Nous sommes en 1938, j’aurai onze ans au mois d’août

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Nous sommes en 1938, j’aurai onze ans au mois d’août, le 18 exactement.
J’ai beaucoup grandi, papa dit que je risque de ressembler à une « grane aspérge » en continuant à m’étirer comme ça, même le vieux biclou se sent pousser des ailes maintenant que mes jambes se sont allongées et appuient plus fort sur les pédales ; sur le plat j’arrive à tenir la cadence dans l’aspiration du mon corpulent copain Jacques sur son demi-course !
La campagne sort de sa torpeur hivernale, tous les sens en alerte, sa traversée procure mille sensations qui pénètrent le nez, traversent les oreilles, titillent même le creux du ventre.
A cette saison, une multitude de balises olfactives jalonnent le parcours qui mène de la maison au village, le parcours pourrait s’effectuer les yeux fermés en se guidant seulement à son odorat.
Le festival d’odeurs commence à l’approche de la grange où se trouve rangé mon vélo, le vieux pied de glycine qui serpente au dessus de l’entrée n’a pas encore de feuilles mais croule tout du long sous une multitude de grappes mauves ; la longue guirlande odorante serpente sur la façade ensoleillée et laisse échapper son entêtant parfum, une senteur puissante, sucrée, légèrement épicée à laquelle on ne peut échapper.Les abeilles ne s’y sont pas trompées, dans un bourdonnement permanent, les butineuses s’activent sans relâche de fleur en fleur, de grappe en grappe….
Le poulailler laisse échapper des effluves moins agréables mais tout aussi entêtantes, puis une fois quitté l’airial, les genêts en fleurs bordant le sentier muletier prennent le relais et laissent flotter un parfum délicat, subtil, boisé aux notes d’agrumes, teinté d’une légère amertume.
Les nuages de pollen du mois d’avril ne sentent rien mais finissent au bout d’un moment par irriter le nez, une pression de l’index droit sur la narine droite puis une pression de l’index gauche sur la narine gauche et l’air tout à coup circule mieux dans les narines ; Jacques ne risque rien, en vélo il est toujours devant !
Le parcours olfactif se poursuit, les gros pins scarifiés longeant le bord de la route parfument l’air de l’effluve fraîche et sauvage de la résine qui coule dans leurs veines et ruisselle maintenant dans les petits pots en terre cuite accrochés sur leurs troncs .
Tonton Etienne est résinier, j’aime bien de temps en temps l’accompagner dans les forêts de grands pins où il récolte le précieux liquide odorant ; un travail laborieux, une véritable activité de butineuse, passer d’un arbre à un autre pour vider les petits pots dans la caisse de bois posée sur la brouette et aller remplir la barrique de gemme ; depuis 1917, un éclat d’obus dans sa jambe droite le fait grimacer et boiter mais jamais de plainte, parfois son regard est ailleurs, absent, seule la forêt et son métier de gemmeur semblent lui faire oublier ce qu’il a vécu.
Tout le temps que dure le printemps, l’air de ma campagne embaume chaque jour un peu plus d’ un parfum nouveau, le lilas ou les roses du jardin grand-mère Maria, le foin fraîchement coupé des prairies du bord de la route, les aubépines en fleurs, les lianes de chèvrefeuille, l’air tiède et humide du marais bordant le Nasseys…
Nous sommes jeudi, pas d’école aujourd’hui mais Jacques et moi nous rendons quand même au village, à l’église exactement.
Je n’étais pas très motivé pour suivre le catéchisme mais maman y tenait beaucoup ! La plupart des copains de la classe le suivent et les filles aussi…. alors, je n’ai pas été très difficile à convaincre !
Dernière année de formation et au mois de juin notre petit groupe recevra au cours d’une cérémonie très officielle, les sacrements de la communion solennelle ; un déguisement ridicule en aube blanche immaculée, contre la promesse de cadeaux et d’une belle fête de famille !
Éveiller la foi et former de bons chrétiens, toutes ces histoires semblent tellement tirées par les cheveux, pas fâché d’en avoir terminé !
Heureusement, le caté, c’est aussi l’occasion de gros fous rires avec Jacques et les copains, de grimaces espiègles dans le dos de l’abbé, de goûter le vin de messe en cachette, de cacher la clochette dans le tabernacle, remplacer le « priez pour nous » par « prenez un pruneau » sans éclater de rire, par moment Jésus sur sa croix semble même sourire discrètement…
Pas toujours facile de garder son sérieux surtout pendant la messe du dimanche, mais Dieu nous surveille et voit absolument tout, c’est du moins ce que prétend notre curé !
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Aimé

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