faute de fonds20, la construction de son temple, plutôt que de souscrire aux exigences de M. Osiris, inspirées par une excessive vanité.

Une lettre de M. Le Grand Rabbin de Bordeaux du 27 septembre 1877 nous éclaire à cet égard ; nous y découvrons également que M. Osiris blessé dans son orgueil, avait entrepris à Arcachon, la construction d’une petite synagogue sans autorisation préalable et obligatoire du Consistoire, ce qui lui créa plus tard de sérieuses difficultés ; mais l’édification de cet oratoire ne suffisait pas à satisfaire sa vanité, il lui fallait une plus vaste scène et c’est alors qu’il nous offrit de construire notre temple avec tous ses accessoires.»

Il apparaît nettement que la construction de la synagogue de la rue Buffault, à laquelle est étroitement liée celle d’Arcachon, se fit dans la continuité des «affaires» bordelaises du mécène.

La synagogue d’Arcachon, une petite sœur de celle de la rue Buffault

J’ignore la nature du traité qui liait Osiris et son architecte Stanislas Ferrand, mais il y a fort à parier que la construction de la synagogue d’Arcachon a dû être négociée par le mécène dans le contexte du contrat concernant la construction de la synagogue Buffault. Elles sont non seulement bâties en même temps par le même architecte, mais la petite synagogue arcachonnaise a reçu le mobilier de la synagogue de la rue Lamartine inutilisable dans la nouvelle synagogue portugaise.

Stanislas Ferrand (1844-1913) est un architecte qui se fit connaître très jeune, lors de l’Exposition Universelle de 1867 par des modèles de maisons ouvrières, conçues pour le compte d’une coopérative immobilière présidée par Jules Simon (un homme admiré par Osiris) ; elles étaient construites en briques polychromes et coûtaient chacune 3 000 F. Il est donc un précurseur de la réflexion sur les habitations à bon marché. Sa carrière s’orienta alors vers des travaux d’architecture utilitaire et économique ; il bâtit également plusieurs immeubles de rapport dans Paris, des habitations ouvrières à Choisy-le-Roi. Son activité s’orienta aussi vers la gestion d’immeubles, devenant par exemple à la fin du siècle administrateur du quartier Grolée à Lyon. Il était plus connu pour des constructions à bon marché que pour des réalisations prestigieuses : c’est sans doute ce qui le recommandait aux yeux d’Osiris qui s’était fixé une dépense de 200 000 francs maximum pour la construction de la synagogue de la rue Buffault. Toutefois, c’est sur la recommandation d’Adolphe Crémieux21, le célèbre avocat, ancien président du Consistoire et alors président honoraire de la Société civile (qui était, quoique d’origine comtadine, très proche des Séfarades du Sud-Ouest, par opposition naturelle aux Achkenazes), qu’Osiris a connu Ferrand. Une lettre d’août 1875 de Crémieux à Osiris l’établit : «S’il est vrai, comme on me l’assure, que, dans ce moment, vous songez à remplacer l’architecte qui présidait à vos travaux et à leur direction, s’il est vrai, comme on me fait l’honneur de me le dire, qu’un architecte recommandé par moi, serait le bienvenu près de vous, je me fais un devoir et un vrai plaisir de vous écrire que vous trouveriez dans M. Ferrand : le savoir, le talent, l’expérience et une probité à toute épreuve. Je l’ai connu, voilà bien des années, chez mon ami le docteur Ségalas, et j’ai suivi en quelque sorte, ses longs et remarquables travaux, qui parlent plus éloquemment qu’une recommandation amicale.»

Entré ainsi en relation avec Osiris, Ferrand est devenu, selon ses propres termes22, «son architecte et l’administrateur de ses immeubles» ; il le reste de 1877 à 1887. Ferrand ajoute : «Comme architecte, j’ai bâti pour lui la synagogue de la rue de Buffault qu’il a donnée à ses coreligionnaires du rite portugais et le petit temple d’Arcachon. Que de fois n’ai-je pas eu à subir les caprices, les fantaisies, les inégalités d’humeur de ce client extraordinaire, mais que de fois aussi, n’ai-je pas goûté avec lui le charme de discussions amicales sur les plus sereines questions d’art et de philosophie ! Nos relations se sont brisées, d’un seul coup, un jour où il a voulu m’imposer d’introduire dans une brochure dont j’étais l’auteur, des passages étrangers au sujet technique exposé.» Par la suite, Ferrand, qui eut son propre procès avec la Société civile qui refusait de lui payer les honoraires des travaux exécutés pour elle et qui connut quelques désastres (écroulement d’entrepôts), se tour-na vers la politique ; il devint député de Paris en 1898 et le demeura quatre ans : à l’occasion d’une rencontre à la Chambre, il redevint l’ami d’Osiris…

Ferrand a donc mené parallèlement la construction de la synagogue de la rue Buffault, qui se déroula d’août 1876 à août 1877, et celle d’Arcachon. Les plaques commémoratives d’Osiris l’attestent : à Buffault, l’inscription du porche porte : «Ce temple a été élevé par Daniel Osiris Iffla et offert à la communauté des Israélites du rite portugais, l’an MDCCCLXXVII» ; celle d’Arcachon, en forme de tables de la loi et placée sur la façade, à droite du portail, porte «RF Temple élevé par I. Osiris 1877». La concomitance des dates est symbolique, mais du fait de mener les deux chantiers en même temps, la synagogue d’Arcachon a pu bénéficier du contexte.

Le mobilier vient-il de la synagogue de la rue Lamartine ?

La synagogue de la rue Buffault vient remplacer celle de la rue Lamartine qui, ouverte en 1851, était devenue vétuste et exiguë. Les Juifs portugais étaient très soucieux du respect de la tradition, aussi plutôt que de vendre l’édifice, comme cela se pratique couramment, ils décidèrent de le démolir ; de même le mobilier d’une synagogue, ayant reçu en raison de son usage un certain degré de sainteté, il est courant qu’il soit réutilisé dans la nouvelle synagogue ; ici, ce n’était pas possible, à cause de sa vétusté et de son inadéquation aux nouveaux locaux beaucoup plus vastes. Ce mobilier fut donc transporté à Arcachon. Là encore deux versions des faits existent, selon les parties en litige. Le président de la Société civile, Abraham Cohen, dans sa note venimeuse déjà citée, présente comme une condition préalable au traité entre la Société civile et Osiris «de lui remettre gratuitement tous les ornements retirés de l’ancien temple en démolition de la rue Lamartine, ainsi qu’une partie du mobilier, qui ont été transportés dans son temple d’Arcachon.» Quant à l’avocat d’Osiris, sa présentation n’est pas non plus sans exagération23 : «On a transporté le culte du petit temple de la rue Lamartine dans le temple de la rue Buffault. Il y avait un matériel dans ce temple de la rue Lamartine ; – un matériel, si j’ose m’exprimer ainsi : le tabernacle était un buffet de salle à manger ! Ce n’est pas un reproche que j’adresse et je n’ai pas l’intention d’y mettre de l’ironie ; c’est le cœur qui fait la prière et non les meubles devant lesquels on la fait.

Quand on s’est transporté rue Buffault -écoutez cela- M. Ferrand a estimé le mobilier de la rue Lamartine 500 francs. Il a dit à M. Osiris : «Pour le mettre à neuf et le transporter rue Buffault, où il ne pourra pas servir, ce sera une dépense de 700 francs.» Ce mobilier très précaire, ayant servi au culte, ne pouvait être vendu : la société dit à M. Osiris : «Vous faites construire une synagogue à Arcachon ; prenez-le, utilisez-le dans ce nouveau temple, vous nous rendrez service.» M. Osiris accepta, non pas ce don, mais cette charge ; il expédia les débris de ce mobilier, qui ne valaient pas le prix du transport à Arcachon.»

Il est difficile de savoir si le mobilier actuel, essentiellement l’arche sainte et la teba, est celui de l’ancienne synagogue portugaise de Paris, car l’iconographie de la synagogue de la rue Lamartine ne comporte pas de gravures, mais se limite à quelques œuvres de deux peintres qui la fréquentaient, Édouard Moyse (1827-1907) et Édouard Brandon (1831-1897), et en ont laissé des vues approximatives, leur intérêt se portant sur les scènes, prédication ou bar-mizwa, et non sur le mobilier. Quant aux témoignages écrits, en l’absence des archives de l’architecte Silveyra qui l’édifia, on ne dispose que de quelques commentaires dans la presse.

«Disons seulement, écrit un chroniqueur24, que cet édifice réunit toutes les conditions désirables d’utilité, de simplicité et de bon goût. Les lambris de chêne font un excellent effet et présentent un aspect de gravité religieuse, et les dorures du Hechal et de la tribune de l’officiant sont d’une véritable élégance. Les lustres, chandeliers, candélabres, le ner tamid et tous les ornements de bronze ou de fer font honneur à l’industrie parisienne.» Un autre périodique précise25  : «Le temple de la rue Lamartine est d’une architecture sévère et simple, de l’ordre dorique avec pilastres cannelés. Le tabernacle est en chêne poli ; des tribunes hautes sont réservées     aux dames avec appui formant lambris ; tous les murs sont également en lambris.» L’intérieur de la synagogue d’Arcachon a été orné de pilastres doriques.

Le mobilier actuel d’Arcachon est-il celui qui est décrit ? L’arche sainte est bien d’un dessin «sévère», avec pilastres doriques cannelés ; quant à la «tribune de l’officiant», plus ornée, elle pourrait tout à fait dater de 1851, car elle présente des moulures dorées dans un style encore courant à cette époque, rosaces, bouquets et rinceaux en appliques dans des compartiments géométriques. Un tableau de Brandon représente la teba et l’on entrevoit une tribune d’officiant de ce type, mais sans détail : il faut reconnaître que la plupart des synagogues du XIXe siècle ont ce type de table (choulhan). Quant à l’arche sainte, si elle est intégrée dans la petite abside de la synagogue, elle ne s’appuie pas sur les murs et ne semble pas conçue par un ébéniste à la mesure même de l’édifice. Nous ne connaissons pas de réfection importante de la synagogue en dehors des travaux de 1938, puis des derniers réaménagements, aussi tout porte à croire qu’il s’agit du mobilier original, venu de la rue Lamartine.  

Inauguration et dévolution au Consistoire

L’inauguration et le mariage de la nièce d’Osiris, le 21 décembre 1879

D’après les procès-verbaux du Consistoire de Bordeaux(26), c’est dans sa séance du 25 décembre 1879, par le journal, que les membres de cette institution apprirent avec effarement qu’Osiris venait d’inaugurer à Arcachon, commune de son ressort, une synagogue privée ! Un article du Journal d’Arcachon reproduit dans La Gironde relatait la cérémonie qui s’était déroulée le dimanche 21 décembre. Quant à L’Avenir d’Arcachon, qui paraissait le dimanche, il publia son article seulement le 28 décembre 1879 en ces termes :

«Nous avons déjà eu l’occasion, dit le chroniqueur, de parler de l’élégante synagogue construite près de la gare sur les plans de M. Férand par M. Blavie27 et due à la libéralité de M. Osiris, l’un de nos plus riches propriétaires.

Ce temple vient d’être inauguré par une cérémonie touchante, le mariage de Mlle Emma Moyse, nièce du donateur, avec M. Sigismond Bardac, qui a eu lieu dimanche dernier, à six heures du soir.

Cette union a été bénie par M. Lodoïs Mendès, rabbin du Consistoire Israélite de Paris.

Une quête a été faite pendant la célébration du mariage et le produit en a été remis à l’un des adjoints par M. Osiris pour être distribué aux pauvres de la commune.»

On peut évidemment s’étonner aussi de la surprise des membres du Consistoire, car la construction de la synagogue a été entreprise en 1877, et il paraît impossible qu’ils n’en aient pas entendu parler ; mais cette fois sans doute le «scandale» devenait public, car Osiris inaugurait son temple.

Il ne fait aucun doute qu’Osiris était en faute, car l’Ordonnance royale du 25 mai 1844 qui régit encore pour l’essentiel le culte Israélite en 1877, est sans équivoque sur la question : l’article 63 précise qu’un oratoire privé ne peut être ouvert qu’avec une autorisation royale (ministérielle sous la République) sur avis favorable du consistoire départemental et sur le rapport du ministre des cultes… Osiris, même s’il réalisait un acte pieux, pouvait difficilement bafouer plus ouvertement l’autorité du Consistoire de Bordeaux et de sa tutelle, le Consistoire central. À l’époque, une lutte était menée par le Consistoire central et ses relais régionaux contre les oratoires privés, à la fois parce qu’ils étaient souvent le lieu d’une opposition orthodoxe, mais surtout parce qu’ils détournaient des fidèles (et donc des cotisations) des synagogues consistoriales… Osiris allait donc à l’encontre de tout le système consistorial fondé par son héros historique préféré, Napoléon.

En célébrant également dans sa synagogue le mariage de sa nièce Emma Moyse avec Sigismond Bardac, il contrevient alors à l’article 53 régissant les droits des rabbins… Ce qui indigne les membres du Consistoire, c’est donc qu’ «il a fait procéder à cette inauguration et à la célébration du mariage de sa nièce par un simple particulier dépourvu de tout caractère religieux et qu’il a amené de Paris» ! Il faut reconnaître que le rabbinat parisien de l’époque ne comporte pas de Lodoïs Mendès : il s’agissait donc plutôt d’un ministre-officiant du culte séphardi.

Emma Moyse(28) (1862-1934) est la fille de la sœur d’Osiris, Rachel-Laure : à dix-sept ans, elle fait là un mariage en lien avec le milieu de son oncle, puisque Sigismond Bardac est un banquier, mais ce fut un mariage assez malheureux, Emma s’éprenant ensuite de plusieurs musiciens dont Gabriel Fauré et Claude Debussy ; elle divorça pour épouser, en 1908, le compositeur de Pélléas et Mélisande.

Sigismond Bardac, banquier d’origine russe installé à Paris, a laissé un nom comme collectionneur29 ; son nom se retrouve sur le chandelier de la synagogue d’Arcachon «offert par Sigismond Bardac à la mémoire de son père Léon Bardac» ; quoique cette dédicace ne soit pas datée, on peut aisément imaginer que ce chandelier a été offert par le jeune marié lors de cette inauguration-mariage.

Une anecdote court encore sur cette inauguration : elle est rapportée par la secrétaire d’Osiris, Gabrielle Henry, qui écrivit sa biographie, ou plutôt son hagiographie, avec l’espoir d’être indemnisée par l’Institut Pasteur de l’oubli dans lequel l’avait laissée le testament d’Osiris. Elle écrit30 : «II a fait ériger un temple Israélite rue de Buffault et un autre à Arcachon ; à ce sujet, on l’a plaisanté parce qu’à l’inauguration, les chaises n’ayant pas été livrées, le public dut se tenir debout.» C’était sans doute aussi une allusion à sa parcimonie légendaire…

La synagogue devient consistoriale (1891)

La synagogue d’Osiris fonctionna donc dans l’«illégalité» durant une décennie, le Consistoire essaya d’actionner le préfet et le ministère, mais l’affaire évolua si lentement qu’une issue fut trouvée, on peut dire, par voie de conciliation. Le décès d’Hermann Saizedo, ministre officiant que le mécène entretenait à Arcachon dut précipiter la recherche d’une solution. Osiris, selon Les Archives israélites, «voulant assurer à la synagogue d’Arcachon, réunion de culte purement privée, les garanties d’une existence définitive, s’en est généreusement dessaisi, et en a transféré purement la propriété au Consistoire Israélite de Bordeaux». Osiris n’était sans doute pas mécontent d’alléger ses charges d’un temple, du salaire d’un ministre officiant et de régler un différend… Tous les journaux entonnèrent son éloge. De même, le Président du Consistoire de Bordeaux lui adressa une lettre de remerciement qui fait allusion à la valeur patriotique et commémorative dont Osiris avait voulu charger à sa donation.

Le mécène offre cette synagogue pour célébrer le centenaire de la Révolution ! En effet, il proposa ce don au Consistoire en août 1890, c’est-à-dire l’année de l’émancipation des Bordelais… Le président du Consistoire, s’adressant à Osiris au nom de l’institution, «se plaît à rendre hommage au pieux attachement que vous avez conservé pour le culte de vos ancêtres et au patriotisme éclairé qui vous a inspiré cette donation en mémoire du grand centenaire de 1789. Vous avez prouvé une fois de plus que chez vous religion et patriotisme se confondent en un même sentiment d’amour filial pour ce grand et noble pays, la France, notre chère patrie»31. Le vocabulaire et l’éloge, pour convenus qu’ils soient, se réfèrent     explicitement à l’idéologie consistoriale la plus profonde : sa devise n’était-elle pas, dès l’origine, « Religion et Patrie » ? Le président ajoutait : «Pour vous donner une marque toute particulière de sa profonde reconnaissance, le Consistoire a décidé que deux places d’honneur marquées à votre nom resteront toujours à votre disposition dans le temple d’Arcachon.»

Par décret du 1er septembre 1891, le Consistoire est donc autorisé à accepter la donation, à charge toutefois de faire célébrer un service et des prières à la mémoire du donateur chaque année à perpétuité et d’offrir, en cas d’excédents de recettes du temple, la moitié aux pauvres de tous les cultes de la commune d’Arcachon par l’entremise du bureau de bienfaisance. Osiris, à son habitude, associe culte, patriotisme et bienfaisance. Toutefois, quand le Consistoire fait appel à sa générosité pour solder les frais de donation et la rémunération d’un nouveau ministre officiant, il essuie un refus.

Le 3 octobre 1891, pour Roch Hachana, le nouvel an 5652, une inauguration officielle eut lieu à la synagogue d’Arcachon, comme si l’on voulait effacer douze années d’illégalité.

Arcachon-Saison, dans son numéro du 7 octobre 1891, annonce, avec retard, l’événement :

«L’inauguration aura lieu le 3 octobre prochain pour la fête de ROCH HACHANA (nouvel an Israélite). À l’occasion des fêtes de ROCH HACHANA et de KIPPOUR, les offices religieux seront célébrés au Temple Israélite d’Arcachon, vendredi, samedi et dimanche 2, 3 et 4 octobre, dimanche et lundi 11 et 12 octobre prochains.»

Le temple rentrait dans la légalité.

En tant que voisin et ancien propriétaire, Osiris demanda à récupérer certaines plantations : ainsi en septembre 1896, par l’entremise de son cousin William Iffla, membre du Consistoire, il obtient de pouvoir prendre des arbres dans le jardin de la synagogue… C’est Larrègue qui procède à la transplantation des magnolias du temple à la villa Alexandre Dumas !

Description de la synagogue

Vue d’ensemble

La synagogue d’Arcachon est à la mesure des villas qui l’entourent : elle mesure 6,5 mètres de large sur une profondeur de 12 m ; elle offre donc une surface d’environ 78 m² et une hauteur de 8 mètres. Ses proportions modestes et son jardin font qu’elle s’intègre parfaitement à son contexte. Osiris l’a aussi conçue comme une annexe, à l’économie. Autrefois, néanmoins, elle présentait un motif original qui la surmontait et marquait sa présence.

  1. de Kergoat, un chroniqueur de L’Avenir d’Arcachon(32) promenant son lecteur dans la ville d’hiver, en 1879, décrit les villas : «Voici à l’entrée Victoria (…) Voici ensuite Halévy, puis Hérold, deux grands artistes. Halévy écoute si la synagogue, la nouvelle arrivée, ne lui dit pas déjà les chants de sa croyance.» Par un hasard qui n’a pas échappé au journaliste, la synagogue est venu s’implanter face à la villa Halévy, qui occupait l’angle en face : il était alors très fréquent de donner des noms de musiciens à des villas et, sans qu’il y eut de lien avec le judaïsme, celle-ci portait le nom du célèbre compositeur Fromental Halévy (1799-1862), auteur en particulier de la Juive, opéra créé en 1835, mais demeuré longtemps au répertoire.

La pointe sud de la parcelle qu’Osiris avait acquis des frères Pereire a permis d’orienter la synagogue : en effet, la tradition veut que l’arche sainte, donc ici le chevet de l’édifice, soit orientée vers Jérusalem, vers l’Orient. Osiris se montre soucieux d’une des rares règles édictées par les Sages pour présider à la construction d’une synagogue ; c’est d’autant plus remarquable que dans les grandes villes, la plupart des synagogues du XIXe siècle ne sont pas orientées.

Le terrain sur lequel elle s’élève est entouré d’une grille et de murs ; à côté de la synagogue ont été construites des annexes, dont une salle d’étude et de réunion (1992). Il est à noter qu’Osiris respecte dans l’implantation de sa synagogue l’orientation vers Jérusalem, trait de fidélité propre aux Juifs «portugais» envers les règles traditionnelles : la synagogue de la rue Buffault est la seule des grandes synagogues parisiennes du XIXe siècle à être correctement orientée ; en revanche, celle de Bordeaux reconstruite en 1882 n’a pas pu l’être en fonction du terrain fourni par la Ville.

La silhouette générale de ce bâtiment de pierre en laisse deviner la simplicité, tant en élévation qu’en plan.Une nef précédée d’un petit vestibule et terminée à l’est par un édicule adossé qui contient deux réduits et la niche de l’arche sainte, dont la couverture est marquée par un toit arrondi. Les façades latérales sont scandées par deux contreforts qui découpent trois travées percées par de gros oculi servant à éclairer l’intérieur ; des chaînages de pierre marquent les angles et les murs latéraux sont occupés en leur milieu de fausses portes dont l’encadrement est en saillie.

La façade

D’une grande sobriété, la façade est soulignée par le jeu du chaînage d’angles et du pignon : les pierres, de 30 cm d’épaisseur, forment, par leur alternance et leur disposition en escalier au pignon, un encadrement en contraste avec l’enduit du reste du mur. Le pignon est très nu, d’autant plus que les tables de la Loi, symbole qui y est dressé le plus souvent, ont été ici ramenées au dessus de la table qui coiffe le portail. Les tables de marbre actuelles, frappées de «R.F.» et comportant l’inscription des dix commandements, ont été fixées sur une épaisseur de pierre -d’anciennes tables ?- de même forme et cantonnée de deux volutes un peu maigres.

La large table qui surmonte le portail offre la même largeur et la même modénature ; elle est encadrée par deux pilastres soutenant un corniche. Une plaque, qui a disparu, occupait cet espace et comportait une inscription. Par la suite, il semble qu’une inscription écrite à même la pierre y a été tracée : on pouvait encore lire, il y a quelques années, quelques lettres et le mot final «même» qui laissent deviner qu’il s’agissait certainement du commandement fameux : «Tu aimeras ton prochain comme toi-même». En effet, cette citation du Lévitique (19,18) est souvent utilisée dans les synagogues, en français, comme pour rappeler aux passants, aux chrétiens, non seulement ce devoir suprême qu’est l’amour du prochain, mais en même temps qu’avant de devenir une parole du Christ, ces mots appartenaient à la Bible juive. Il est significatif que ce soit cette citation qui se déploie sur l’arc qui coiffe l’arche sainte de la synagogue de la rue Buffault.

En dessous de cette table, dont il est séparé par un rang de glyphes, le portail est lui aussi encadré par un chambranle et deux pilastres surmontés d’une corniche en légère saillie : les chapiteaux des pilastres et la corniche sont en partie masqués par le toit du petit porche de bois qui, on le déduit, à dû être ajouté après ; il était toutefois déjà en place au moins autour de 1900.

De part et d’autre du portail, on retrouve le motif des Tables de la Loi, en métal. A droite, les tables portent l’inscription : «R.F. – Temple élevé par I. OSIRIS 1877». Osiris a toujours souhaité, comme à la synagogue de la rue Buffault, sous le porche (où il l’a imposé avec un procès), que son nom soit rappelé : ici il figure donc en façade, avec la date de construction de l’édifice. À gauche, les mêmes tables sont nues, hormis dix traits horizontaux répartis par cinq sur chaque tablette : il paraît évident qu’elles auraient dû recevoir l’inscription des dix commandements.

Un simple escalier de deux marches mène à l’intérieur de la synagogue par une porte en bois à deux vantaux.

Aménagement intérieur

Aussi petite que soit la synagogue d’Arcachon, elle conserve la disposition des lieux de culte suivant le rite séphardi, qui se caractérise par la fidélité à la centralité traditionnelle de la teba (estrade de lecture supportant un pupitre). Toutes les synagogues du XIXe siècle construites en Aquitaine et celle de la rue Buffault comportent ce plan, alors que la tendance dans le reste du judaïsme français (hormis chez les Juifs immigrés ou orthodoxes) était, durant ce siècle, de rapprocher l’estrade de l’arche sainte dans une disposition inspirée des églises.

Lorsqu’on pénètre dans la synagogue d’Arcachon, on est frappé par la pénombre qui y règne : en effet, elle ne comporte pas de fenêtre, mais de simples oculi assez haut placés. Sur les murs trois pilastres, en partie cannelés, viennent rappeler la structure externe des contreforts. Aujourd’hui, depuis l’ajout, en 1995, d’une tribune haute, accessible depuis le tambour du portail, qui a lui-même été réaménagé à cette occasion, un pilastre a été supprimé. Peut-être à l’origine un peu de clarté était apportée par un lanternon.

La tribune, d’une capacité d’une quarantaine de places, est réservée aux femmes, selon une tradition déjà en vigueur au moyen âge. Elle accentue désormais la ressemblance avec une autre petite synagogue de Gironde, celle de Libourne, édifiée en 1847.

Au centre de la salle de culte s’élève la teba, ici plutôt, en l’absence de surélévation, un choulhan, large pupitre sur lequel se fait la lecture de la Tora ; devant ce meuble, agrémenté, nous l’avons dit, de motifs décoratifs sculptés, d’une petite balustrade sur laquelle sont fichés des rimonim (ornements placés sur les hampes des rouleaux de la Tora), se dresse, posé sur une colonne, le chandelier à sept branches offert par Sigismond Bardac. Son emplacement n’est pas indifférent : il correspond à la tradition des Juifs d’Aquitaine ; on le retrouve ainsi à Bordeaux ou à Bayonne.

Un emmarchement en bois enfin mène au hechal, l’arche sainte renfermant les rouleaux de la Tora, cachée derrière un grand rideau. La niche est cantonnée de pilastres soutenant un grand arc en plein cintre, orné en son centre du motif des Tables de la Loi. Une lampe perpétuelle, autrefois à huile, est suspendue devant l’arche sainte. Symbole de la rencontre des diverses traditions juives dans la petite synagogue d’Arcachon, l’ancienne lampe se rattache, par ses becs en étoile, aux formes des lampes de chabbat courantes plutôt dans l’Est de la France ou dans le monde achkenaze, alors que la lanterne qui lui a été ajoutée dernièrement reflète l’origine nord-africaine de la communauté actuelle.

Un élément disparu : un lanternon original

Une photographie33 datée d’environ 1900 atteste l’existence d’un motif pour le moins étonnant, non seulement dans le ciel d’Arcachon, mais sur le toit d’une synagogue. Caprice d’Osiris ou imagination fertile de l’architecte Ferrand, ce lanternon n’est pas autrement documenté et l’absence d’archives nous confronte à nouveau à des hypothèses sur la valeur symbolique de ce motif architectural, dont il n’est même pas assuré qu’il ait eu une fonction de lanternon !

Au vu de cette photo, l’édicule qui surmontait le toit comportait un ordre de colonnettes soutenant une sphère maintenue par quatre paires de Tables de la Loi disposées en couronne autour ; il est évidemment tentant de voir dans la sphère la terre ceinturée par un zodiaque selon les représentations habituelles et dans les Tables de la Loi le symbole de la «royauté» de la Tora régnant sur le monde. La disposition surélevée de cette composition, totalement disproportionnée par rapport au bâtiment lui-même et qui prend des allures d’excroissance, semble suggérer la même exaltation du message hébraïque. On comprend dès lors pourquoi les Tables n’ont pas été installées à la pointe du pignon, car elles sont encore placées bien plus haut ! Le fût du lanternon, sur plan octogonal, était-il bien ajouré ? Comportait-il bien entre ses colonnettes des baies qui laissaient pénétrer la lumière ? Si cette hypothèse est vérifiée, l’effet à l’intérieur devait être assez impressionnant. En effet, placé au centre du toit, ce lanternon se trouvait donc juste au dessus de la teba elle-même centrée, nous l’avons rappelé. La lumière devait donc tomber directement sur la teba et baigner l’officiant ; ou bien le ciel et les étoiles pouvaient être entrevus depuis la teba…

Une chose est certaine, que ce motif architectural n’ait rempli qu’une fonction symbolique ou qu’il ait été un lanternon comme nous le suggérons, il demeure qu’une telle disposition n’a pas d’équivalent en Aquitaine, ni en France, mais fait songer à une habitude italienne et achkenaze.

C’est à Venise qu’existent encore aujourd’hui des lanternons éclairant la tribune de l’officiant, mais pas dans la Scuola Spagnola, dont les fidèles auraient eu la même origine séfarade (espagnole) que les Juifs d’Aquitaine, mais dans la Scuola Italiana, la Scuola Canton (d’origine achkenaze) et la Scuola Tedesca. Dans cette dernière, le lanternon est actuellement bouché, car placé au centre du plafond, octogonal, il surmontait une teba placée autrefois au centre de l’oratoire. De tels agencements se rencontrent dans d’autres synagogues en Italie du Nord, à Ancône, mais aussi à Wôrlitz34 (Allemagne) ou à Amsterdam : dans cette dernière ville, c’est encore une synagogue achkenaze de 1750, la Nieuwe Synagoge, qui offre cette disposition. On peut donc s’étonner du choix d’Osiris et Ferrand : comment ont-ils eu connaissance de l’existence de tels lanternons ? Car dans les années 1870, les synagogues étrangères sont mal connues en France. Nous ignorons la source de leur inspiration, mais elle était d’une très grande originalité. On regrette la disparition de ce motif inédit en France.

Est-ce à l’occasion des travaux de réfection (et sans doute de simplification) du toit en 1938 que ce lanternon a été démoli ? C’est fort probable. En effet, dans le journal de la communauté qui paraissait à Paris, L’Univers israélite(35), les fidèles d’Arcachon lance un appel à la générosité des lecteurs, afin qu’ils les aident à refaire leur toit : il pleut alors dans la synagogue mal entretenue, justement sur la teba, précise l’article : sans doute est-ce par ce lanternon que se produisaient les infiltrations, car il faut bien reconnaître qu’il fragilisait la couverture. L’appel fut entendu et le numéro du journal(36), daté des 26 août-2 septembre 1938, annonce que la restauration ayant pu être effectuée, la synagogue sera réouverte pour les fêtes de Tichri.

Cette photo présente encore l’intérêt de témoigner de la maison occupée par l’officiant de la synagogue et qui fut démolie seulement en 1967.

Une plaque commémorative en l’honneur de l’abbé Grégoire ?

Nous avons vu qu’Osiris évidemment fit placer sur la façade de sa synagogue une inscription rappelant son nom : elle demeure en place. En revanche, celui-ci avait aussi fait disposer une plaque commémorative qui a disparu. Portaient-elles des noms de «personnes vénérées» par le mécène, selon le principe établi rue Buffault ? La communauté actuelle n’en a pas mémoire et aucune trace n’existe. Toutefois une plaque, sans doute intérieure, qui comportait les noms de certains acteurs de la Révolution, est attestée.

Dans le panthéon d’Osiris, certains révolutionnaires de l’Assemblée Constituante occupent une place privilégiée. Parmi eux, tout particulièrement l’abbé Grégoire auquel Osiris, toujours soucieux d’œcuménisme, se plaît d’autant plus à rendre hommage dans une synagogue qu’il s’agit d’un prêtre catholique. Une des fameuses plaques de Buffault, objet de litige, comporte en plus des noms des «illustres enfants d’Israël», les lignes suivantes :

«Aux grands citoyens Français défenseurs du Judaïsme
Malesherbes. Mirabeau. L’Abbé Grégoire
de Sèze. Clermont-Tonnerre. Duport
Assemblée nationale
Décret du 28 janv. 1790»

Or, dans une plaidoirie(37) de maître Cléry, on lit : «En revanche, M. Osiris éleva sans le concours de personne, la ravissante synagogue d’Arcachon où, plus heureux que dans le temple de la rue Buffault, il a pu, sans obstacle, faire hommage de plaques commémoratives à toutes les personnes qu’il vénère, et notamment à Mirabeau et à l’abbé Grégoire, qui ont si énergiquement contribué à l’émancipation des Juifs pendant la Révolution Française.»

La présence d’une telle plaque ne saurait surprendre puisque Osiris en fit une condition sine qua non de financement des synagogues : des plaques avec l’inscription des grands hommes qui ont marqué l’histoire antique et moderne d’Israël et des révolutionnaires se retrouvent à Bruyères et à Lausanne, où même après sa mort, les responsables communautaires ont tenu à respecter cette clause, en s’inspirant des plaques de Buffault.

Cette plaque est enfin un témoignage supplémentaire de la conscience «portugaise» d’Osiris. Les Juifs de France ont été émancipés par l’Assemblée Constituante peu avant sa dispersion le 27 septembre 1791 ; mais bien des Portugais refusaient ce processus, car ils s’estimaient déjà citoyens et avaient d’ailleurs obtenu, dès le 28 janvier 1790, la reconnaissance de leur citoyenneté38 : «L’Assemblée nationale décrète que tous les Juifs portugais, espagnols et avignonnais continueront de jouir des droits dont ils ont joui jusqu’à présent, et qui sont consacrés en leur faveur par des Lettres patentes, et en conséquence, ils jouiront des droits de citoyens actifs…» L’émancipation réclamée par les Alsaciens et Lorrains et obtenue en 1791 leur paraissait une régression. Osiris choisit donc comme date le 28 janvier 1790… Au moment où les Portugais refusaient à Paris la fusion des cultes, ce rappel a valeur de manifeste. L’hommage aux Révolutionnaires sert également à l’affirmation de l’identité séfarade des Juifs du Sud-Ouest ; cela avait encore plus de sens à Arcachon qu’à Bruyères (en Lorraine) ou à Lausanne.

Parmi les synagogues françaises financées par Osiris, il n’en est que deux qui soient protégées par une inscription à l’Inventaire supplémentaire des Monuments Historiques39 : les synagogues de Buffault, Arcachon et Vincennes-Saint-Mandé n’ont pas bénéficié de cette reconnaissance comme celles de Bruyères et Tours, respectivement inscrites en 1991 et en 1994. Doit-on s’en étonner ? Sans doute Buffault mériterait une protection. Quant à la synagogue d’Arcachon, tous les services patrimoniaux s’accordent à reconnaître sa valeur, attestée d’ailleurs par le fait que les travaux de restauration et d’aménagement ont été suivis par l’architecte des Bâtiments de France, Jean-Pierre Errath, et que les collectivités locales ont aidé à leur financement.

Certes, la synagogue d’Arcachon est modeste -mais pas plus que celle de Libourne, inscrite en 1995-, d’une architecture très simple ; si ce n’est pas en tant qu’œuvre architecturale qu’elle mérite la protection, c’est au titre d’élément primordial dans l’histoire d’Arcachon et du judaïsme en Aquitaine, comme dans l’ensemble que forme la Ville d’hiver, lancée par les Pereire, suivis par Osiris. En effet, sa protection pourrait aussi s’établir en tant qu’élément d’une ZPPAUP (zone de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager) qu’appelle le caractère exceptionnel du patrimoine global de ce secteur d’Arcachon. La synagogue possède de plus un mobilier qui date certainement de 1851 et une menora (chandelier) en place depuis 1879. Enfin, chargée d’histoire, elle est un rare témoin du mécénat d’Osiris qui mérite d’être transmis.

Par bonheur, l’arrivée des Juifs d’Afrique du Nord lui a redonné vie et une association cultuelle, fondée en 1990, s’est attachée à la restaurer. La conscience qu’elle forme un bien patrimonial est donc désormais ancrée dans les mentalités : après 125 ans d’existence, son avenir ne semble plus menacé comme dans les années 30 ou 50.

— Annexes —

Quelques articles de presse au sujet d’Osiris et Arcachon

L’Avenir d’Arcachon, 28 décembre 1879

«Nous avons déjà eu l’occasion de parler de l’élégante synagogue construite près de la gare sur les plans de M. Férand (sic) par M. Blavie (sic) et due à la libéralité de M. Osiris, l’un de nos plus riches propriétaires.

Ce temple vient d’être inauguré par une cérémonie touchante, le mariage de Mlle Emma Moyse, nièce du donateur, avec M. Sigismond Bardac qui a eu lieu dimanche dernier, à six heures du soir.

Cette union a été bénie par M. Lodoïs Mendès, rabbin du Consistoire Israélite de Paris.

Une quête a été faite pendant la célébration du mariage et le produit en a été remis à l’un des adjoints par M. Osiris pour être distribué aux pauvres de la commune.»

L’Avenir d’Arcachon, 25 mai 1890

«Villégiature. – Parmi les Étrangers arrivés cette semaine à Arcachon nous citerons M. OSIRIS, de Paris.

À la tête d’une grande fortune gagnée à force de travail et d’intelligence, M. Osiris, comme tout le monde le sait, ne jouit pas, en égoïste, des biens honorablement acquis.

C’est lui qui, naguère, à l’occasion de l’Exposition universelle de 1889, instituait un prix de cent mille francs, somme qui a été attribuée par un Comité ad hoc aux auteurs et aux collaborateurs de la Galerie de machines : c’est lui qui, obéissant à un louable sentiment de patriotisme, vient de consacrer une somme importante pour élever, à Nancy, la belle statue de Jeanne d’Arc par Frémiet.

Mais pour ne pas sortir des limites des murs de notre ville où M. Osiris possède plusieurs immeubles, nous rappellerons qu’il a fait élever, à ses frais, à Arcachon, une synagogue en faveur du culte Israélite.

Osiris a compris que dans une ville comme la nôtre, on doit donner à tous les Étrangers qui nous visitent les plus grandes facilités pour pratiquer la religion à laquelle chacun appartient.

Il n’y avait pas de temple Israélite. Il n’a pas hésité, il en a élevé un et nous espérons qu’il ne s’en tiendra pas là et que sous peu, il posera la première pierre d’une église catholique érigée sous le vocable de Ste Léonie, dans le quartier de la Ville où le besoin se fait de plus en plus sentir.

Nous estimons que M. Osiris mérite le titre de bienfaiteur d’Arcachon, et nous sommes persuadés que la municipalité, reconnaissant les services rendus, saisira la première occasion pour perpétuer, par les moyens ordinaires, la mémoire de l’homme généreux qui a doté notre ville d’un établissement qui concourt, dans une large mesure, à la postérité de notre station estivale et hivernale.»

L’Avenir d’Arcachon, 14 septembre 1890

«Arrivée. – On nous annonce l’arrivée de M. Osiris qui vient assister aux cérémonies qui auront lieu au temple d’Arcachon aujourd’hui dimanche, lundi et mardi.

Nos lecteurs savent que l’édifice, consacré au culte Israélite, a été construit aux frais de M. Osiris sur un terrain lui appartenant. On nous dit que la propriété de cet édifice vient d’être offerte gracieusement par M. Osiris au Consistoire Israélite de la Gironde.»

Archives Israélites, 17 juillet 1890, t. 51, n°29, p. 231 : Nouvelles diverses

«Un événement intéressant pour le culte en général et pour les intérêts de la synagogue dans le Sud-Ouest de la France.

L’honorable M. Osiris avait fondé dans la station balnéaire d’Arcachon un temple Israélite : propriétaire du terrain, il y a fait construire un joli oratoire, entouré d’un jardin, et rémunérait lui-même le ministre officiant qu’il y avait appelé, M. Hermann Saizedo.

Par suite de la mort récente de ce dernier, l’emploi se trouvait sans titulaire ; dans cette circonstance, M. Osiris voulant assurer à la synagogue d’Arcachon, réunion de culte purement privée, les garanties d’une existence définitive, s’en est généreusement dessaisi, et en a transféré purement la propriété au Consistoire Israélite de Bordeaux.

Par suite de cet arrangement, le Temple Israélite d’Arcachon devient une dépendance Consistoriale et un Temple public : ce ne sera plus un simple ministre officiant, mais un Rabbin qui sera chargé de le desservir.»

Arcachon-Saison, 7 octobre 1891

Synagogue. – Par décret en date du 1er septembre courant, le Consistoire de Bordeaux est autorisé à accepter la donation à lui faite par M. Osiris Iffla, d’un immeuble servant de synagogue situé à Arcachon, avenue Gambetta.

L’inauguration aura lieu le 3 octobre prochain pour la fête de ROSCH HASCHANA (nouvel an Israélite).

À l’occasion des fêtes de ROSCH HASCHANA et de KIPPOUR, les offices religieux seront célébrés au Temple Israélite d’Arcachon, vendredi, samedi et dimanche 2, 3 et 4 octobre, dimanche et lundi 11 et 12 octobre prochains.»

La Famille de Jacob, vol. 34, 1891-1892, pp. 30-31.

«(Par un décret, daté du 1er septembre), le Consistoire de Bordeaux est autorisé à accepter la donation à lui faite, par M. Daniel Iffla Osiris, d’un immeuble servant de temple, avec ses dépendances, situé à Arcachon, à charge de faire célébrer un service et des prières chaque année à perpétuité et, en outre, de consacrer la moitié de l’excédent, s’il y en a un, des recettes à secourir les pauvres de tous les cultes de la commune d’Arcachon par l’entremise du bureau de bienfaisance.»

L’Avenir d’Arcachon, 10 février 1907 : MORT DE M. OSIRIS.

Osiris, gravement malade depuis plusieurs semaines, est mort à deux heures, lundi après-midi, dans son hôtel 9, rue La Bruyère. Il vivait là, très retiré, parmi les souvenirs de l’époque napoléonienne qu’il collectionnait. Les siens étaient près de lui lorsqu’il s’est éteint. M. Osiris était avant tout un philanthrope. Il dépensait ses revenus à faire des donations. Il se distinguait par une extrême sobriété personnelle. Depuis plus de trente ans, il dotait les œuvres intéressantes. En 1889 et en 1900, après l’Exposition, il fonda des prix importants qu’on n’a pas oubliés, puis il fit à l’Institut le don qui permit la création du Prix triennal de 100 000 F et décerné pour la dernière fois à M. Albert Sorel.

II acquit la Malmaison, la fit restaurer et l’offrit à l’État pour un musée récemment ouvert.

Il donna un Guillaume Tell, par Mercier (sic), à la ville de Genève ; une Jeanne d’Arc, à Nancy ; fit ériger un Aigle blessé, à Waterloo(40).

Daniel Osiris Iffla était originaire de Bordeaux, propriétaire à Arcachon il y fonda la synagogue, bâtit la villa Alexandre-Dumas, possédait les villas Léonie, Désir-Urbino, Nelly, Laure-Raoul, Fergusson. Il était propriétaire du cru La Tour-Blanche.

Sa fortune est évaluée à 50 millions. Il a constitué comme légataire universel l’Institut Pasteur.

Il lègue à Arcachon ses villas qui peuvent être évaluées à 300.000 fr. Il nous a dit qu’il destinait « Alexandre-Dumas » à une Bibliothèque ; la grande salle du rez-de-chaussée était construite pour salon de lecture. Il avait aussi un projet de statues, dont nous reparlerons peut-être, d’autant plus que cela est maintenant sans importance.

Il avait 82 ans, et était chevalier de la Légion d’honneur.

L Avenir d’Arcachon le comptait, depuis 30 ans, parmi ses abonnés.

Nous adressons à sa famille toutes nos condoléances.»

L’Avenir d’Arcachon, 17 février 1907 : E.G., La Place Osiris.

Ces derniers jours un de nos amis nous disait : «M. Osiris en léguant 25 millions à l’Institut Pasteur, a fait un beau geste, sans oublier la Ville d’Arcachon qu’il aimait. Il nous laisserait les immeubles qu’il possédait dans la commune. Nous ignorons encore dans quelles conditions. Si ce legs est fait sans destinations spéciales, il est deux immeubles qui doivent, semble-t-il, attirer l’attention sur le parti qu’en devrait tirer la Ville.

Les villas Léonie-Osiris, Désir-Urbino forment, d’un seul tenant, une belle propriété bordant la plage, le boulevard et la rue de la Mairie prolongée. Elle devrait être transformée en une place qui, par l’achat ou l’expropriation des immeubles voisins, agrandirait avantageusement la place Thiers. Ce serait la place Osiris. Arcachon posséderait enfin, sur le Bassin, une esplanade convenable et non plus cette minuscule place Thiers qu’un kiosque original, mais utile, va encore rétrécir.

La Municipalité actuelle se préoccupe de la création d’un promenoir en bordure de la mer. Notre projet le réalise, ce promenoir, et combien plus large, plus spacieux, plus accessible, sans supprimer le morceau de plage qui reste entre la place Thiers et le Casino, sans aucune entrave à la navigation, sans aucune gêne ou dépréciation locative pour les villas riveraines.

La dépense afférente à l’acquisition des propriétés Rougier, Beaumartin pourrait être une objection. Mais si l’Administration actuelle, malgré l’avis du Conseil d’État, a trouvé les 80.000 F nécessaires à l’achat du terrain des Abatilles à Moulleau, nous la savons assez experte en matière financière pour la croire capable de créer les ressources nécessaires à la création de la place Osiris, au centre même d’Arcachon. D’ailleurs nous ne verrions aucun inconvénient à ce que M. Veyrier-Montagnères abandonnât son projet d’achat des Abatilles et affectât les 80.000 francs qu’il y destine, à l’acquisition des propriétés limitrophes de la place Thiers. Du coup tomberait le reproche qu’on lui adresse souvent d’être plus le maire du Moulleau que le maire d’Arcachon.

Si les 80 000 F destinés aux Abatilles ne suffisaient pas (et certes ils ne sauraient être mieux employés qu’à la création d’une place à Arcachon), la différence de la somme nécessaire serait aisée à parfaire avec le produit de la vente des nombreuses autres villas du donateur, évaluées à 350.000 F.

On a laissé échapper l’occasion de faire à Arcachon une place spacieuse, soit par l’acquisition du parc Deganne, soit des terrains Lafont. Ce serait la meilleure manière de réparer ces impairs. Ce serait enfin réaliser par un certain côté les intentions du donateur qui, sous l’administration de M. de Damrémont, s’était intéressé à un projet de promenoir de la place Thiers au Grand-Hôtel, idée abandonnée depuis comme offrant moins d’avantages que d’inconvénients.

Mais ne vendons pas la peau du testament avant qu’il en soit à terre. Le testament est encore inconnu dans ses détails ; des bruits inquiétants circulent au sujet de la non-signature des codicilles.

La Place Osiris s’évanouirait alors comme un beau rêve, dont il ne resterait que le souvenir d’une vaste et généreuse conception.».

Extrait du testament d’Osiris concernant Arcachon

Testament et codicilles de M. Osiris, 5 janvier 1907, déposé chez Maître Henri Philippot «Aux termes de ses testaments et codicilles olographes en date des 15 mars, 5 juillet et 27 décembre 1906, déposés en l’étude de Me Philippot, notaire à Paris, M. Daniel-Iffla Osiris, en son vivant demeurant à Paris, rue La Bruyère, n° 9, où il est décédé le 4 février 1907, a fait notamment les dispositions suivantes :

15 mars 1906. Je révoque expressément tout testament ou codicille quelconque que j’ai pu faire sous telle forme que ce soit antérieurement à ce jour… … j’institue pour mon légataire universel l’Institut Pasteur établi à Paris, rue Dutot.

Legs particuliers : (…)

–   Époux Larrègue, gardien des propriétés d’Arcachon, la villa Betsy Ferguson, à condition qu’au décès d’Elisa Ferguson, la villa s’appelle Betsy et Elisa Ferguson (…)

Je donne et lègue

1° à la ville de Paris une rente annuelle et perpétuelle de deux mille francs.

2° à chacune des villes de Bordeaux, Marseille, Lyon, Nancy, Arcachon, Berne, Genève et Lausanne une rente annuelle et perpétuelle de mille francs.

Je lègue ces rentes pour la fondation d’un prix annuel destiné à récompenser les élèves jugés les plus dignes et les plus méritants des Ecoles communales filles et garçons de ces villes sans distinction de culte. Ce prix annuel qui sera de deux mille francs pour Paris et de mille francs pour chacune des autres villes que je viens de désigner, portera le nom de « Prix Osiris » ; il sera décerné le jour des distributions de prix et sera divisé en prix de cinquante francs à répartir également entre les écoles de filles et celles de garçons et qui seront employés en un Livret de caisse d’épargne au nom de chaque lauréat qui ne pourra en disposer avant son mariage.»

Dominique JARRASSÉ
Professeur d’Histoire de l’Art contemporain à l’Université de Bordeaux III

N.D.L.R. Le 2 décembre 2002, la communauté Israélite arcachonnaise a célébré le 125e anniversaire de la synagogue d’Arcachon ; à cette occasion, une superbe brochure a été éditée. Dans le droit fil de l’ouvrage de Jean-Pierre Ardoin Saint Amand, consacré à Osiris et publié dans la collection Regards sur le Pays de Buch, il nous a paru intéressant d’offrir à nos lecteurs la possibilité de découvrir la synthèse historique du professeur Dominique Jarrassé. Que M. Jarrassé trouve ici l’expression de tous nos remerciements pour nous avoir autorisés à reproduire son texte, ainsi que M. André Bensadoun qui a bien voulu nouer les contacts.

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NOTES

  1. Jean-Pierre Ardoin Saint Amand, Osiris, l’oncle d’Arcachon, 1996, p. 40. M. Ardoin Saint Amand m’a également fait bénéficier de ses recherches non publiées sur Arcachon, qu’il en soit encore remercié.
  2. N° 1369, vol. XLVIII, col. 3-4.
  3. Idem, 30 juillet 1913, col. 125-126.
  4. « Un projet d’état juif dans la baie d’Arcachon, fin XVIIIe siècle », Archives juives, 1968-69, n° 1, pp. 15-16.
  5. Antoine Halff, « Lieux d’assimilation, lieux d’identité : les communautés juives et l’essor des stations thermales et balnéaires à la Belle Époque », Pardès, n° 8, 1988, pp. 41-57.
  6. En particulier, Osiris, l’oncle d’Arcachon, 1996.
  7. J’ai moi-même rédigé un article (« Daniel Osiris Iffla, la folie du mécénat », Prêteurs et banquiers juifs en France, Archives juives, n° 6/1996) et une biographie à paraître.
  8. Section actuelle de la rue Sainte-Catherine située entre la place de la Victoire et le cours Victor-Hugo.
  9. Ainsi que l’exprime avec justesse Louis Bergeron (Les Rothschild et les autres… La gloire des banquiers, Paris, Perrin, 1991, p. 11) : « Les banquiers n’échappent pas aux préoccupations de légitimation de cette richesse qui les éloigne du commun des mortels. S’il n’en est guère pour vouloir y renoncer, il en est un certain nombre pour admettre que leur succès leur crée des devoirs et qu’il existe en somme un rôle social du banquier ».
  10. Lié à cet entrepreneur arcachonnais, Osiris le fera participer à la restauration de la Malmaison dans les années 1898-1900.
  11. Texte complet en annexe.
  12. Figaro du 5 février 1907, un article très documenté d’Émile Berr donne la liste des legs qui, « dit-on », vont être faits : la Tour Blanche au ministère de l’Agriculture, ses collections à la Malmaison, « ses chalets d’Arcachon sont destinés à la ville d’Arcachon ».
  13. Projet de 1896, 50.000 francs pour la Société juive des femmes en couches.
  14. 25 mai 1890 ; voir le texte complet en annexe.
  15. Voir le texte complet en annexe.
  16. Par exemple, Éliane Keller, Arcachon, Villas et Personnalités, Ed. Équinoxe, Marguerittes, 1994, p. 53. L’information de cet ouvrage d’ailleurs ne dépasse pas, à propos d’Osiris, la transcription des dictionnaires qui, depuis le Larousse, avait colporté la déformation du nom Iffla en Illfa.
  17. D. Jarrassé, « L’identité juive portugaise au XIXe siècle en Aquitaine à travers l’architecture et l’art funéraire », Arts et identités régionales, Cahiers du Centre F.G. Pariset, n° 1, Bordeaux, 2001, pp. 61-75.
  18. Dossier Archives Nationales, F19 11018.
  19. Note remise à M. Couteau, avocat, 20 février 1886, Paris, Archives du Consistoire de Paris.
  20. Allégation fausse, puisque c’est la question du terrain qui a amené ce délai, la ville ayant d’abord promis une parcelle pas encore libérée sur le Cour des Fossés (Pasteur) ; voir à ce sujet, D. Jarrassé, « Les synagogues de Bordeaux », La synagogue de Bordeaux, ACIG/Bord de l’eau, 2002, pp. 24-26.
  21. Isaac Moïse, dit Adolphe Crémieux (1796-1880), né à Nîmes, il fait ses études à Paris et devient avocat ; il se fait connaître par son engagement contre le serment more judaïco (aboli en 1846) et son engagement républicain, il est député et ministre de la Justice en 1848 et sous Gambetta en 1870 (décret Crémieux accordant la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie) ; président du Consistoire central (1843-45), de l’Alliance Israélite Universelle (1863-1880).
  22. Gab, Monsieur Osiris, Paris, E. Figuière, 1911, pp. 68-69.
  23. Plaidoirie de Me Cléry, p. 49-50.
  24. S. Bloch, « Inauguration du temple portugais israélite à Paris », L’Univers israélite, juin 1851, p. 443.
  25. « Le nouveau temple du rit portugais », Archives israélites, juin 1851, p. 284.
  26. Archives du Consistoire israélite de Bordeaux, 2 A 8.
  27. Rectifions l’orthographe des noms : Ferrand, Blavy.
  28. Présentée en détail dans J.P. Ardoin Saint Amand, Osiris, l’oncle d’Arcachon, 1996.
  29. Collection Sigismond Bardac, faïences italiennes du XVe siècle, objets de haute curiosité, moyen âge et Renaissance. Notices par Henri Leman, Paris, librairie centrale des Beaux-Arts, 1913 ; Catalogue des tableaux anciens… Vente après décès… Paris, M. Mannheim, 1920.
  30. Gab., op. cir., p. 74.
  31. Archives du Consistoire israélite de Bordeaux, Lettre du 9/09/1890.
  32. A.L. de Kergoat, « Lettre sur Arcachon, n° 4 », L’Avenir d’Arcachon, 13 avril 1879.
  33. Reproduite dans Eliane Keller, Arcachon, Métarmophoses, Marguerittes, Equinoxe, 1992, p. 47.
  34. L’effet lumineux dans cette petite synagogue construite sur plan circulaire dans le jardin du prince d’Anhalt-Dessau en 1789, évoque assez bien celui que devait avoir la synagogue d’Arcachon, puisque l’éclairage naturel y provient d’un lanternon, central évidemment et placé juste au-dessus de la teba, et d’une série de 12 oculi.
  35. L’Univers Israélite, 1937-38, p. 268.
  36. L’Univers Israélite, 1937-38, p. 829.
  37. Plaidoirie de Me Léon Cléry. Arrêt de la 1re chambre de la Cour d’Appel de Paris, décembre 1886, p. 73. Prononcée lors du procès qui opposa Osiris à la communauté de Buffault au sujet de ses plaques commémoratives.
  38. Achille-Edmond Halphen, Recueil des Lois… concernant les Israélites… Paris, Archives israélites, 1851, pp. 1-2.
  39. Procédure de protection qui est prononcée au niveau régional et non national comme le classement Monument Historique.
  40. Comme beaucoup de nécrologie d’Osiris, celle-ci comporte des erreurs : non seulement sur le nom du sculpteur Mercié, mais sur la ville bénéficiaire du Guillaume Tell ; il s’agit de Lausanne. Enfin, Osiris acheta un terrain à Waterloo pour édifier un monument, confié à l’artiste Gérôme, mais celui qui est en place effectivement a été fait sans Osiris, pris de court semble-t-il, en 1904 par la Société de la Sabretache.

Extrait des Bulletins n° 115 & 116 de la Société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch.