1334 – Opicinus de Canistris, Bordeaux, Gascogne

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Originaire de Pavie, petite ville universitaire Lombarde au sud de Milan, Opicinus de Canistris (1296-ca 1353), également connu sous le nom d’Anonyme Ticinensis, est un prêtre, écrivain, mystique et cartographe italien qui génère un certain nombre d’écrits inhabituels et de fantastiques diagrammes cosmologiques. D’origine autobiographique, ils fournissent la majorité des informations sur sa vie. Lorsque ses œuvres sont redécouvertes au début du XXe siècle, certains érudits jugent ses œuvres « psychotiques » en raison de leurs réflexions théologiques et schémas extraordinaires. Les cartes réalisées par Opicino de Canistris, scribe à la cour du pape Jean XXII à Avignon, constituent l’un des plus étonnants phénomènes d’art visuel de la fin du Moyen Âge ; Opicino travaille au scriptorium le jour et réalise des dessins la nuit. Avec Canistris, nous voilà à l’intersection du sexe et du sacerdoce catholique : c’est un secret de polichinelle que les vœux de célibat éteindraient les pensées sur le sexe (ou les actions en son nom).

À l’époque du conflit qui déchire les villes italiennes en opposant les guelfes (partisans de la papauté) aux gibelins (partisans du pouvoir séculier), Opicino s’emploie à exercer différents métiers : enlumineur de livres, instituteur, douanier. En 1318, il devient chapelain à Pavie qu’il quitte en 1329 – probablement pour des raisons politiques – pour s’installer pour de bon à la cour pontificale à Avignon.

Deux manuscrits, le « Palatinus » et le « Vaticanus », conservés à la Bibliothèque apostolique vaticane, constituent la seule source de connaissance de la vie et de l’œuvre d’Opicino de Canistris. Le « Palatinus », redécouvert en 1913, est composé de longs parchemins remplis de diagrammes, de figures géométriques et de notices explicatives. Le second, identifié quelques années plus tard, forme son journal personnel augmenté de dessins où la présence de corps est prédominante.

Ces cartes fascinent d’autant plus si l’on prend conscience que la composition de cartes si fidèles à la réalité n’avait rien d’évident à une époque où la technique de la cartographie vivait ses tout débuts. Le folio 84 du « Vaticanus » est probablement l’un des plus étranges que vous ayez jamais vu ; il vous faudra juste un instant pour en discerner les détails.

Il s’agit de formes géométriques, géographiques et humaines – confondues les unes avec les autres, interposées ou opposées les unes aux autres – qui attirent l’attention.

La côte Aquitaine est rectiligne ; seul le port de Bordeaux (Burdegat) est mentionné, et éventuellement que sauriez-vous déchiffrer à l’emplacement de Bayonne (est-il écrit … Gascuña …?)

En 1334, il tombe malade et subit une sorte de crise psychotique accompagnée d’une perte temporaire de faculté d’un de ses bras. C’est à cette époque que remontent ses expériences visionnaires à l’origine de ses étranges cartes humanoïdes de l’Europe et de l’Afrique. Étonnamment fidèles à la réalité, enchâssées dans des grilles connues des portulans, ces cartes minutieusement exécutées et augmentées de légendes, textes bibliques ou commentaires personnels, sont imbriquées les unes dans les autres. Les jeux entre les plans, les emboîtements des continents et des mers, les réflexions exactes ou différées de figures représentées, surprennent et désorientent la perception du lecteur. En s’y accoutumant, celui-ci commence toutefois à reconnaître dans ces cartes les corps humains, dans les corps les cartes, et – dans cette espèce de va-et-vient permanent – il arrive à identifier des détails jusqu’aux plus obscènes.

Le personnage occupant le nord de l’Afrique semble souffler quelque chose à l’oreille de l’Europe dont la tête coïncide avec la péninsule Ibérique, son ventre avec la France, ses bras longeant l’Allemagne et ses jambes la péninsule italienne et le Péloponnèse. Une bête féroce occupant sur la carte l’espace maritime proche de l’Angleterre ronge le bras de l’Europe. Lucifer, barbu, identifié avec la Méditerranée séparant les deux continents est doté de deux organes sexuels : avec sa main et son bras contrefaits, le grand diable brun procède à des attouchements dans la région de Venise, vulve de l’Europe : il s’agit d’une allusion aux jeux sexuels auxquels s’est adonné Opicino enfant avec sa sœur aînée et qui l’ont durablement culpabilisé ; l’autre suggère un phallus au niveau du Languedoc. Comme le souligne Karl Whittington, chercheur américain spécialisé en art et architecture médiévale européenne, les images d’Opicino sont des allégories en ce que leur signification semble différer de leur contenu explicite. Les oppositions entre les continents et la mer, entre les côtés positif et négatif de la carte, entre l’intérieur et l’extérieur, représentent probablement une allégorie de la lutte entre éléments contraires, le divin et le démoniaque. Mais dans cette lutte, les oppositions apparaissent si inextricablement liées qu’il est impossible d’apercevoir l’une sans supposer l’autre. La simplicité binaire de la lutte n’est donc qu’apparente. Les dessins d’Opicino donnent à voir à quel point elle est complexe.

https://alchetron.com/Opicinus-de-Canistris

https://glreview.org/article/jesus-penis-and-the-seed-of-faith/

https://blog.bibliotheque.inha.fr/fr/posts/opicinio-de-canistris.html

Pour aller plus loin, voir

https://books.openedition.org/pupo/1582?lang=fr

Raphaël

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