La « Mer des Faluns »

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C’est sur les bords de l’Eyre qu’il est seulement possible d’étudier dans le département de la Gironde, les zones supérieures de l’étage helvétien (…) Les couches les plus basses de la zone à Pecten solarium affleurent au pied du château de Puységur, commune de Salles (…) sens du courant de l’Eyre et bientôt, à. la jonction de cette rivière avec le ruisseau de Largileyre, on la voit disparaître sous les dépôts de la zone suivante

 

À l’époque tertiaire (-23 Ma à -5 Ma), le Bassin Aquitain est occupé par une mer qu’on appelle la « Mer des Faluns ». Des traces de cette mer sont visibles sous forme essentiellement de coquillages et de restes de poissons ou de cétacés, notamment de dents, compactés dans des terrains (pierres coquillières).

 La mise en place du sable des Landes a commencé pendant une période de niveau marin très bas, avant la remontée flandrienne des eaux marines, ou tout au moins avant la deuxième moitié de cette remontée. L’érosion a donc pu attaquer vigoureusement les marges occidentales des nappes d’épandage, les plus riches en sable. Elle y creuse de profondes échancrures. C’est alors qu’est déblayé le Bassin d’Arcachon. Sa bordure orientale est un versant d’érosion où affleurent parfois les faluns helvétiens et les sables fauves. Elle se relève rapidement jusqu’à + 30 m. Or le bassin a été évidé jusqu’à – 20 m. avant le colmatage récent (sable des Landes et dépôts flandriens) : c’est donc 50 m de dénivellation qui entame, dans ce secteur, le plateau landais lorsque la mise en place du sable des Landes commence. Les matériaux emportés vers l’ouest par cette érosion fluviale subissent un premier triage, qui libère le sable de la nappe d’épandage et le livre tout préparé à l’action du vent. Le sable remonte vers l’est et s’étale sur le plateau landais (origine continentale). Aujourd’hui encore, il n’est pas rare de voir des dunes anciennes à proximité des cours d’eau, même les plus petits, preuve de la liaison étroite qui existe entre l’érosion, le transport et l’alluvionnement fluvial d’une part, les actions éoliennes de l’autre. Mais il y a aussi, comme aujourd’hui, le sable du rivage, le produit du triage marin. Les apports des cours d’eau qui ravinent le plateau, viennent se joindre aux matériaux que l’action de la mer mobilise sur le rivage à mesure que progresse l’attaque du talus côtier.

À Salles, où les rives de l’Eyre sont dénivelées de 20 m, affleure le dôme des faluns helvétiens dont certains seront exploités dans les carrières. Les faluns de Salles montrent que, pendant l’Helvétien, le bassin aquitain est un large golfe, premier sous-étage du Vindobonien. Le falun, dépôt sédimentaire marin, s’apparente à une roche tendre de couleur jaune clair ; il est formé de débris de coquilles, parfois entières ou partiellement brisées, mélangées à du sable et de l’argile formant une roche calcaire meuble et friable.

Ces traces de la « Mer des Faluns » apparaissent dans les vieux murs de clôture et de certaines maisons, ainsi que dans la falaise qui borde la rive droite de l’Eyre. Calcaires gréseux coquilliers très grossiers et faluns plus ou moins sableux (3 à 9 m environ affleurants), les terrains les plus anciens affleurent le long de la vallée de l’Eyre et de deux affluents de rive droite, entre Salles et Mios ; ce sont des dépôts détritiques marins, souvent très fossilifères, datant de la moitié supérieure du Miocène moyen, aujourd’hui attribués au Serravallien.

À l’époque des premières études du siècle dernier (Delbos 1848 ; Benoist 1887 ; Fallot[1] 1893, …), ces dépôts étaient rapportés à l’Helvétien ou au Tortonien, et les controverses stratigraphiques entraînées en partie par les très rapides variations de faciès, tant verticales qu’horizontales, avaient même amené Jean-Emmanuel Fallot à proposer les gisements de Salles comme stratotype d’un nouvel étage (Sallomacien), abandonné depuis. Trois zones d’affleurement distinctes laissent apparaître les dépôts marins du Serravallien :

— à Salles même, en bordure de l’Eyre et dans le bourg le long du cours inférieur du petit ruisseau de Minoy, et en talus supérieur de la terrasse au sud de la RD 3 ;

— entre le moulin de Dubern et Argilas, le long du ruisseau de Dubern ;

— dans le ruisseau de Surgenne, à l’est de Mios, entre Cazé et La Basse-Cour (moulin de la Lande), et au moulin du Luc-de-Giron.

Les meilleurs sites actuellement observables sont près du pont de Salles, en rive droite de l’Eyre, au moulin de Dubern, à Fourat et au moulin de Debat[2]. Dans ces affleurements, s’observent différents faciès caractéristiques des dépôts serravalliens :

— au site du pont de Salles, qui prolonge celui de la carrière du château (aujourd’hui complètement disparue ; ces carrières fournissent le calcaire indispensable à la castine, et les sables argileux, abondants dans la commune, permettent la confection des moules. Grâce à cette convergence de moyens, les fonderies de Béliet, premières du département de la Gironde, fonctionneront avec plus ou moins de bonheur pendant trois quarts de siècle), existent sur 5 m environ des grès brun-jaune grossiers, peu carbonatés, à gravillons de quartz très abondants. Les stratifications obliques bien nettes indiquent des courants vers le secteur ouest ; des coquilles de gros mollusques lamellibranches, plus ou moins brisées ou en moulages externes, se détachent des surfaces de bancs. La karstification a été intense dans ce site et a formé de grands entonnoirs remplis de sable ;

— de l’autre côté de l’Eyre, à 1 km au sud du pont, près du moulin de Minoy, le talus qui supporte la route de Lanot est formé par un sable carbonaté plus ou moins fin, riche en coquilles déposées au sein d’alternances de faluns décimétriques ;

— plus au nord, derrière le moulin de Dubern, une tranchée permet d’observer plusieurs mètres de sables très argileux, verts à la base, passant à des niveaux orangés à fauves au sommet du talus. Des passées plus indurées de grès grisâtre y alternent, ainsi que des lits de mollusques ;

— juste au sud de Fourat, au niveau du pont sur le ruisseau de Dubern, les tranchées de la RD 3 recoupent un niveau de faluns brun-jaune : ce sable argileux très coquillier, à mollusques bien conservés, appartient à la partie supérieure de la coupe visible plus en amont à Debat.

Cet intéressant affleurement de faluns du moulin de Debat se trouve en rive gauche du ruisseau de Dubern ; il montre successivement de bas en haut :

— un mince falun riche en vertébrés (squales et téléostéens) (0 à 0,30 m),

— une puissante couche de sable fin jaunâtre à Panopea menardi (3,5 à 4 m),

— un falun à gros lamellibranches (0,20 à 0,30 m) dont Grandipecten,

— des sables argileux roux riches en malacofaune (2 à 2,5 m) avec des bancs de faluns discontinus ;

Au nord-ouest, on retrouve au moulin de la Lande, près de Cazé, sur le ruisseau de la Surgenne, des sables et des faluns difficilement corrélables avec ceux de Salles ; ils contiennent une très riche faune de lamellibranches et surtout de poissons (Duvergier, 1921). Sur ce même ruisseau, au moulin de Luc-de-Giron, des grès bleu-vert sont riches en lamellibranches (niveau à pectinidés) et en débris d’échinides. La faune est riche en espèces endémiques (invertébrés et vertébrés) dans cette série de couches, déposées en milieu marin très peu profond, souvent marginolittoral à infralittoral proximal, avec domaines d’herbier fréquents. Des paléoenvironnements complexes et variables peuvent être perçus au travers des différents faciès de la région de Salles et Mios. La microfaune est surtout composée par des foraminifères benthiques ; et, dans les faciès les plus argilo-siliceux, comme à Minoy, par quelques formes planctoniques ; les ostracodes sont assez fréquents, ainsi que les bryozoaires.

D’après M. Folliot, la macrofaune, bien diversifiée, comprend : des lamellibranches (environ 150 espèces) avec des genres endémiques au sein de certaines familles ; des gastropodes, très inégalement répartis, dont l’abondance et la diversité croissent vers le sommet de la série (environ 200 espèces, sans compter les microgastropodes) ; de rares scaphopodes et vestiges de céphalopodes ; des échinides, regroupés dans certains faciès ; des crustacés, assez abondants ; de très rares présents dans 4 faciès seulement.

La macrofaune de vertébrés est remarquable par sa variété, bien que relativement réduite en quantité de vestiges. Elle est constituée par des restes dentaires localement communs, une trentaine d’espèces de squales et de téléostéens : des otolithes sont assez fréquents avec des concentrations exceptionnelles dans des niveaux de la vallée de la Surgenne. (Duvergier, 1921).

Des mammifères marins sont représentés par des ossements (vertèbres majoritairement, côtes, bulles tympaniques,…) et par de très rares dents.

On signalera également des restes de chéloniens, de crocodiliens et d’oiseaux (très rares).

Du point de vue biostratigraphique, l’étude du nannoplancton (Millier et Pujol, 1979) situe les dépôts de Salles dans un Serravallien plutôt supérieur.

À partir du Serravallien final, la régression est très importante et des dépôts continentaux ont recouvert une partie du secteur ; ce sont à la base les Sables fauves qui, pour partie, passent latéralement vers l’ouest aux Sables verts du Miocène moyen marin. Les Sables fauves sont des sables argileux bruns à rouge brique, le plus souvent très fins et micacés, admettant des niveaux d’argiles siliceuses de même couleur et des passées de petits graviers. Leur épaisseur moyenne est de 10 à 15 m, mais elle peut atteindre plus de 22 m au Barp. Leur aire d’affleurement est surtout cantonnée à la rive orientale de l’Eyre, entre Salles et Mios, et plusieurs tranchées de la RD 3 permettent de les observer : par exemple à l’ouest d’Arnauton, au niveau du ruisseau de la Surgenne (Réganeau, Luc-de-Giron), et d’une ancienne sablière de la lande de Béguey au sud de Salles où ils ont été exploités sur une hauteur de 7 m.

Journal d’histoire naturelle de Bordeaux et du Sud-Ouest 30 novembre 1887

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5513607c/f13.image.r=Salles%20Mios%20leyre?rk=386268;0

[« Observations morphologiques sur les Landes de Gascogne. Les gorges du Ciron et le karst de Casteljaloux », H. Enjalbert, Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest. Sud-Ouest Européen Année 1950 21-1 pp. 5-42]

https://www.persee.fr/doc/rgpso_0035-3221_1950_num_21_1_1266

[Les Faluns mur archéologique, Route de Minoy, Salles]

https://www.gironde-tourisme.fr/patrimoine-naturel/les-faluns-mur-archeologique/

[Notice explicative de la feuille Belin à 1/50 000, J.P. Platel, 1992]

http://sigesaqi.brgm.fr/IMG/pdf/0850n.pdf

 

Voir http://sigesaqi.brgm.fr/-1-Falaise-du-Pont-de-l-Eyre-commune-de-Salles-.html?id_document=1042#document_actif

http://sigesaqi.brgm.fr/IMG/pdf/balade_hydrogeologique_secteur_de_salles_-_introduction.pdf

https://docplayer.fr/59707166-Balades-hydrogeologiques-en-aquitaine.html

[1] – Conservateur du Muséum d’Histoire Naturelle de Bordeaux ; pour l’anecdote, l’éléphante d’Asie, “Miss Fanny” vit en ménagerie et meurt en cage, place des Quinconces à Bordeaux, lors de la foire de mars 1892 ; le professeur Fallot, achète sa dépouille pour la faire équarrir. “Miss Fanny” est ensuite exposée, en mai 1892, au pied de l’escalier d’entrée du Muséum, dont elle devient alors la mascotte. En 1993, elle a été restaurée…

[2] – Voir coupe stratigraphique du « Sallomacien »

https://run.unl.pt/bitstream/10362/4521/1/CT_12_11.pdf

 

Raphaël

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