Chronique n° 084 – En Ville d’Hiver, des maisons de garde-barrières

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“Arcachon ressemble d’une manière étonnante à ces villes américaines qui s’installent en pleine forêt vierge et projettent leurs rues dans la solitude, sans se préoccuper des obstacles”. Ainsi parle, en 1863, le grand géographe Elisée Reclus, face au chantier de la Ville d’hiver lancé par la Compagnie des chemins de fer du Midi. Avec le casino, son parc, l’observatoire et sa passerelle, elle finance aussi, sous la direction de Régnauld, la construction de villas destinées à la location, pour des prix allant de trois cents à sept cents francs par mois, selon les saisons. Les premières des plus grandes ouvrent à l’été 1864. “Victoria” compte quinze chambres, “Isabelle” douze et “Riquet”, dix-sept. Et le “Journal d’Arcachon” de souligner “qu’elles sont occupées par des familles appartenant aux classes élevées de la société”.

Cependant, Jacques Gubler y voit “une collection de luxueuses maisons de gardes-barrières”. Mais personnalisées de façon à varier l’image d’un produit standardisé, du moins dans une première phase de la construction du lotissement. Leur organisation intérieure correspond aux modes de vie très homogènes d’une clientèle fort riche. Même les imposantes cheminées sont conçues pour s’installer dans n’importe laquelle des villas, à quelques encadrements près! Visitons : au sous-sol, on trouve les cuisines et leurs annexes, les chambres des domestiques, la buanderie et parfois “la chambre de bains”, cependant assez rare. On n’en compte que quatre dans les vingt-deux premières constructions. L’étage surélevé accueille les salons de réception et la salle à manger, tous en enfilade. L’étage supérieur convient pour les chambres des maîtres. Elles peuvent souvent former une suite. Dans les combles, logent les serviteurs, à différencier des domestiques.

Ce plan type se reproduit dans ces premières villas car il faut savoir qu’elles arrivent par le train ! Les pierres de construction ont été taillées dans leurs carrières d’origine, dans des dimensions qui permettent toutes les adaptations : chaînes d’angle en forme de harpe, pierres hexagonales jointées en rouge, pierres disposées de façon à zébrer des lits de briques, etc. La suprême innovation architecturale provient de… la scie automatique qui se développe vers 1850. Des usines débitent alors, en série, des charpentes, des parquets et du bois, aussi bien découpé que le ferait le plus habile artisan et sa scie à chantourner. Et tout cela, comme souvent les plantations déjà hautes, débarque du train.

Le bois constitue donc l’essentiel de la décoration la plus efficace des chalets, s’adaptant exactement à la structure principale. Il produit des colombages chromatiques, de larges avant-toits, des croisements de pignons, des balcons amplement ouverts et des lattis de dentelles. L’illusion est aussi parfaite que celle produite par les galets et les plaques de granit qui forment les caniveaux et qui portent leur empreinte montagnarde. L’ampleur des vérandas, la luxuriance des jardins, tout favorise une retraite silencieuse. Mais cela, derrière de légères barrières en fil de fer courbées en arceau de croquet et peintes en gris perle qui laissent passer la vie extérieure. Comme s’il fallait ne pas s’isoler des plaisirs tout proches : le gymnase, les bains de mer, l’équitation, la chasse à courre, le casino où l’on joue de l’argent et son parc où l’on joue de la musique et où Guignol fait rire les petits enfants en costumes marins.

On vit donc dans un monde d’illusions, sinon d’apparences, atteint au bout de la voie de chemin de fer et tout à fait accordé aux affiches oniriques que la compagnie placarde dans ses gares. Elisée Reclus lui-même tombe sous le charme : “Des chalets suisses, des manoirs gothiques, des pavillons mauresques et jusqu’à des pagodes hindoues et des temples chinois…”. Mais en même temps, il souligne l’important effet économique de l’opération : “Des propriétaires qui retiraient un maigre profit de leurs forêts vendent maintenant le mètre carré de sable aussi cher que s’il était situé sur la grande rue d’une cité”. La Compagnie du chemin de fer partage-t-elle cet optimisme ? C’est une autre histoire.

À suivre…

Jean Dubroca

Aimé

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