750 ca Mappemonde d’Albi

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Cela fait aujourd’hui 1300 ans que les Albigeois conservent l’une des plus anciennes représentations du monde connu : la Mappa mundi d’Albi, dressée sur parchemin au cours de la seconde partie du VIIIe siècle. Comme l’annonce le journal la Croix du 13 octobre 2015, ce manuscrit extrêmement précieux a été classé par l’UNESCO « mémoire du monde », un label censé mettre en valeur des œuvres rares et d’une exceptionnelle qualité. Ce document, daté de la deuxième moitié du VIIIe siècle, faisait partie des trésors de la cathédrale ; elle avait appartenu à la bibliothèque du chapitre cathédral[1]  de Sainte-Cécile, et était devenu bien national sous la Révolution. Il se trouve au sein du manuscrit « Miscellanea » (Ms 29 (115), conservé dans les réserves de la médiathèque Pierre Almaric d’Albi depuis 2001. Cet ouvrage du haut Moyen Âge comprend 156 pages composant un recueil de 22 pièces de grammaire, d’histoire et de géographie, dont la Mappa mundi, précieux témoignage de l’histoire de l’humanité, de la cartographie et de la représentation de l’espace.

Cette mappemonde représente la Méditerranée et son pourtour, selon une figuration bien codifiée. Précisons d’emblée que personne parmi les lettrés et savants du Moyen Âge ne pensait que la Terre était plate. Cela fait partie des bêtises répétées depuis le XIXe siècle sur le Moyen Âge. En réalité, les débats ne portaient absolument pas sur la rotondité de la terre mais sur sa taille, l’habitabilité des antipodes et de la zone torride (c’est à dire intertropicale), ou encore sur la localisation du Paradis terrestre.

Cela étant dit, les mappemondes médiévales sont des documents fascinants car ils mêlent différents ordres de réalité : topographie, ethnographie, hydrographie, cosmologie, histoire sainte, … Ces documents réalisés avec un soin tout particulier, étaient des objets de science et de contemplation tout à la fois. Recueils des connaissances de l’époque, ils étaient des compilations foisonnantes, débordantes même d’informations.

Au IVe siècle, Albi est promue au rang de cité et devient le siège d’un diocèse. Les évêques vont alors jouer un rôle prépondérant dans le développement de l’identité intellectuelle et spirituelle de la ville en créant par exemple un scriptorium (atelier d’écriture) et une bibliothèque qu’ils vont sans cesse chercher à alimenter. Si le scriptorium d’Albi est connu pour avoir été particulièrement actif entre le VIIe et le XIIe siècle (« l’un des centres les plus florissants de l’activité intellectuelle de l’Occident méridional » selon la Médiathèque d’Albi), on ne peut cependant lui attribuer avec certitude la paternité de la Mappa mundi. La présence de fleuves tels que le Rhin et le Rhône où l’écriture dite onciale permet d’affirmer qu’elle provient très certainement de l’ouest de la Méditerranée, de Catalogne ou du Sud de la France (alors appelé la Septimanie), et sa supposée importation à Albi aurait eu pour but d’enrichir le centre spirituel de la cité d’une œuvre majeure.

La fameuse forme « T dans l’O » correspond à une tripartition des trois parties du monde connu : Europe, Afrique et Asie, séparées par la Méditerranée et la mer Noire.

Si l’on prête à la Mappa mundi une vocation contemplative et d’aide à la méditation proposée par une vue du ciel semblable au regard de Dieu sur le monde, sa principale fonction est pédagogique. Le recueil qui la renferme est un manuel consacré à l’enseignement de l’histoire, de la géographie et de la grammaire, et servait ainsi d’outil d’étude et de compréhension du monde.

Sur la Mappa mundi, le monde connu n’est pas aussi vaste qu’après les grandes découvertes des explorateurs et se concentre autour du bassin méditerranéen : seuls 23 pays sont représentés, répartis sur trois « sphères géographiques » (on ne parle alors pas encore de continents). La Mappa mundi d’Albi est d’ailleurs pour certains pays leur première représentation connue et conservée. Sa plus grande singularité se situe dans la forme de fer à cheval que revêt la terre habitée, dont la partie ouverte figure le détroit de Gibraltar.

Au début du IIe siècle, la Grèce est marquée par des entreprises de compréhension et d’enseignement de la géographie. C’est dans ce contexte que l’auteur Denys, dans sa Périgèse, compare la forme du monde à une fronde. La lecture de cet ouvrage pourrait avoir influencé l’auteur de la carte et cet élément laisse supposer les experts qu’elle soit l’actualisation christianisée d’une carte antique, soit un document à la jonction de deux civilisations. En effet, si de nombreux éléments chrétiens sont présents, des villes de l’Antiquité classique telles que Carthage et Athènes sont également représentées.

La Mappa mundi d’Albi mesure 27 x 22,5 cm. Elle est orientée à l’est, symbole du siège du paradis terrestre, figure en haut de la page tandis que le nord se trouve à gauche.

Nous sommes tous d’accord que ce dessin n’est pas une carte dans  le  sens  moderne  du  terme,  puisqu’il  n’a  jamais servi  à  l’orientation  sur  le  terrain,  lors  d’un  voyage  autre  que  mental  et  spirituel.  D’ailleurs,  il  ne  remplit pas les exigences méthodologiques modernes d’échelle, d’orientation unique, de cohérence sémiologique. Nous continuons,  toutefois,  à  l’appeler  «  mappemonde  »  ou « carte », dans le sens le plus vague du terme, parce qu’avec bien   d’autres   représentations   graphiques   qui   l’ont précédée et lui ont succédé, jusqu’à l’époque moderne, ce  dessin  et  le  texte  qui  l’accompagne  ont  servi  à transmettre  des  savoirs  sur  des  espaces.  Aujourd’hui, ces  savoirs  sont  autant  d’indices  pour  connaître  les Anciens,  la  manière  dont  ils  pensaient,  apprenaient, transmettaient le monde et son histoire.

La Méditerranée, au centre, est très développée vers l’est, où l’on reconnaît de haut en bas les grandes îles de Crète, de Chypre, de Sicile, de Sardaigne et de Corse. L’Orient est occupé par les régions asiatiques ; sont cités : Armenia, India, Scitia, Media, Persida, Judea, Arabia.     L’Europe apparaît au nord : Ispania, Britania, Gallia, Italia, Gotia, Tracia, Macedonia, Agaia (l’Achaie) ; Barbari.     L’Afrique (Afriga) est représentée avec la Mauritania, la Nomedia, la Libia, l’Etiopia, l’Egyptus. On y voit la Persida et le deserto, où apparaissent le mont Sinaï (Sina) représenté par un triangle et la mer Rouge (Rubrum).     L’océan (Oceanum) tel qu’on l’imaginait alors est peint en vert ; il entoure la terre. Les villes sont figurées par des alignements de petits cercles. Elles sont peu nombreuses : Babylone, Athènes, Ravenne, Rome ; Antioche, Jérusalem, Alexandrie, Carthage ; deux autres villes sont figurées, mais non nommées en Italie et en Inde. Quelques fleuves sont dessinés en vert, de la même couleur que les mers :     deux en Asie : le Tigre (Tigris) et le Phison (Fison, l’Indus) ; le Nil (Nilum) et le Gange (Ganges fluvius), situé par erreur en Afrique ; le Rhône (Rodanum) et le Rhin (Renus) en Europe.

    La Mappa mundi est immédiatement suivie d’un index des vents et des mers, Indeculum quod maria vel venti sunt, venant compléter les informations de la carte. Douze vents et vingt-quatre noms de mers y figurent contre respectivement un (le Zéphyr) et sept mers (Oceanum, Adrias, Pontum, Ionium mare, Cyminicum mare, Rubrum, Caspium). L’index  des  mers  et  des  vents  n’est  pas  un  simple complément  du  dessin  :  il  est  lui-même  une  carte  en mots,  qui  a  dû  être  copiée  ou  du  moins  inspirée  du même modèle que l’image qui lui est jointe. Les erreurs communes  à  l’image  et  au  texte,  remontant  à  la  carte d’origine, ainsi que les erreurs ajoutées par le copiste qui a extrait l’index de la carte font preuve. Sur l’image, on compte la présence, au sud de l’œkoumène, du vent de l’ouest : on lit Zephyrus, le nom grec, sur la marge droite du  dessin,  et Favonius,  le  nom  latin,  dans  l’index. Parmi les mers, aussi bien sur le dessin que dans l’index,  le Cymiricum  (mare)  est  fautivement  dissocié  de la mer Noire (il devait y être inscrit, pour correspondre au   Bosphore   Cimmérien,   au   pied   du   Caucase   et, plus  généralement,  au  nord-est  du  Pont-Euxin).  Or, Cymiricum  est  associé  à  tort  à  l’océan  septentrional, sans doute en raison du parallélisme avec la Caspienne, mentionnée  par Orose, qui  s’inscrit  ici  dans  la tradition  chorographique  remontant  probablement  à Ératosthène  et  Poséidonios.  Le Cymiricum  de  l’index pourrait  être  également  confondu  avec Scythicum,  qui apparaît  à  sa  place,  à  l’intérieur  du  Pont-Euxin,  alors qu’à en juger d’après Orose et Isidore, le Scythicum correspondait à une partie de l’océan septentrional. Les  erreurs  introduites  par  le  copiste  qui  a  résumé l’index  à  partir  du  modèle  cartographique  sont  encore plus  nombreuses.  Les  découpages  et  regroupements fautifs  des  noms  des  mers  trahissent  une  mauvaise compréhension de la carte sur laquelle ces noms devaient être intercalés parmi les îles et les irrégularités des côtes. On  note  ainsi  l’énumération Euxinum  /  Scythicum  / Pontum, à la place du Pont-Euxin, qu’on pouvait appeler également « Scythique », du  moins  près de son  littoral septentrional. Toutefois, le modèle devait bien distinguer le Pont-Euxin avec la mer Cimmérienne au nord-est, de la mer Scythique extérieure. Également dans l’index, le nom de la Grande Mer (notre Méditerranée), Magnum, est  égaré  parmi  ceux  des  mers  qui  la  composent  : Ionium  /  Phinicium  /  Magnum  /  Carpacium  /  Libicum. La carte d’origine n’était d’ailleurs pas aisément lisible, puisque même lorsqu’il ne se trompe pas, le copiste fait une  lecture  quelque  peu  erratique,  en  intercalant  par exemple les mers bordant  Chypre (Pamphilicum, Sirium) entre Myrteum, Aegeum et Ionium, qui entouraient plutôt l’Achaïe. L’Océanum  et  le Fretum  Gaditanum qui ouvrent et ferment respectivement l’index des mers extérieures et intérieures ne sont aucunement distingués des autres thalassonymes : en même temps, le fait que le copiste a reconnu le nom composé du Fretum Gaditanum et  qu’il  ne  l’a  pas  séparé,  comme  pour  le  Pont-Euxin, montre qu’il était plus familier des réalités occidentales ou,  du  moins,  des  cadres  océaniques  de  l’œkoumène. La présence d’Oceanum à l’ouest de l’œkoumène, en bas de l’image, doit d’ailleurs être comprise en complément avec  l’index  :  le  cartographe  a  voulu  souligner  ainsi l’unité  de  l’Océan  autour  de  l’île  habitée.

https://geographica.net/2015/10/la-mappemonde-dalbi-classee-memoire-du-monde-par-lunesco/

Publié le 16 octobre 2015 par Brice Gruet dans Arts & territoires/Géographies imaginaires

Description d’après la Médiathèque du Grand-Albigeois

http://mediatheques.grand-albigeois.fr

https://unesco.delegfrance.org/LA-MAPPA-MUNDI-D-ALBI-Focus-Memoire-du-monde-Numero-1-12

http://www.lecfc.fr/new/articles/234-article-3.pdf

[1] – Par chapitre cathédral, on entend la communauté constituée par les religieux rattachés à une cathédrale, siège d’un évêque.

Raphaël

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