Le « château des comtes de Marcellus »

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À Biscarrosse, le « Château de Biscarosse », appelé au XIXe siècle « château des comtes de Marcellus » puis « château de Montbron », depuis 1906, lorsqu’il devient la propriété de la famille de Chérade de Montbron. Situé près de l’Église Saint-Martin à Biscarrosse ville, le château est aussi dit du Prince Noir (Édouard, Prince de Galles) car il lui aurait servi de halte de chasse.

Le 2 juillet 1277, Regnault Thiébaut, fils du roi d’Angleterre, prince d’Aquitaine, visant une jouissance plus ancienne et plusieurs fois confirmé depuis, mande au sénéchal d’Aquitaine d’assurer aux habitants de Biscarrosse la jouissance paisible de la culture des terres et du droit de bâtir, ainsi que du résinage des pins et du pacage du bétail gros et menu dans la montagne et les padouens qui s’étendent entre la rive de la mer d’une part et le cours d’eau la Leucate de l’autre, c’est-à-dire depuis la lande jusqu’à l’océan Atlantique « comme ledit forest, montagne et padue s’étendent entre la rive de la mer d’une partie et la Leucate d’autre, et la termière de Buch d’autre, et la termière de Sainfe-Ollalie en Born et du Movisan d’autre ». La montagne, ce sont les dunes boisées ; le pacage (padoue) s’étend ensuite jusqu’à la mer, c’est clair ! La fonction de la Leucate n’est pas précisée, mais il paraît fort indiqué qu’elle déversait vers Parentis les eaux du gros lac de Cazaux.

Datant du XIIIe siècle, il présente un corps de logis à deux niveaux, encadré par deux tours en façade. À l’origine, il en comportait quatre. La tour sud (à gauche depuis la grille) servait de prison. Il était en outre entouré de douves et un mur d’enceinte. Au XVIIe siècle, les fenêtres à meneaux de la façade ont été ouvertes et des bâtiments latéraux ont été rattachés au corps principal formant avec lui la cour d’entrée. De grandes cheminées de pierre des XVIIe & XVIIIe siècles sont conservées au rez-de-chaussée. Une grande allée de peupliers offre une vue sur le lac. La tradition orale, confirmée par les souvenirs de témoins maintenant disparus, évoque un souterrain reliant le soubassement de l’ancienne tour du nord-ouest avec les dunes boisées au-delà du petit lac.

En 1663, Jean de Caupos achète la seigneurie à Guillaume de Saint-Martin. C’est à cette époque, que Jean de Caupos, devenu vicomte de Biscarrosse, entreprend de rénover le château en lui donnant l’aspect qu’il présente encore de nos jours et en l’agrémentant de l’équilibre qui fait son charme.

Par héritage ou mariage, le château est transmis aux familles en 1750, Demartin du Tyrac de Marcellus en 1843, de Chérade de Montbron en 1906, d’Antin de Vaillac en 1951 au décès de la belle-mère du Capitaine de vaisseau Arnaud d’Antin Tournier de Vaillac (École navale promo 1928), né le 10 octobre 1908 au Château de Latour à Samatan (Gers), décédé le 28 septembre 1999 à Arcachon, s’est marié le 23 avril 1935, au château de Marcellus avec Marie de Chérade de Montbron, née le 20 janvier 1912 à Caudéran, décédée le 3 février 2007 inhumée à Biscarosse, fille d’Adrien 1865-1941 & d’Antoinette de Martin du Tyrac de Marcellus 1872-1951 ; depuis 1951, la famille d’Antin de Vaillac porte le titre de comte de Biscarrosse.

Alors que le 18 janvier 1935 se déroulent à Biscarosse les premiers essais en vol de l’hydravion géant français « Lieutenant-de-Vaisseau-Paris », le plus grand hydravion français qui pourra transporter soixante-dix passagers, dans le même temps on annonce les fiançailles de Mlle Marie de Montbron, fille du comte Adrien de Montbron et de la comtesse, née Marcellus, avec l’enseigne de vaisseau Arnaud d’Antin de Vaillac, fils du comte d’Antin de Vailiac et de la comtesse, née Gauban.

L’abondance des achats de la famille Caupos en forêt de La Teste prouve la forte activité résineuse des « montagnes ». Cette famille, originaire du Captalat, multiplie les acquisitions ou échanges ; 15 parcelles de 1532 à 1663, date à laquelle le 2 septembre, Jean de Caupos devient vicomte de Biscarrosse, et continue ses acquisitions jusqu’en 1693 : 5 parcelles. Plus tard en 1686, Jean-Marc de Caupos achète à Louis de Bourbon les droits et biens de Parentis, Saint-Paul et Sainte-Eulalie, autres paroisses « résineuses ».

L’importance de cette famille transparaît dès 1635 dans cette protestation des habitants de Gujan contre les exonérations dont jouissent les Testerins bien que « tout le commerce des Landes » se fasse en ce lieu. Caupos est nommément cité pour avoir « 80 milliers de résine de revenu soit à 1.600 livres le millier une somme de 128 000 livres » (ou 102 400 livres bordelaises), estimation d’ailleurs difficile à suivre car en 1647 le quintal de résine vaut 2 livres, ce qui met le millier à 20 livres et donc le revenu de Caupos à 1 600 livres, ce qui semble plus logique).

Jean de Caupos, marié en 1664 à Isabeau de Baleste, de La Teste, est au centre de la création de la Manufacture Royale de Goudron des Landes (voir article infra).

Leur fils, Jean-Baptiste de Caupos, Capitaine d’infanterie au régiment de Caupos, Vicomte de Castillon, seigneur de Biscarosse est baptisé le 16 mars 1684 à Bordeaux où il décède le 19 novembre 1764 s’est marié le 22 avril 1720 à Andernos avec Marie de Caupos, née le 26 août 1703 à La Teste-de-Buch, et décédée le 26 janvier 1788 à Bordeaux, fille de Gérard ca 1670-1721 & Marie de Baleste d’Andernos 1684-1749 dernière de la branche des Baleste d’Andernos. Jean-Baptiste de Caupos signe en son château de Lacanau le 18 avril 1763 un acte d’échange de terrain pour la construction de l’église de Lacanau avec Jean Berron, syndic de la paroisse ; il s’y réserve le droit de ban (A.D. de la Gironde)

Le 12 mai 1745, leur fille Marie-Thérèse de Caupos 1724-1793, Dame, vicomtesse de Biscarosse et de Castillon, Baronne de La Canau et d’Andernos, Dame seigneuresse des prévôtés de Born, Parentis, Saint-Paul et Sainte-Eulalie, épouse, à l’âge de 21 ans, le vicomte Martial François de Verthamon de Chalucet d’Ambloy 1719-1785, premier président au Parlement de Bordeaux, Chevalier , seigneur d’Ambloy, de la Salargue et de Gons, en Saintonge, baron de Chalucet et de Noailhac (pas Nouailhas ! pourtant lui aussi Limousin), en Limousin, marquis de Tercis, et possesseur du domaine de Cadaujac. La famille réside à Bordeaux, dans un bel hôtel proche du Parlement et, l’été, soit à La Teste en l’hôtel de Caupos (l’actuelle « ancienne » mairie[1]), soit à Biscarrosse, dans l’antique château homonyme.

Les Caupos, à l’origine une famille bourgeoise de La Teste, se tournent vers le négoce dès le XVIe siècle, puis vers la magistrature au Parlement de Bordeaux au XVIIe siècle, tout en poursuivant leurs fructueuses industries liées à la fabrication du goudron dans leurs bois de pins pour la Marine Royale.

Le 19 mai 1785, Marie-Thérèse de Verthamon née Caupos devient veuve. De son mariage sont nés sept enfants parmi lesquels, Jean Baptiste Cyprien de Verthamon 1758-1840, Capitaine au Régiment de Royal-Piémont-cavalerie. Cyprien émigrera, provoquant la mise sous séquestre de ses nombreux biens en vertu d’une loi de novembre 1791. Les communes n’ont pas eu à se mettre en possession des dunes vagues : elles ont simplement continué la possession sans discontinuité, avant l’ensemencement, ce qui satisfait au vœu des lois de la Révolution, fait suffisant, quand même « un tiers se serait plus tard emparé de ces biens et en aurait joui sans trouble pendant plus d’une année ». Les propriétés seigneuriales dites domaine éminent ou direct restèrent la propriété privée des seigneurs non émigrés. Les biens de la Couronne, quand il en existe, restent au Domaine ; au contraire, les biens seigneuriaux dits domaine utile sont attribués aux communes. C’est net !

Boisées ou non boisées, les dunes sont sans cesse parcourues par les bestiaux. Les dunes nues des seigneurs féodaux deviennent donc la propriété des communes ; la preuve en est, on le répète, dans ce que tous les seigneurs riverains de la mer avaient eu autrefois le droit d’épaves par la raison que ces épaves échouaient sur leur domaine. Dès les premiers temps de la féodalité, les seigneurs hauts justiciers eurent aussi la prétention de s’approprier sans exception tout navire qui échouait sur leur territoire. Une charte de Richard Ier, du 16 octobre 1190, proclame que tant pour le navire échoué que pour les marchandises contenues dans le navire, le droit des propriétaires survit au bris et naufrage et qu’il n’y a ouverture à l’exercice du privilège seigneurial d’épaves qu’à défaut des propriétaires et de leurs héritiers.

À la suite du rapport de feu l’ingénieur des Ponts et chaussées Nicolas Brémontier qui recommande les plantations pour contenir l’avancée des dunes, un décret de 1810 demande aux propriétaires – simples particuliers ou communes – d’entreprendre des travaux de boisement pour tenir les dunes. Mais, en cas d’impossibilité ou de refus du propriétaire, l’État plante à ses frais, entretient et exploite les pinèdes et promet de les rendre lorsqu’il aura recouvré les dépenses engagées, à charge pour les propriétaires d’entretenir les plantations.

Dès 1809, le Conseil municipal de Biscarrosse réclame l’exécution de semis pour fixer les dunes sur le territoire de la commune. Les travaux ne se faisant pas, il renouvelle sa demande en 1821 et en 1822. Nouvelles instances en 1825. C’est d’abord une lettre du Vicomte de Verthamon au Préfet, en date du 14 février, et dans laquelle il signale que « l’envahissement des dunes s’accroie dans une progression effrayante ». Le 13 septembre de la même année, le Conseil municipal prend une délibération, « ayant à cœur de saisir l’instant favorable pour obtenir du secours à l’effet de fixer les dunes de sable et garantir ce qui reste de la forêt, tant avec les secours qu’accordera le gouvernement, que par les sacrifices que la commune veut bien s’imposer pour y concourir de tout son pouvoir ». Et le Conseil municipal, ayant vérifié qu’il existe dans la commune 75 paires de bœufs et 170 hommes en état de supporter les fatigues d’un travail pénible, propose de fournir pour l’année 150 journées de bœufs et 680 journées de manœuvres. Les ateliers établis dans d’autres parties des dunes absorbant toutes les disponibilités, l’Administration ne peut encore venir au secours de Biscarrosse. Le 27 novembre 1828, le Maire Dalis adresse au Préfet une longue lettre pour lui signaler que sa commune « touche pour son malheur à l’Océan par ses dunes de sable et que celles-ci, envahissant la forêt communale, l’ont tellement couverte et amoindrie en tous sens qu’elle se trouve réduite d’une superficie du quart au tiers d’alors » ; il insiste auprès du Préfet pour que soient établis des ateliers de semis « sur les dunes de sable qui en arrêtent les ravages actuels »; et il ajoute que, dans la commune, on est « peu satisfait » de voir que toutes les demandes faites depuis vingt ans n’ont pas encore reçu satisfaction.

S’appuyant sur des rapports d’experts forestiers présentés au tribunal de Mont-de-Marsan le 20 décembre 2001, le comte d’Antin de Vaillac estime que la certitude d’amortissement des frais de l’État est effective depuis 1990, et qu’il est donc temps que les surfaces concernées reviennent dans le giron familial. Les d’Antin Tournier de Vaillac, vieille famille d’aristocrates installée depuis le XVIIe siècle dans la paroisse de Biscarrosse, s’estiment « spoliés » par l’État : en 1999, estimant que les conditions du décret de 1810 ne sont pas respectées, elle este en justice, revendiquant pas moins de 5 868 hectares de pins, l’équivalent, ni plus, ni moins de la superficie de la forêt domaniale de Biscarrosse.

Mais l’ONF, actuel gestionnaire de la forêt domaniale de Biscarrosse, ne l’entend pas de cette oreille. Jacques Liagre, directeur de son service juridique, affirme que des transactions ont en fait abouti dès le milieu du XIXe siècle. Tout simplement car les propriétaires de l’époque n’avaient évidemment pas la patience d’attendre la fin du XXe siècle pour rentrer dans leurs possessions ! Il évoque en particulier un document de 1876, signé par toutes les parties concernées qu’il analyse comme un contrat d’abandon de propriété. Mais ce document porte en page de garde la mention « projet », et le comte d’Antin l’interprète donc différemment. Il constate par ailleurs que l’ONF ne peut justifier de titre de propriété sur ces terrains. Le décret napoléonien n’a, semble-t-il, reçu aucune correction depuis sa rédaction, et l’État est donc tenu de l’honorer. Près de deux siècles plus tard, la décision du tribunal montois pourrait être historique.

L’affaire, examinée le 20 décembre 2001 par le tribunal de grande instance de Mont-de-Marsan, peut avoir des conséquences non négligeables pour l’État et la région : cette forêt représente le dixième des forêts landaises et abrite une base d’essais militaires. Le tribunal doit rendre sa décision le 21 février 2002.

En 1865, les Marcellus revendiquent, comme héritiers des Verthamon-Caupos, vicomtes de Biscarrosse, la majeure partie des dunes de cette commune. De plus, avec les familles Fabre et Gazailhan, ils revendiquent, à titre patrimonial, 780 hectares de dunes qui, disent-ils, ont recouvert des terrains boisés achetés par leurs auteurs de 1636 à 1673 et occupant une zone de 1 000 mètres de largeur dans la partie orientale des dunes actuelles fixées de 1847 à 1856. L’État reconnaît, avec les réclamants, que jadis la forêt de la montagne s’étendait jusqu’à la mer et fut progressivement recouverte par les sables. S’il rejette les prétentions des Marcellus basées sur des titres féodaux, il admet leurs revendications et celles de leurs consorts sur leurs anciennes possessions privées. On nomme, pour appliquer les titres sur le terrain, trois experts-géomètres du pays. Ceux-ci, dans leurs procès-verbaux du 30 avril 1868, font d’intéressantes consultations. Ils estiment que « la marche des sables durant les deux derniers siècles doit être évaluée à 6 mètres par an » ; que sur les emplacements revendiqués, les parcelles de l’ouest ont été entièrement ensablées, que les autres l’ont été sur le sixième de leur surface avant 1840, date du cadastre, et sur le douzième de 1840 à 1848-1856, époque de la fixation de ces sables. Ils établissent qu’en 1663, date de la prise de possession de la vicomté de Biscarrosse par M. de Caupos, les dunes « entre l’ancienne forêt et la mer » n’arrivaient qu’à 3 500 mètres en moyenne de la mer (un peu à l’ouest du garde-feu parallèle n° 3). Ils ont trouvé au lieu de Hournails (à 1 200 mètres à l’ouest de la bordure orientale actuelle des dunes), sur l’emplacement d’une des parcelles achetées de 1636 à 1673, deux fours à résine perdus sous les sables et d’où le canton tire sa dénomination. Ailleurs ce sont d’anciens pins gemmés que le vent a déchaussés. La comparaison des plans cadastraux de La Teste de 1809 et de 1849, ainsi que d’autres documents géodésiques successifs, donne aussi la mesure de la progression des dunes vers l’est dans cette contrée. Finalement, en raison de cette indéniable progression, l’État reconnaît la légitimité des droits de ses adversaires sur 685 hectares de la partie orientale des dunes, ensablée depuis 1663 au droit de l’étang et de la montagne.

Le 16 mars 1876, un procès-verbal délimite partiellement les dunes entre l’État et les familles de Marcellus, Fabre et Gazailhan. Une transaction, réglée en 1896, partage cette contenance entre les deux parties pour indemniser l’État de ses frais de fixation : à Biscarrosse, une partie des dunes est rendue aux descendants de la famille de Caupos, vicomte de Biscarrosse.

La parcelle revendiquée par les Antin de Vaillac, qui appartenait alors à leur ancêtre Eudoxie de Verthamon, a été ensemencée par l’État en 1866. La famille a bien tenté de récupérer ses terres. « Mais notre famille ne pouvait pas financièrement indemniser l’État », explique le comte Bernard d’Antin de Vaillac, un des descendants. Selon lui, un « projet de transaction », établi en 1876, prévoit « l’abandon des droits et des prétentions » de la famille sur la quasi-totalité de la parcelle en échange de 600 hectares de « pignadas » des forêts ensablées. Le projet est « signé » par les deux parties, selon l’expert de l’ONF. Ce document vaudrait donc engagement, ce que contestent les plaignants pour qui il ne s’agit que d’un projet de transaction.

Par ailleurs, Bernard d’Antin de Vaillac, Commissaire Colonel de réserve de l’armée de l’Air, fils du Comte Arnaud d’Antin Tournier de Vaillac et de Marie de Chérade de Montbron, s’appuie sur une anecdote qui remonte à décembre 1995. Alors qu’il chasse dans la forêt, enfreignant délibérément les lois de la République, il est verbalisé par un garde à qui il répond qu’il « chasse sur ses terres ». En 1998, le tribunal de police de Mont-de-Marsan le relaxe au motif que « les faits n’ayant pu être constitués » existe effectivement le doute que les d’Antin de Vaillac puissent être effectivement propriétaires de la forêt.

La Cour de cassation, en son arrêt du 2 octobre 2011, rejette le pourvoi formé par la famille d’Antin de Vaillac, fin – provisoire – d’un long contentieux qui oppose depuis plus d’un siècle cette famille noble et l’État français,

Après une audience correctionnelle au tribunal de grande instance de Mont-de-Marsan, puis deux décisions en appel, la Cour de cassation vient de rendre son arrêt. Une décision indiquant que le document « ne comporte aucune précision sur la superficie, ni sur la localisation de ces biens ». De plus, la cour estime que, malgré leurs affirmations, « les consorts d’Antin de Vaillac, qui prétendaient venir aux droits de M. de Caupos, ne justifiaient pas de la dévolution successorale à partir de ce dernier jusqu’à l’acte de la liquidation de la succession de Mme de Verthamon en date du 22 avril 1850 ». En clair, cela signifie qu’ils n’ont pu faire la preuve de leur qualité d’héritiers de l’acquéreur de ces biens en 1663, ce que la famille conteste, présentant une attestation de notaire datant de 1997. Un document qui ne convainc pas la cour, ni même l’arbre généalogique fourni aux débats.

Bernard d’Antin de Vaillac, qui avec ses frères et belles-sœurs prend le relais de sa mère Marie, aujourd’hui décédée, conteste toujours cette présentation des faits. « On nous dit que nous n’avons pas fait la preuve que nous sommes propriétaires de ces biens, dit-il. Mais l’État non plus n’en a pas fait la preuve. Pourtant, lors d’un acte rédigé en 1876 pour que Mme de Marcellus, notre ancêtre, laisse les terres à la disposition de l’État pour qu’il puisse ensemencer les dunes, l’État l’a bien reconnue comme propriétaire ! Ce qui était valable à cette époque ne le serait plus aujourd’hui ? C’est un projet qui ne porte que sur 900 hectares, certes, mais pourquoi considérer qu’elle possédait cette partie et non tout le reste ? Sur ces bases-là, je dis qu’il n’est pas impossible que nous allions jusqu’en Cour européenne de justice. »

Reste tout de même une pièce, présentée lors de l’audience à la cour d’appel de Bordeaux en mars 2011. Un acte de 1876 énonçant que « Mme de Marcellus déclare se désister en faveur de l’État, comme de fait elle se désiste de sa demande tendant à la revendication de 5 878 hectares, 75 ares et 66 centiares, et ladite dame déclare se désister en faveur de l’État de tous droits et prétentions qu’elle pourrait avoir sur lesdits terrains ». Une transaction parfaite avec l’État, estime la cour, qui pourrait bien convaincre la justice européenne. Car ce document suffirait à prouver que l’État est le propriétaire du bien. Affaire à suivre…

Manufacture royale des goudrons

Deux pays aux drôles de noms : Buch et son voisin Born… Une région où, longtemps, deux ressources occupent presque exclusivement l’activité humaine : la pêche et la résine qu’on extrait des pins de la seule forêt naturelle des Landes de Gascogne, formée il y a six mille ans, la Montagne.

Au-delà, jusqu’au XVIIe siècle, marais et dunes pelées en mouvement permanent constituent le paysage de cette contrée dont une partie est érigée, en 1274, en captalat. Aux mains, donc, d’un captal, seigneur des lieux. Un particularisme unique en France, qui permet d’identifier les premières lignées de ce pays de Buch : les Bordeaux, vite suivis, en 1307, par les Grailly. Ces Savoyards d’origine s’unissent aux Foix pour fonder une dynastie locale, dont les Baleste ont été les écuyers. Mais, au XVe siècle, nulle bourgeoisie ne se signale par ici. Il faut attendre encore un siècle pour voir émerger quelques fortunes réalisées dans le commerce maritime ou les charges juridiques. Les nobles du cru, à l’image des Durfort-Civrac, barons d’Arès et d’Audenge, sont ruinés par leur train de vie à la cour. Ce n’est qu’au début du XVIIIe siècle qu’apparaît une classe intermédiaire plutôt prospère.

L’armateur Jean Daisson, dit Jeantasse, par exemple, possède une bonne partie de la flotte marchande du pays de Buch. L’hôtel qu’il érige en 1752 -l’actuelle bibliothèque municipale de La Teste – témoigne de l’opulence de la famille. Le bâtiment passe entre les mains des Dignac, par mariage, et des Lesca. Ces deux lignées sont considérées comme les plus importantes autour du Bassin. Rivales en notoriété plus qu’en activités, l’industrie, le BTP, l’exploitation forestière pour les Lesca, les métiers du droit et la politique pour les Dignac, elles sont pourtant cousines depuis le mariage de Pierre Lesca et de Jeanne Dignac, à la fin du XIXe siècle.

D’autres dynasties commerçantes émergent, à l’image des Daney, qui assurent l’approvisionnement de la criée de Bordeaux.

Sans oublier les Caupos, exerçant un vrai monopole de la production du goudron de résine nécessaire au calfatage des bateaux, qui ne sont pas en reste du côté des belles demeures. Trouvant l’hôtel particulier des Baleste, dont ils descendent, trop exigu, ils s’en offrent un nettement plus spacieux (l’actuelle « ancienne » mairie).

Le goudron et la térébenthine sont mal fabriqués. Colbert s’en préoccupe. Il fait venir de Suède des gens entendus dans cette partie. L’un d’eux, Porfrey Asoer, étudie dans le mois de septembre 1664 les pins de Lacanau, qu’il trouve peu propres à cette fabrication, et se montre plus satisfait de ceux de La Teste et de Biscarosse, où il apprend aux paysans à faire le goudron. Il se plaint de M. de Caupos, qui exige des droits seigneuriaux. « Le goudron, dit-il, ne peut pas supporter d’impositions, car il est déjà plus cher qu’en Suède. » Colbert ne veut pas augmenter par des droits fiscaux le prix du goudron : « Les brusleurs de goldron dans le Médoc, écrit-il à l’intendant Henri Daguesseau, ne le peuvent donner aussy bon et à meilleur marché que celui du Nord. Si on le chargeait de droits, il se trouverait que la navigation enchérirait en France, ce qu’il faut éviter avec beaucoup de soin. »

Jean de Caupos, vicomte de Biscarrosse, marié en 1664 à Isabeau de Baleste, de La Teste, est au centre de la création de la Manufacture Royale de Goudron des Landes.

C’est en 1663 que Joseph Lombard, Commissaire de la Marine à Bordeaux, mandaté par Colbert du Terron, Intendant de la Marine à Rochefort et cousin du ministre, se rend à La Teste. Il est accompagné de deux Suédois, Peter Ericson et son valet Hendrick Joos, qui sont recrutés pour enseigner aux gens du pays ce que ces derniers savent déjà faire : produire du goudron. Mais c’est une autre technique, celle des hourns de gaze qu’il enseigne sur la parcelle de « Sanglarine », à « une lieue d’un meschant village appelé Cazaux » (une dune porta le nom de Sanglarin (le serpent) à l’ouest de l’actuelle parcelle des « Deux Hourns ») appartenant au Sieur de Caupos.

Nous ne connaissons pas le contrat qui lie ce « faiseur de goudron » sauf qu’en 1664 il réclame 3 fromages de Hollande et une paire de souliers ; par contre nous savons ce que touche son successeur Elias Alh, arrivé en août 1666 : il reçoit une pension de 2 000 livres, 1 200 livres de frais de séjour et 6 000 livres de dot payée par le gouvernement, lorsqu’ il épouse Madeleine Taffard, la fille d’un autre grand propriétaire testerin. À titre de comparaison, la construction d’un bateau de 185 tonneaux, « La Ville de Bordeaux », coûte en 1671, 26.000 livres, les gages des compagnons forgerons sont en 1667 de 4 livres par mois, et le Secrétaire de M. de Pontac, propriétaire du château Haut­Brion, gagne 200 livres par an en 1689 ! Il faut croire pourtant que cela ne lui suffit pas puisqu’en 1671, Alh, décrit comme « buveur de vin, d’eau-de-vie assaisonnée de poudre et fumeur de pipe », s’embarque à Rochefort avec la caisse de la Compagnie, 21.000 livres, et disparaît… Justice divine! dans un naufrage au large du Poitou.

Peter Ericson meurt à Linxe en octobre 1664 non sans avoir, enseigné son art et construit un four suédois chez le sieur du Coussou, grand-père des Desbiey, dont nous avons retrouvé la trace. Sa correspondance, en particulier une lettre du 12 septembre 1664, nous apprend qu’il a aussi construit un four à Lacanau mais que la qualité des pins y étant médiocre, c’est surtout à La Teste et à Biscarrosse qu’il connaît le succès puisqu’une dizaine de fours y sont alors installés et produisent déjà, en exécution du contrat passé, au prix de 12 1ivres le baril de 122,5 kg ou 24 1ivres la barrique de 249 kg, jauge de Bordeaux. La capacité de production des fours de La Teste et Biscarrosse varie de 6 à 12 barils par cuisson avec une moyenne de 10 barils, ce qui laisse entrevoir une activité lucrative. Dès juin 1664, 100 barils, soit 12,5 tonnes, partent pour les chantiers et corderies de la Charente.

Sur les 80 fours recensés en 1672, Caupos en possède la moitié et s’empresse de percevoir 11 sols par baril porté dans ses propres magasins de La Teste. Le Captal tente (mais il est empêché par l’Intendant Pellot) de percevoir 40 sols par baril, exigeant de plus un millier de résine pour chaque emplacement de four. Si l’on ajoute 12 sols pour prix du charroi de La Teste à Bordeaux et la difficulté de trouver du gazon pour couvrir le feu, cela rend l’entreprise aléatoire et, comme le dit Ericson, le goudron plus cher que celui de Suède.

À cette époque c’est Elias Alh qui surveille les opérations ; recruté en 1665, il avait dirigé en Provence la Manufacture Royale de Vidauban avant d’être nommé « Inspecteur des faiseurs de goudron » pour l’ensemble du royaume ; Alh, après avoir séjourné à La Teste à partir de septembre 1666, va contrôler la production à Bayonne. L’intérêt de son séjour à La Teste réside dans les observations qu’il fait le 20 novembre : il constate que les goudronnières y sont de faible ou médiocre capacité et que leur nombre est excessif, tandis que, dans d’autres correspondances, il signale la tendance à faire brûler n’importe quel bois au détriment de la qualité, le goudron étant ainsi trop cassant.

C’est pourquoi, pour redresser la situation, en 1672, Lombard, sur les instances de l’Intendant d’Aguesseau, envoie son fils en tournée d’inspection qui recense alors 195 installations pouvant produire 3617 barils soit à peu près 420 tonnes. Sur ce total, les montagnes de La Teste et Biscarrosse représentent 28% avec 80 fours, le secteur Pissos-Liposthey plus accessible par la route et par la Leyre, 60%, le sud du Born et le secteur de Parentis, 12%. À supposer que ces capacités de production soient atteintes (car le rapport ne fait pas de différences entre hourns traditionnels et hourns de gaze alors que ce dernier type n’a pas été retrouvé dans les forêts de La Teste et Biscarrosse), cela ne représente que la moitié de la consommation française.

La carte établie par F. Loirette dans son ouvrage « Aux origines d’une vieille industrie landaise : la Manufacture royale de goudrons des Landes » représente les fours cités dans le rapport de Lombard et les capacités de production des différents massifs dont la superficie semble empruntée à des époques plus récentes comme le montrent les cartes de M. de Clerville. L’ancienne industrie de la fabrication du goudron nous a laissé les noms de Hournau (Le Flamand), Hoursoumare (pour Hourn, Soumart) ou Foursoumart (Arcachon), Hournious (Biscarrosse), Hournail (Sainte-Eulalie) ; Le Huga (Lacanau) a été un emplacement de foyer ou d’incendie.

Les importations de goudron suédois continuent, d’autant plus qu’un traité commercial du 30 décembre 1662 exempte de taxes les bateaux nordiques tant à Bordeaux qu’à La Rochelle, et que le prix du goudron suédois reste inférieur : 11 livres au lieu de 12 en 1677. C’est ainsi que Rochefort continue à recevoir du goudron suédois par l’intermédiaire de la Compagnie du Nord. On sait qu’en 1671, Colbert du Terron déplore l’arrivée de 690 barils. Il craint que la Manufacture soit concurrencée. Il se félicite l’année suivante, après la fuite d’Elias Alh, d’en recevoir 800 et, convaincu des incertitudes de l’entreprise landaise, il en réclame 1.800 en 1683.

La production augmente cependant sensiblement à en croire les quantités stockées à Rochefort : 450 barils en 1673, 590 en 1676, 1244 en 1682, tandis qu’en 1690 de mai à septembre 128 barils partent d’Arcachon et 230 par Bordeaux qui, sur l’année, en expédie 1417, soit 17 tonnes.

Cette activité « manufacturière », bien que n’occupant que peu de monde (180 personnes en 1672), procure un complément de revenus d’autant qu’en vertu du Tarif de 1664 les goudrons sont exemptés de droits d’entrée dans les provinces du royaume. C’est dans ce contexte que le 16 septembre 1680, la veuve de Jean de Caupos, dame Élisabeth de Baleste, confirme aux seuls propriétaires de parcelles de la montagne usagère de Biscarrosse le « droit de faire gemme, résine et goudron, chacun dans son fonds ». Cette activité lucrative est donc réservée aux seuls tenants-pins. Cette transaction entre la dame de Caupos, vicomtesse de Biscarosse, et les habitants dudit lieu confirme le droit d’usage dans la forêt dite la Montagne et sur les étangs. Les habitants ont « la liberté de faire pâturer leur bétail gros et menu, de faire cabane, gomme et raisine, semer bleds, faire maisons et hôtels, et iceux abattre et remuer de lieu en autre en la forêt et montagne du dit Biscarosse ». Cette « montagne » n’est, à l’époque, que la continuation de celle de La Teste ; elles ne seront séparées par l’avancée des sables qu’à la fin du XVIIIe siècle. Il est d’ailleurs étonnant de constater que la mention des goudrons ne soit jamais apparue dans les transactions concernant la Montagne usagère de La Teste dont les tenants-pins avaient été reconnus beaucoup plus tôt, dès 1604. Cela devait aller de soi parce que seul le pin mort sert à fabriquer le goudron ; le pin vif est usager et cela doit être un frein sérieux aux efforts de développement.

Jusque vers 1686, les besoins de la guerre et de la marine stimulent la production puisque de 18 vaisseaux et 6 galères en 1661, la flotte compte en 1670, 120 vaisseaux et 35 frégates sur l’Atlantique plus une trentaine de galères en Méditerranée et s’élève en 1683 à plus de 250 bâtiments compte tenu des flottes auxiliaires de corsaires. On emploie énormément de produits résineux dans les arsenaux : en 1687, pour radouber Le Superbe, vaisseau de 1300 tonneaux, on consomme à Rochefort 50 barils de bray, 26 de goudron, 5 milliers de brai sec, 1000 livres de suif et 10.000 livres d’étoupe. Le brai sec est employé pour le carénage, le goudron pour les cordages (il faut 6.800 milliers de cordage pour un vaisseau de 74 canons), le bray gras pour le calfatage. Sans compter les produits embarqués qui serviraient pendant la navigation, auxquels sont joints une chaudière, un pot à brai et de l’étoupe.

C’est pourquoi il est indispensable d’alimenter en goudron les arsenaux de Brest, Rochefort et Toulon et de développer les Manufactures Royales d’autant que la Suède, principal fournisseur, passe de 1668 à 1672 dans le camp anglo-hollandais, avant de renouer ensuite avec la France, puis de se lancer jusqu’en 1679 dans une guerre contre le Brandebourg. Cette période, à cause du bouleversement des trafics habituels et des nécessités de la construction navale voit donc prospérer la Manufacture sous l’effet d’une politique volontariste menée par Colbert. Mais cette époque est révolue.

La carte dressée par Monsieur de Clerville, donne un état des forêts en 1677. Il confirme ce que les textes nous apprennent, à savoir la faiblesse des forêts en Médoc, Buch et Born où seules sont importantes les forêts sur dunes anciennes (à l’ouest des étangs) derniers vestiges de l’ancien massif forestier côtier submergé de plus en plus par la poussée des dunes barkhanoïdes de sables blancs (les semis systématiques des dunes ne commenceront qu’en en 1787 à La Teste-de-Buch), tandis qu’à l’est domine la lande. Elle nous confirme aussi l’importance des forêts du Marensin où les étendues de landes sont plus réduites.

Quant aux fours à goudron leur localisation nous indique que seule la forêt de La Teste-Biscarrosse comporte encore des fours en activité ; en Marensin, ils sont très rares (mais celui de Linxe fonctionne encore), ce qui veut dire que la production s’y est développée plus tard, tandis qu’il n’y en a pas en Médoc, ce qui correspond aux dires des brûleurs de goudron suédois. Cela est confirmé en 1686 par le mémoire du sieur Martin qui nous apprend en effet que, dès 1680, sur les 195 fours initiaux, il n’en reste que 52 en fonction, écoulant à chaque cuite 830 barils (207 tonnes) et qu’en 1686 les fours sont pour la plupart détruits et on n’en trouve qu’un ou deux dans la région de Pissos qui, dit-il, « brûlent de temps en temps ». Cela peut expliquer le vide archéologique que nous constatons en pays de Buch pour le XVIIe siècle en ce qui concerne les fours suédois, la destruction des fours permettant souvent le réemploi des matériaux comme fondations des cabanes construites ultérieurement, fait que nous constatons plusieurs fois.

Cela peut aussi expliquer la médiocrité des expéditions de goudron par Bordeaux qui a été soulignée par Christian Huetz de Lemps (1938-2017) pour la période 1698­1699 : 462 barils exportés contre 842 barils et 6 tonneaux importés. Mais ces chiffres ne concernent pas les caboteurs testerins qui ne « montent » jamais à Bordeaux, comme le souligne le Professeur Bernard. Cette situation catastrophique est d’abord due selon Martin à des raisons commerciales :

– L’attitude des négociants bordelais préférant, pour sauvegarder leurs intérêts et leurs liens avec des négociants étrangers, hollandais surtout, vendre à perte du goudron importé pour casser la concurrence.

– Le prix des goudrons étrangers du Nord qui «lorsque la mer est libre reviennent à 7 ou 8 livres le baril » au lieu de 12 pour les landais ; en 1686, la guerre de Hollande est en effet terminée (1672-1679) et Colbert est mort depuis trois ans.

 – La qualité des goudrons locaux – pourtant certifié Made in France – est souvent incriminée : outre le fait que les goudrons de Buch « durcissent l’hiver parce que les arbres sont trop gommeux », ce que Lombard a déjà signalé, c’est le peu de soin apporté à la fabrication et la fraude sur les poids qui sont soulignés. Les paysans sont accusés de mêler à leur goudron de la bouse de vache, de ne prendre aucun soin pour le bray gras qui, utilisé pour les coutures, est trop sec ou trop liquide, sans consistance, si bien que l’eau pénètre les cales des navires ou « qu’il prend aux pieds » lorsqu’on marche dessus ; tout ceci étant dû au mauvais choix des bois, à l’introduction dans les fours de produits interdits (écorces, croûtes de pins, galips…), au fait enfin que le gazon étant trop « sablonneux », le sable se mêle au goudron.

Le 10 septembre 1703, l’Intendant la Bourdonnaye interdit aux gens de Salles d’utiliser des barils non conformes et d’ajouter du sable à leurs goudrons et brays, ce qui en augmente le poids. De même en 1725, une déclaration royale s’insurge contre le fait que « dans les barils de goudron et de bray gras on ajoute tellement de pierres et de sable que le poids réel n’est souvent que de 100 livres au lieu des 250 légaux ». On menace même de destruction des fours et de 300 livres d’amende ceux qui brûleraient des ourles, la partie très résineuse du pin située entre deux carres très rapprochées (pour le bray gras) en même temps que les bois destinés au goudron. On impose une marque sur chaque fond de baril afin d’en indiquer la provenance à peine de confiscation et d’une amende de 4 1ivres (la moitié pour le Roi, la moitié pour les hôpitaux) ainsi que l’obligation de passer par Arcachon, Dax ou Bayonne où des inspecteurs délivrent des certificats.

C’est devenu un vrai fléau au XVIIIe siècle car, en 1760 encore, le Contrôleur Général Bertin écrit à Tourny qu’il faut surveiller le Marensin et le marché de Dax car le bray gras est fabriqué « avec des matières dont on a extrait l’huile de térébenthine et dans lesquelles on laisse souvent des terres et des sables pour les faire peser plus lourd ». En 1776, les négociants de Bayonne semblent exclure les goudrons des fraudes qu’ils dénoncent ; tout cela prouve que l’ordonnance de l’Intendant d’Aguesseau, de 1672, n’est pas respectée malgré la précision des consignes données. Notons d’ailleurs qu’après la Révolution la « vertu » n’est toujours pas de rigueur puisque, le 17 septembre 1807, 1e maire de La Teste augmente les tarifs du bureau de pesage à cause « d’abus dans la fabrication » et menace de saisie les « résines ou brais reconnus fraudés de sable ou autre terre ultérieurement ».

Le sieur Martin se plaint aussi de ce que la pénurie de tonneliers dans les zones de production oblige à se fournir à Bordeaux ou à Dax, ce qui augmente le prix. Enfin il expose la nécessité d’établir des fours dans le comté de Belhade, en Marensin et dans le Pays de Born, plutôt que dans les montagnes côtières où les arbres sont trop couverts de « gemme grasse laquelle s’esqualite avec le goudron ».

En 1700, d’ailleurs, sortent déjà du port de Bayonne 2000 barils de bray gras et 3000 de goudron soit 1 250 tonnes en tout, preuve que la production s’est, après 1688, développée dans le sud, Bordeaux pendant la même période (1699-1700) n’expédiant que 201 barils de goudron soit 25 tonnes. Cela est confirmé par un texte de 1707 qui signale en Marensin « 12 à 15 paroisses qui ne font pas un grain de résine (le galipot) et n’emploient leurs pins qu’à faire du brai sec ou du bray gras ainsi que du goudron quand ils deviennent vieux ».

Il est d’ailleurs normal que la production se développe dans le sud, ne serait-ce que pour entretenir les bateaux de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz où de 1683 à 1686 étaient recensés : à Bayonne, 35 vaisseaux de 50 à 360 tonneaux,                             8 barques de 20 à 40 tonneaux et 9 pinasses de 10 à 25 tonneaux ; à Saint-Jean-de-Luz, 26 vaisseaux de 60 à 300 tonneaux, 25 barques de 20 à 50 tonneaux et 22 pinasses. À ces bâtiments il faut ajouter les bateaux des autres ports, l’ensemble des armements morutiers et les flottilles fluviales de l’Adour.

Il n’empêche que, même dans le sud, la collecte du goudron connaît des difficultés, en particulier la concurrence des forges qui consomment beaucoup de forêts et la modicité des prix fixés par les adjudications royales : 8 livres le baril de 250 livres-poids de goudron ou de bray gras, 27 livres le millier de bray gras, soit moins de 81ivres le baril.

Le résultat de toutes ces imperfections relevées par le sieur Martin dès 1686 est que, dit-il, « les magasins du Roi ont cessé de prendre de ces goudrons ». Il réclame donc un monopole de fabrication, une exemption de tous droits, des prix fixes, une taxe sur les produits bruts qui partent en Hollande, revenant raffinés de ce pays et surtout l’interdiction « à tous particuliers d’aller dans les pièces de pin qui ne leur appartiennent pas pour y prendre des arbres secs et caducs car ils sont les plus propres à faire du goudron et détériorer les forêts en coupant les pins verts ». Il s’agit là, pour des raisons économiques ­ déjà, peut-on dire, physiocratiques -, d’une condamnation des droits d’usage, preuve supplémentaire que, dans les montagnes côtières, celles de La Teste et Biscarrosse au moins, ces droits sont le principal obstacle à la production des goudrons.

D’ailleurs pour les propriétaires, le goudron ne semble pas un produit très rémunérateur. S’ils utilisent parfois l’argument de cette production lorsqu’ils veulent attirer l’attention des autorités sur l’importance stratégique du massif, cette attitude semble plus politique qu’économique. C’est ainsi qu’en 1751, ils protestent contre les fermiers, résiniers et autres habitants qui font, dans la forêt de La Teste, et malgré une interdiction datant de 1718, des « fenêtres » de 20 pieds sur 200, soit 422 m², pour la chasse aux bécasses et palombes « faisant un grand abattis d’arbres-pins, diminuant la quantité de pins propres à faire du goudron pour l’État », attitude encouragée par le seigneur de Ruat qui perçoit sur chaque installation la valeur de 2 paires de bécasses, soit 48 sols.

Cependant, lorsqu’en 1777 Nicolas Taffard (ou son père signataire de la précédente supplique) passe contrat de fermage avec Bernard Dessans dit Bernachot, résinier des pièces de Péchious et du Pétoulet, il exige « 7 milliers de résine bonne, belle et de satisfaction prise au four chaque année » mais précise que Daisson « pourra disposer des brays et terbantines qu’il fera venir ». Le bray gras (ou poix ou pègle) est donc une production épisodique et résiduelle, sinon le propriétaire la réserverait pour lui.

Colbert de Seignelay, fils de Jean-Baptiste, secrétaire d’État à la Marine depuis 1682, n’ayant pas retenu les solutions du sieur Martin, la Manufacture continue à décliner.

En 1703, les Suédois puis les Danois obtiennent une exonération des droits sur les goudrons qui se monte à 50 sous par tonneaux ; cette dispense est confirmée par les Traités d’Utrecht de 1713 grâce auxquels l’Angleterre retrouve, pour sa part, les conditions de « nation la plus amie ». Il est donc certain qu’à l’aube du XVIIIe siècle, la conjoncture internationale a raison de la Manufacture Royale. D’ailleurs les brays et goudrons sont d’autant plus soumis aux aléas de la politique extérieure qu’ils font partie des « munitions navales » et qu’en temps de guerre leur commerce est à ce titre réglementé : il ne faut pas que l’adversaire puisse caréner ses vaisseaux de guerre avec la production nationale et il faut donc veiller à ce que les négociants ne tournent pas les règles en envoyant goudrons et brays gras vers des ports neutres d’où ils seraient réexportés vers les belligérants. C’est ainsi que de 1701 à 1713, pendant la Guerre de Succession d’Espagne, de 1741 à 1748, guerre de Succession d’Autriche, de 1756 à 1763, Guerre de Sept Ans, et de 1779 à 1782, guerre d’Amérique, on interdit les exportations sauf celles destinées à nos alliés. Les pays visés sont toujours l’Angleterre, souvent la Hollande qui d’ailleurs s’approvisionne essentiellement à partir de 1730 dans les 13 colonies d’Amérique, année au cours de laquelle Bordeaux exporte environ 10 000 quintaux de bray gras vendu 7/10 livres le quintal.

En temps de paix, les exportations reprennent ; c’est ainsi que d’après les chiffres donnés par Christian Huetz de Lemps, 6,8 tonnes de goudron et 2,5 de bray sont partis vers l’Angleterre entre 1717 et 1720, tandis que les Isles Françaises d’Amérique reçoivent 168 tonnes de chaque. À ces exportations, il faut ajouter les départs normaux vers les ports français qui ont dû augmenter par rapport aux campagnes précédentes ; ainsi en ne gardant des chiffres donnés que les ventes en barriques, barils et quintaux (car les ventes en pains sont plus difficiles à cerner quant aux produits concernés), on obtient les tonnages approximatifs suivants au départ de Bordeaux (exprimés en tonnes).

campagnes de 1698/99 1699/- 1702/-    1707/-   1709/-  1714/-  1715/-

goudrons*    57      37      5     13,5    28     98    116

bray gras*    26       25     172     37,5     38    28     37

 

À noter qu’en 1699/1700, les Testerins font 44 sorties directes vers Redon.   

 

Par contre, ces produits étant très utiles, les importations sont autorisées ; c’est pourquoi les archives administratives sont alors fertiles en documents qui permettent de localiser les sources d’approvisionnement étrangères : entre 1709 et 1715 on note ainsi une arrivée, sur un bateau danois, de goudron norvégien expédié de Bergen à Nantes (2 mars 1709), une demande pour en importer d’Écosse vers Rouen (26 septembre 1711), une arrivée en provenance de la Caroline en Amérique ; cependant, les relevés dépouillés pour les années 1714-15-16-17-18 et 1720 (30) montrent qu’entrent à Bordeaux 1338 barils de goudron et 246 de bray en provenance de Stockholm (Suède), Trondheim (Norvège), Amsterdam (Pays-Bas), Sligo (Irlande) et Pasajes (Espagne) et cela malgré l’interdiction d’importer prise en 1717 à cause de l’abondance des produits locaux (31) liée à l’incendie de la forêt de La Teste.

Cependant la production est variable, cela apparaît encore de façon assez nette dans une statistique des droits de douane perçus à la sortie du port de La Teste : une taxe de 25 sols par millier pour les résines, brais et goudrons plus une taxe de 3 sols pour livre pour la ville de Bordeaux. Si ce compte ne permet pas de distinguer la part des brays et goudrons, puisqu’il concerne l’ensemble des résineux, il montre cependant, les oscillations de l’approvisionnement et l’on retrouve, là encore, les aléas de la conjoncture.

Les exportations qui sont en moyenne de 860 tonnes entre 1740 et 1746 (Guerre de Succession d’Autriche) passent à 1370 tonnes de 1747 à 1753 pour bondir à 2100 tonnes entre 1754 et 1757. Elles redescendent alors à 1100 jusqu’en 1762 (Guerre de Sept Ans), oscillent ensuite entre 2500 tonnes, en 1763, et 1098 en 1771, puis se stabilisent enfin autour de 1600 tonnes par an entre 1775 et 1780 pendant la Guerre d’Amérique qui stimule de nouveau le commerce car il faut non seulement fournir à la construction navale bordelaise mais aussi aux corderies. Il y a par exemple en 1789 à Tonneins 600 ateliers de chanvre qui expédient vers Bordeaux, où se trouvent 24 corderies, 80% de leur production soit 12 000 quintaux par an. Autre preuve de cette augmentation de la demande, le prix du goudron qui est de 28 livres la barriques en 1774, se négocie en 1777 à 30 livres à Bordeaux, 43 à Bayonne et 48 à Dax.

Cette augmentation du commerce pendant la Guerre d’Amérique laisse des souvenirs puisque, dix ans plus tard, le 1er Frimaire an III, les édiles testerins notent « qu’un bâtiment américain vient d’entrer dans le port et veut un chargement considérable de brai et de résine soi-disant pour un port de la Manche française » et ils ajoutent: « On craint que cette opération soit défavorable à la République : pendant la dernière guerre, l’Angleterre tirait de ce port une quantité immense de toutes espèces de gommes résineuses par l’entremise de bâtiments neutres qui prenaient des expéditions simulées » !

Quant aux prix, ils sont souvent influencés par les brusques augmentations des demandes émanant des négociants qui se disputent les produits et contrôlent souvent la production comme c’est le cas des marchands bordelais à Pissos en 1743. À cause du grand froid de 1775 qui en Maremne et Marensin a fait chuter la production de résineux d’un tiers et après l’épizootie qui, frappant le bétail, a augmenté le prix du charroi, a lieu une enquête diligentée de Paris sur le négociant Dumeau (état des brais chargés pour l’Angleterre ; rapport de Roche de Crassé, commissaire aux classes de La Teste) qui pour les seuls mois de mars et avril a expédié vers l’Angleterre 132 tonnes au départ de Bordeaux et 295 à celui de La Teste, faisant ainsi flamber les prix au grand dommage d’autres négociants bordelais. Comme Brun aîné, ils protestent contre le monopole de fait qu’ont déjà La Teste et Bayonne pour la fourniture des arsenaux et des côtes atlantiques et réclament pour Bordeaux qui ne commercialise que 8% des exportations, le monopole de celles-ci pour l’étranger ce que Paris refuse.

D’autre part, si l’on regarde le principal débouché, à savoir la construction navale bordelaise, on constate que si 475 navires ont été construits de 1754 (3.500 tonneaux) à 1782 (16.000 tonneaux), l’activité a été très irrégulière avec des baisses en 1753, 1762, 1770, 1774 et 1778 (sept bateaux seulement cette année­ là) et des hausses en 1763 (22 bateaux), 1772 et 1776, la Guerre d’Amérique donnant entre 1778 et 1785 un coup de fouet à cette activité avec 115 bateaux en 5 ans.

Il est aussi intéressant d’étudier la construction navale propre aux chantiers du Bassin d’Arcachon et surtout de La Teste. Le dépouillement des registres pour les périodes 1725-1737, 1750-1759, 1764-1775, 1776-1787 et 1785­1797 nous donnent des résultats que nous pouvons considérer comme fiables surtout à partir de 1764. Les bâtiments construits et immatriculés à La Teste sont :

– des chaloupes de 4 à 6 tonneaux (même si l’on en trouve 2 de 8 tonneaux et 2 de 10 tonneaux dans les années 1759-1763) ; il est intéressant de noter que la construction des chaloupes de 4 tonneaux s’est arrêtée pratiquement en 1729 (une seule en 1741) et qu’à partir de 1742 1a norme est de 6 tonneaux.

– des barques et des chasse-marées de jauge variable, entre 10 et 15 tonneaux ; on n’en construit pas de plus de 25 tonneaux avant 1737.

Quant aux unités plus importantes on en trouve une de 72 tonneaux en 1772 mais il faut attendre 1750 pour voir apparaître des bateaux jaugeant plus de 40 tonneaux. Ils ne dépassent pas les 80 tonneaux, hors le « Captal de Buch » (400 tonneaux), construit en 1783 mais qui n’est pas immatriculé à La Teste.

On constate donc une forte proportion de petits bâtiments, chaloupes (dont certaines sont parfois réaccastillées en chasse-marée) non pontées (bien qu’une chaloupe pontée de 8 tonneaux, la Providence, soit, sans doute, en 1763 la première de l’histoire du Bassin). Des bâtiments de taille moyenne donc auxquels il faut ajouter 5 bricks, un chasse-marée de 35 tonneaux (1783) et une barque de 72 tonneaux (1772). 

On constate aussi que sur ces 74 années où furent construits 198 bâtiments, 20 années se passent sans aucune construction, 23 avec une seule et que 1760 et   1763 connurent 10 lancements. La moyenne des 20 années restantes s’établit à 6 par an, ce qui est peu pour occuper, à la seule construction navale, les assez nombreux charpentiers et calfats, cordiers et tonneliers qui utilisent goudrons et brays. Il faut dire que les bateaux testerins ont une durée de vie très longue, qu’ils sont à la pêche quand ils ne cabotent plus, que le cabotage occasionne parfois 2 à 3 voyages par an. L’entretien de ces flottilles est donc important d’autant qu’il faut y ajouter les bateaux non immatriculés et, si la tradition existe déjà, le traitement des cabanes et de tous les édifices en bois des paroisses riveraines. En 1725, Rostan signale 800 pinasses construites à clin qui servent à la pêche à l’intérieur du Bassin et qu’il faut aussi brayer. Au total dans le quartier de la Teste il y a 13 barques de 12 à 20 tonneaux, 13 chaloupes pour la pêche en mer, et donc 800 pinasses. Accrue par l’incendie de 1716, la production locale doit alors trouver assez de débouchés entre le Bassin et Bordeaux.

À la guerre s’ajoutent aussi les conditions climatiques de cette fin de siècle : après les grandes mortalités de pins de 1693-1694, le début du XVIIIe siècle est marqué par des périodes de froid intense comme le « grand hyver » de 1708-1709 au cours duquel le gel sévit dans les bois, ce qui, à cause de leur rareté, fait automatiquement monter le prix des produits résineux issus du pin vif tandis que baisse celui du goudron, car l’arbre gelé est alors débité pour en fabriquer. Il est d’ailleurs envisagé d’interdire l’exportation des « résines » mais le ministre Pontchartrain précise « qu’il vaut mieux laisser les choses en l’état pour ne pas dégoûter les particuliers de ressemer les pins ». Il y a donc pendant cette période tout un jeu subtil d’interdictions et d’autorisations selon la rareté ou l’abondance des produits et donc les fluctuations des prix : rareté en 1706 et importations autorisées de Hollande et d’Allemagne, demandes d’autorisation d’exporter les surplus en 1714, auquel on répond que cela dépend des besoins du Roi pour ses propres vaisseaux ; chute des cours en 1717 avec interdiction d’importer mais autorisation d’exporter à cause d’une abondance de produits. Ces calamités se répètent tout au long du siècle et frappent tout le massif forestier : en 1775, une enquête menée en Marensin signale que le froid a provoqué une mortalité et un retard de croissance des pins ainsi qu’une hausse de 30 à 40 sols par quintal, due à la rareté, sur le marché de Dax, On peut d’ailleurs ajouter à ces froids exceptionnels les ouragans. Au début du XIXsiècle en 1802 puis en 1822, ils frappent la forêt de La Teste avec une telle violence que, disent en 1822 les élus, il faut une réduction d’impôts car « les propriétaires ont dû abandonner aux fermiers, pour en faire du goudron, les arbres abattus en nombre infini ».

À ces calamités naturelles, il faut ajouter les incendies et en particulier un événement considérable, qui explique la chute des cours en 1717, l’incendie de la grande forêt de La Teste. En 1716, un feu de lande allumé par des bergers à Cazaux détruit, d’après mes calculs, près de 2 700 hectares, faisant chuter d’un coup la population de la paroisse de Cazaux et le produit des tailles. Cazaux, dont les bénéfices ecclésiastiques sont encore nuls en 1728 ne compte plus que 9 feux, soit à peu près 36 habitants en 1762. Quant au produit des tailles, il chute en 1718 de 62% à La Teste et de 75% à Cazaux. Cet incendie, l’intendant nous dit qu’il causa « une perte considérable car c’est dans ce canton que se faisait la plus grande quantité de résine et dont le fonds qui a été brûlé valait plus d’un million ». Il provoque aussi à Bordeaux un rabais de 800 livres sur les 3 100 que doit payer le fermier du Kas soit 21% du total des revenus des résineux qui entrent dans la ville.

L’afflux des bois brûlés sur le marché est confirmé par les propriétaires dans une lettre du 6 mai 1752 ; il provoque une augmentation de la production de goudron car les brûlés revenant aux propriétaires ayant-pins et non aux usagers, il n’y a pas d’autre moyen, pour en tirer profit, que de les convertir en goudron et donc de remettre en route, voire de construire des installations.

Cet incendie a une autre conséquence : une ordonnance du 22 février 1718 interdit de faire du goudron dans la Montagne de La Teste. C’est une protection contre d’autres incendies mais aussi le souci d’économiser, une fois les brûlés évacués, ce qui reste de pins vifs afin que la régénération puisse se faire. On y interdit aussi le pacage des chèvres afin de sauver les repousses, ce qui est d’ailleurs étendu le 4 juin aux autres bêtes à cornes qui ont l’habitude de pacager librement dans la forêt. Quand la forêt aura été régénérée, le parcours reprendra mais en privilégiant les « montagnes de sable qui sont le bord de la mer… et surtout les petits vallons herbeux qui sont dans ces montagnes ».

Ce cataclysme freine sérieusement la possibilité de produire des goudrons, poix, pègles et brays gras en forêt de La Teste, et donc contribue pour une large part à la nouvelle répartition des zones de production : en 1745, trente ans plus tard, une lettre du syndic Baleste nous apprend que « depuis l’incendie, la majeure partie des ouvriers fabriquant la résine et le goudron furent forcés de chercher ailleurs leur vie ». Cependant si l’on en croit un rapport des propriétaires de 1752, la forêt produit encore 1 500 milliers, soit 7 500 tonnes sur une superficie qui, d’après nos calculs, doit être alors de 5 244 hectares alors que, trente ans plus tard en 1779, elle produira pour les seuls brais secs et résines 694 milliers soit 3 470 tonnes sur une superficie qui semble réduite alors à 4 817 hectares, la différence étant due, à l’avancée des sables.

Les incendies sont fréquents aussi dans le reste du massif landais ; en témoignent les réductions accordées, pour cette raison, sur le montant des tailles en 1758 à Salles, au Haut-Vignac, et à Sallebert dans le Comté d’Uza, à Pontenx, Surgenx, Capas, Etdegouïn dans la circonscription de Saint-Paul. En témoigne aussi le 4 août 1780 la déclaration de Nicolas Dupré de Saint-Maur, Intendant de la Généralité de Bordeaux qui, rappelant les termes de l’ordonnance royale du 13 novembre 1714 et les peines encourues par les incendiaires accidentels (fouet-galère) ou volontaires (peine de mort), précise que « les goudrons pourront continuer à être exploités dans les lieux où ils sont établis depuis longtemps sans réclamations » et que, pour les nouvelles installations, il faudra une délibération de la paroisse et une autorisation de l’Intendance. Notons au passage la permanence et la continuité de l’Administration à travers les régimes politiques puisque cela deviendra une loi en 1810.

Malgré les catastrophes, malgré l’échec de la Manufacture, l’élan a été donné : on note même en 1669 le départ de 4 Testerins de la Montagne d’Arcachon vers le Canada, au Québec, pour y enseigner les habitants à faire du goudron ; mais c’est vers le sud et vers l’Intérieur que désormais les goudronnières se développent comme le confirme dès 1708 le géographe Masse qui note que les habitants de Lugos sont presque tous dans les bois et font de la résine, des brays et des goudrons, et en 1725 1e commissaire Rostan lequel signale que « depuis l’incendie, les marchands de La Teste vont acheter les résines dans les landes de Bayonne ».

On essaya même d’enseigner aux montagnards pyrénéens la fabrication de goudrons à partir de sapins dès 1691.

Il y a un autre phénomène qui se développe dans les montagnes côtières, c’est l’avancée des sables. À Biscarrosse déjà des fours sont recouverts. Ainsi en 1862 des géomètres en découvrent, enfouis sous le sable, au lieu-dit bien nommé le Hournail sur des parcelles achetées entre 1636 et 1673. Au Pilat, c’est sous la dune récente que nous avons retrouvé nos hourns traditionnels.

Tout au long du XVIIIe siècle, des plaintes s’élèvent contre l’avancée des sables : Masse la signale en 1708 à Lacanau, forêt de 1 330 hectares environ, dont l’abbé Baurein dira en 1786 qu’on y exploite des résines mais pas de goudron et qu’on « retrouve encore sur le rivage, comme au Porge, des vestiges de pins et des fourneaux pour la résine, qui prouvent les progrès de la mer ». Masse cite aussi Carcans où « l’on fait du goudron mais où les forêts étaient plus grandes autrefois » et La Teste. On tente à Mimizan entre 1725 et 1728 de fixer ces sables de gourbet, on s’en plaint à Bias en 1736, à Lège en 1757 et 1762, à Mimizan encore en 1760. On les plante en pins à Saint-Julien en 1752. Ainsi pendant les XVIIe et XVIIIe siècles, les forêts côtières sont-elles grignotées. Faut-il rappeler que ce n’est qu’en 1787 que sera entreprise, après de multiples tentatives, la fixation générale de ces sables blancs, qui ont petit à petit recouvert des forêts qui, selon Masse, s’étendaient encore de façon continue en 1723 d’Arcachon au Boucau et même à la rivière de l’Adour .

La production est donc irrégulière, liée aux calamités naturelles ou accidentelles, aux aléas de la concurrence internationale, aux besoins plus ou moins importants de la marine royale, aux guerres enfin. Tout cela influe sur les prix.

Il semble qu’il y ait eu de 1746 à 1776 une stagnation des prix, voire une baisse sensible. En effet, la Chambre de commerce de Bayonne constate en 1777 que si le rapport de valeur entre le bray gras et le seigle s’établit entre 1746 et 1757 à 5 ou 6 barils pour un kas de seigle, il n’est plus que de 8 barils entre 1758 et 1767 et de 10 barils pour un kas entre 1768 et 1777, soit une valeur de 120 livres et une baisse absolue de 50%.

Concernant les zones de production, on retrouve là le déplacement vers le sud que prouve un dépouillement des demandes d’exportation auquel je me suis livré sur la période janvier 1779 – janvier 1783. Il donne les résultats suivants : 770 tonnes de bray gras, 247 de goudron et 10.439 de brays et goudrons confondus soit 11 456 tonnes en tout ; 1,30% au départ de La Teste (15 tonnes), 2,3 % à celui de Bordeaux (274 tonnes) et 96,31% au départ de Bayonne (11.033 tonnes). Cela en direction essentiellement de l’Espagne (Pasajes, Cadix…) avec 16 chargements, le reste vers le Portugal (1 chargement), le Danemark et la Norvège (1 chargement chacun). La part très médiocre du port de Bordeaux s’explique par un document de 1758 concernant la ferme des kas ; ce texte précise qu’une augmentation de cette taxe pourrait pousser les conducteurs à prendre la route de Dax ou de La Teste « où il n’est payé aucun droit ». Il faut ajouter aussi l’éloignement : Guillaume Desbiey nous apprend qu’en 1776 un tiers du prix du goudron arrive à Bordeaux du sud du Born représente le frais du charroi.

Quant à la forêt de La Teste, il est difficile d’en cerner la production. Certes grâce à Desbiey nous possédons une statistique pour les années 1774-1778 mais elle ne porte que sur les pains de résine et non sur les goudrons. Elle est cependant intéressante car elle montre l’importance du trafic des résineux au bureau de La Teste, de ce document, on peut déduire la part de la « montagne de Buch » dont la production représente, écrit-il, 1/7 du total des exportations. Nous savons aussi qu’en 1751 la forêt produit 1 500 milliers de résine soit 750 tonnes.

Le port de La Teste compte alors une trentaine de négociants et draine une part du trafic landais, bien que Bordeaux ait reçu 8 173 kas en 1775 soit 6 129 tonnes de résine (soit 3 fois plus que La Teste) et ce, malgré de faibles envois du Marensin et du sud du Born (gel doublé d’une épizootie qui a décimé les animaux de trait). Son importance est due aux avantages qu’ont les Testerins quant au poids des pains de résine, ce qui explique l’augmentation des négociants (multiplication par 10 depuis le début du siècle) et des armements (42 bateaux de plus de 8 tonneaux entre 1771 et 1791 contre 12 entre 1712 et 1729). La majorité des barques se dirigent vers Redon en Bretagne (85%). Les négociants testerins en alimentent les chantiers de construction navale prospères au XVIIIe siècle. L’activité des ports de la Vilaine comme centres de construction navale est en effet importante : le port de La Roche-Bernard voit la création par Richelieu, abbé commandataire[1] de Redon, d’un arsenal qui lança en 1638 le vaisseau « La Couronne » prototype de tous les vaisseaux de guerre. Mais c’est surtout à partir de 1746 que l’activité s’y développe comme à Redon : les deux ports lancent chacun 90 tonneaux de 1714 à 1735 mais de 1746 à 1789, c’est 23 923 tonneaux qui sortent de Redon et 8 266 de La Roche­Bernard ; la période « faste » se situe entre 1747 et 1765 où Redon lance 17.847 tonneaux répartis ainsi : 5 gabarres de 24 à 100 tonneaux, 14 chasse-marée de 12 à 45 tonneaux, 44 barques de 15 à 60 tonneaux, 12 navires divers de 60 à 350 tonneaux et 10 bateaux non identifiés. 83% sont lancés entre 1747 et 1752 par le constructeur Jean Danet, l’un d’entre eux, « La Catherine », jaugeant 29 tonneaux, ayant été construit en 1759 pour Arcachon. On retrouve aussi en 1763 une barque de 30 tonneaux appartenant à deux associés, l’un testerin, Peyjehan, l’autre de Redon, Levecq.

Malheureusement la part des goudrons dans ce commerce des produits résineux est impossible à calculer. Cependant le dépouillement de 246 rôles d’armement au départ de La Teste que j’ai effectué pour la période 1780-1789 permet d’appréhender la production ou du moins son importance. Il n’est en effet pas possible de calculer le tonnage car les cargaisons ne sont pas toujours mentionnées, souvent il n’y a d’autre mention que « chargé de résine, bray ou goudron » mais, sur 286 chargements qualifiés, 13 seulement, soit 4,5 %, précisent l’embarquement de goudron, 60 soit 20,9% l’embarquement de bray gras et 213 soit 74,6% l’embarquement de résines.

Ces chiffres confirment donc le déplacement très net de la production de goudrons et bray gras vers le sud, mais aussi vers l’est puisque Casteljaloux en 1789 produit 400 barriques de goudron soit 200 tonnes, au détriment des montagnes usagères aux superficies qui se réduisent dans le Buch et le nord du Born. Ce déplacement de la production s’accompagne aussi d’un déplacement du trafic dû au prix du transport. En 1780, de Mont-de-Marsan à Bayonne, le quintal revient à 20 sols, par voie fluviale, tandis qu’envoyé à Podensac par voie terrestre il reviendrait à 70. Il est donc logique qu’en 1789, Dax et Saubusse expédient vers Bayonne 4 000 barriques de goudron (2 000 tonnes) et que ce port où arrivent aussi par « voitures » les goudrons de Labenne et Capbreton, concurrence désormais Bordeaux et la Teste.

Il faut noter aussi que, depuis 1758, les pinhadars de l’élection de Lannes sont protégés, interdiction étant faite aux producteurs de vendre sans autorisation leurs pins, et aux Basques d’y venir les couper pour les transformer en charbon de bois.

Cette répartition géographique des aires de production à la fin du XVIIIsiècle est confirmée par l’enquête administrative sur les Arts et Métiers des communes landaises en 1789 et en l’An IX. Tous les maires ont dû répondre à un questionnaire dont nous avons extrait, pour les territoires concernés par notre étude, le nombre de résiniers et de fabricants de goudron. N’ont été retenues que les communes dont les réponses sont positives. Ainsi sont absentes de la liste les communes qui ont répondu par un état néant : Gastes, Sainte Eulalie en Born, Aureilhan, Mimizan, Bias, Vieux Boucau, Labenne et Ondres.

Il est intéressant de noter que les fours à goudron attestés à Lüe en 1711 ne semblent pas fonctionner et qu’Escource, célébrée par Félix Arnaudin comme la patrie des goudronniers, ne l’est guère à cette époque. De même les installations que nous avons recensées sur Sainte Eulalie (8 hourns de gaze suédois) et sur Mimizan (4), ne fonctionnent pas ou plus à cette époque.

Ce tableau appelle plusieurs observations :

La diminution du nombre des gemmeurs, certains maires l’ont signalé, est due à l’importance des levées de troupe. Ainsi à Magescq en l’an IX signale-t-on 15 apprentis « à cause de la nouvelle paix ». Les maires de St-Michel Escalas, Mixe, Messanges précisent que les résiniers travaillent aussi aux cultures et aux labours ; le gemmage est donc une activité complémentaire. Les chiffres donnés sont donc ceux de tous les « laboureurs » ce qui relativise l’ampleur de certains. Par contre à Sanguinet et à Parentis, il s’agit bien de résiniers à temps plein. Le maire de Sanguinet dit de ses onze gemmeurs : « j’entends les hommes qui travaillent les arbres pins et préparent la résine » et son collègue qui n’en recense que 2 ajoute « tous les laboureurs cuisent ou préparent une partie de la résine qu’ils ramassent » ; les deux signalés sont donc bien des « professionnels » qui, comme le précise l’enquête, « travaillent à préparer la résine ».

Pour les goudrons, il s’agit de ceux qui fabriquent et non des installations. Une certaine confusion s’est établie : l’enquête administrative demandait qu’on note le nombre de « maîtres, compagnons et apprentis ». Il s’agit en effet de recenser des « entreprises » où l’on travaille à plein temps. Certains maires ne s’y sont pas trompés : celui de Herm déclare « à proprement parler il n’y a point de fabrique de goudron, il est seulement des particuliers qui quelquefois, mais rarement, réunissent des bois périssables de leurs propres pignadas pour en faire, ou des marchands qui achètent des arbres pins ; ils en réunissent celui qui est propre à ces matières, font préparer le bois et font ensuite fabriquer le goudron par certains particuliers. Ce sont ordinairement des métayers qui s’occupent de cette fabrication quand le cas arrive, sans en faire profession suivie. Ils ne trouveraient pas à s’en occuper constamment pour y gagner leur vie ».

Le maire de Mézos-en-Born n’indique pas, non plus, de « faiseurs de goudron ». Il s’en explique en précisant que « chaque propriétaire travaille le bois vieux pour le bitume ». Quant à celui de Biscarrosse, il dit qu’il « n’existe point de fabrique de goudron dans la commune mais chaque résinier en fait une petite quantité » ; ici la forêt est usagère, il semble que le goudron soit abandonné au résinier comme à La Teste. Enfin, le maire de Bias affirme « nous ne possédons aucun ouvrier».

Dans l’autre sens, des chiffres qui peuvent nous paraître étonnants comme celui de 72 fabricants à Castets, sont eux aussi relativisés par les maires. Dans cette commune, il est dit « chaque propriétaire à peu près fabrique son goudron dans son fourneau ».

La production reste ainsi artisanale, utilisant les sous-produits d’une forêt qui semble orientée surtout vers le gemmage. Il n’en reste pas moins vrai que le Marensin a pris d’ores et déjà une place plus importante que le Born ; ce qui est normal si l’on considère d’une part l’étendue des forêts, plus importantes que dans le nord, et les techniques employées, les hourns de gaze. C’est d’ailleurs là que sont relevés de véritables « fabricants» d’essence (5 à Linxe) ou d’huile (1 à Moliets) de térébenthine.

Il n’est malheureusement pas possible de disposer d’un tel document pour le Pays de Buch. Peut-être n’a-t-il pas été dressé ou a-t-il été perdu. Force est donc de se reporter aux recensements effectués sous la Révolution et aux contrats de mariage des années 1780-1789. Jean Cavignac qui les a étudiés en conclut que « le secteur forestier apparaît, à la fin du XVIIIe siècle, peu important en soi et surtout par rapport à l’importance économique acquise au XIXe siècle».

Quant à la forêt de Salles, attenante à celle de Lugos, Fernand Labatut l’estime à 3.000 hectares.

On constate la prépondérance en résiniers des forêts de La Teste et de Lacanau mais n’avons aucune indication quant aux faiseurs de goudrons. On peut sans doute supposer que la situation est identique à celle de la Montagne de Biscarrosse.

En fin de siècle, la production toujours artisanale des goudrons et brays gras acquiert cependant une notoriété nationale ; elle est l’objet des attentions de l’Encyclopédie en 1778, du Dictionnaire universel de l’Agriculture en 1787 et même d’un sujet de concours de l’Académie des Sciences Belles-Lettres et Arts de Bordeaux en 1788. C’est au moment où elle a, pourrait-on dire, acquis ses lettres de noblesse, qu’elle va pourtant disparaître, au moins sous sa forme archaïque et traditionnelle de moins en moins adaptée aux exigences de qualité que réclament les utilisateurs.

Durant la deuxième moitié du XVIIIe siècle se posait de manière lancinante la question suivante : comment obtenir « des goudrons supérieurs à ceux que l’on tire à grands frais du Nord ? ». C’est sous la plume du Contrôleur Général des Finances Bertin que le problème apparaît, dès le 20 mai 1760 ; il vient en effet de recevoir les propositions du sieur Dupuy, inspecteur des milices gardes-côtes du Marensin qui signale que, dans cette région, le bray est fabriqué « avec des matières dont on a extrait l’huile de térébenthine, qui ne sont pas épurées et dans lesquelles on laisse souvent des terres et des sables pour les faire peser plus lourd ». Il propose en conséquence d’établir une surveillance, comme sur le marché de Dax, d’interdire de faire des goudrons en hiver et de tenir la main à ce qu’aucune coupe ne se fasse sans autorisation, conformément à l’arrêt du 26 février 1738. Bertin, fort de l’avis du sieur Rostan (que nous avons déjà rencontré en 1725 à La Teste) s’adresse donc à l’intendant Tourny, lui rappelant l’importance « de la bonne fabrication du goudron et du bray gras » et celui-ci, le 4 juin, l’assure de son accord sous réserve de celui de l’intendant d’Auch, d’Estigny, dont dépend le Marensin. En 1779, c’est au tour de Vergennes, ministre des Affaires Etrangères de Louis XVI, de s’inquiéter de cette question : nous sommes alors en pleine guerre d’Amérique et les escadres ont besoin de goudrons et de brays gras. Dans une correspondance du 11 juin, Vergennes informe donc l’intendant Dupré de Saint-Maur que, suite à un mémoire qu’il lui a adressé sur « les tentatives de perfectionner la fabrique de goudron », ce document a été remis à Monsieur de Sainte-Croix, lequel est parti en Suède pour y étudier les procédés locaux. Vergennes avait été lui-même ambassadeur à Stockholm de 1771 à 1774, ce qui a dû faciliter les contacts. Il ne semble pourtant pas que ces initiatives ministérielles aient réussi à changer la situation locale puisqu’en 1782-83, c’est au tour du curé de Pontenx dans une correspondance avec un personnage officiel, de faire état d’une méthode « pour obtenir des goudrons avec de jeunes pins » et de recommander le sieur Flory de Parentis (9 décembre 1782). Son interlocuteur bordelais lui répond le 8 janvier 1783 qu’il fera faire « les dessins et mémoires qui indiquent les procédés à suivre dans cette opération telle qu’elle se pratique dans les endroits du Nord où la manière de faire du goudron a été la plus perfectionnée » !

C’est encore le Nord qui obsède en 1788 ce correspondant anonyme de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux, qui écrit le 12 août, qu’il s’occupe depuis quatre ans, soit 1784, des moyens de perfectionner les fabriques de goudron mais qu’il ne peut présenter ses conclusions, la limite du concours étant dépassée depuis le 1er avril. Il suggère que ce sujet, dont lui a parlé un ami (et qui ne figure pas dans la liste des sujets mis au concours entre 1714 et 1791 !), sur « les moyens de tirer les Landes de Guyenne le goudron le plus propre aux usages auxquels il est destiné », soit remplacé par le sujet suivant : « des moyens de tirer des pins de Guyenne un goudron aussi parfait que ceux du Nord et particulièrement de Suède ». Se méfiant des fraudeurs ou des concurrents indélicats, il demande que les mémoires soient accompagnés d’échantillons attestés par le juge et le curé et que les « barils soient enfermés dans une double futaille cordée et cachetée », afin que l’Académie soit certaine de ne recevoir que des goudrons des Landes !

La concurrence est en effet vive parmi tous ceux qui se préoccupent du problème puisqu’il s’agit souvent d’obtenir des monopoles quant à la fourniture des arsenaux royaux, gros consommateurs. Ainsi, en 1783, une expérience a lieu sur le port de Bayonne, sous la surveillance de son directeur, M. Tanguy, afin de tester l’impact respectif des goudrons du Nord et des Landes sur les cordes de chanvre. Cette expérience est rapportée en 1815 par le secrétaire général de la Préfecture des Landes, Tassin, qui depuis 1804 défend les procédés employés dans le Marensin pour fabriquer le goudron ; il indique que le procédé de 1783 fut mis au point par MM. Besincam et L’Hôpital. Sous la Révolution et l’Empire, il semble en effet que les blocus maritimes qui gênent le commerce international aient eu pour conséquence de relancer l’intérêt pour les goudrons locaux ; ainsi depuis 1800, si l’on en croit ses dires en 1815, Badeigts de la Borde, qui fut commissaire de la Marine à Bayonne, travaille sur les procédés d’épuration des goudrons : il dépose un brevet en 1815 et passe avec succès l’épreuve des commissions techniques de Rochefort en janvier et mai 1816. Citons aussi Thore, médecin-chef de l’hôpital de Dax qui, dans ses « Promenades au bord du Golfe de Gascogne » en 1810, décrit toutes les techniques de production. Tassin le cite d’ailleurs, comme il le fait pour Badeigts de La Borde, et s’il ne le dit pas, il a eu entre les mains les dossiers de l’abbé Louis Mathieu Desbiey dont quelques feuillets sont conservés à Bordeaux.

Depuis longtemps l’abbé et son frère Guillaume, dans son « Mémoire sur la meilleure manière de tirer parti des Landes de Bordeaux » primé en 1776, se préoccupent des goudrons, ne cessant d’en souligner l’utilité et la nécessité d’en développer la production. Dans un fragment de lettre que j’estime de 1786, intitulée « Observations sur les brays et goudrons du Nord », l’abbé Louis Mathieu Desbiey précise en effet que « depuis quelques années les goudrons du Nord ne font pas sensation dans cette province car l’écoulement (la vente) d’une cargaison importée demande 12 à 15 mois pendant lesquels les frais s’accumulent ce qui, malgré leur prix qui a baissé de 50% depuis la fin de la guerre d’Amérique, les rend peu compétitif »; il conclut « tout cela démontre que nous pourrions nous passer des goudrons étrangers si nos Landes étaient encouragées à fabriquer leur goudron avec un peu plus de soin ».

Plus tard en 1810, après son exil en Espagne, il envoie au Préfet des Landes Duplantier les documents qu’il détient sur la question car « n’étant plus en âge (il a 56 ans), ni en état d’utiliser aucune des données qui pourraient se trouver dans les recueils », il préfère « les déposer dans les mains d’un magistrat tout occupé au bien de ses administrés ». Dans ces documents qu’il transmet, se trouve en particulier « une feuille sur laquelle il a fait dessiner le plan des fours à goudron que les Suédois envoyés par M. de Colbert firent exécuter au Sanglarin, dans les pins de M. de Caupos, situés dans la Montagne de sable qui est entre La Teste et Cazaux, et dans les pins de M. de Coussou, son grand-père maternel, juge de Linxe en Marensin, lesquels pins se trouvent sur les bornes des paroisses de Linxe et de Saint-Girons en 1663 ». Outre l’emplacement de ces premiers fours suédois, que nous avons d’ailleurs retrouvé, Desbiey précise « que la forme et l’usage de ces fours s’est conservée dans les pays de Born, de Marensin et de Maremne, et n’est plus en usage dans les Montagnes de La Teste ni de Biscarrosse ».

Le dessin de la main de Desbiey correspond beaucoup mieux à la réalité confirmée par nos recherches archéologiques, que celui de Monsieur de La Montaigne qui a manifestement mal interprété l’original. Il semble en effet qu’il y ait à cette époque deux aires de production. L’une utilise ce que nous appelons des fours traditionnels dans les Montagnes de La Teste et de Biscarrosse, Desbiey l’étendant à Sainte-Eulalie, Saint-Paul et Mimizan, ce que nos recherches n’ont pas confirmé, car nous n’y avons trouvé que des fours suédois. L’autre, qui correspond au sud du Born, au Marensin et au pays de Maremne, utilisant les fours suédois, les hourns de gaze, plus « modernes ».

Cependant en cette fin du XVIIIe siècle, ni les uns ni les autres ne donnent satisfaction et ne permettent de répondre en totalité aux besoins de la Marine. Cela est dû souvent, nous l’avons expliqué, à des causes humaines, mais les techniques employées ont une grande part de responsabilité.

Robert Aufan – juin 2004-

 

Histoire des dunes maritimes de la Gascogne, Pierre Buffault (1866-1942), 1942.

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« Une affaire de familles », Philippe Bidalon, L’Express du 21 mai 2009

https://www.lexpress.fr/region/une-affaire-de-familles_766045.html

http://lesproduitsresineux.free.fr/la%20manufacture%20royale%20de%20goudrons%20des%20Landes.htm

[1] – ecclésiastique séculier qui est pourvû par le pape à titre de commende d’un bénéfice régulier, tel qu’une abbaye ou un prieuré, avec le droit de profiter des fruits du bénéfice tant qu’il en sera possesseur. La qualité de commendataire est opposée à celle de titulaire. Le bénéficier titulaire est celui qui est pourvû en titre du bénéfice ; le commendataire est celui qui en est pourvû en commende seulement.

Revue de géographie commerciale, Société de géographie commerciale de Bordeaux & Groupe géographique et ethnographique du Sud-Ouest, septembre 1913

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La propriété des dunes de Gascogne, Bernard Saint-Jours, (1844-1938), 1914

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http://www.aquitaineonline.com/259-reportages-terroirs-pays-d-aquitaine/423-le-chateau-de-montbron-a-biscarrosse.html

Visite du château…

https://youtu.be/_i0sT4yHJ90

Excelsior : journal illustré quotidien : informations, littérature, sciences, arts, sports, théâtre, élégances, Pierre Lafitte, (1872-1938). Directeur de publication, 18 janvier 1935

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4610480x/f1.image.r=%22d’Antin%20de%20Vaillac%22biscarrosse?rk=85837;2#

Bulletin de géographie historique et descriptive, Comité des travaux historiques et scientifique, 1905

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Actes de l’Académie nationale des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux, Jules de Gères, (1817-1878) 1928.

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https://shaapb.fr/wp-content/uploads/files/SHAA_094.pdf

https://gw.geneanet.org/phdelaval?lang=fr&iz=3&p=jean&n=de+caupos

Ministère de l’agriculture. Administration des eaux et forêts. Exposition universelle internationale de 1900, à Paris. Note sur les dunes de Gascogne, par J. Bert

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6341245m/f156.image.r=caupos%20biscarrosse?rk=150215;2#

A qui appartient la forêt domaniale ? La Dépêche du 29 décembre 2001 

https://www.ladepeche.fr/article/2001/12/29/178945-a-qui-appartient-la-foret-domaniale.html

Monsieur le comte réclame sa forêt à l’État, La Dépêche du 21 février 2002 

https://www.ladepeche.fr/article/2002/02/21/353716-monsieur-le-comte-reclame-sa-foret-a-l-etat.html

La forêt appartient à l’Etat, Jean-Louis Hugon, Sud Ouest du 12 décembre 2012

https://www.sudouest.fr/2012/12/12/la-foret-appartient-a-l-etat-906633-3307.php

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Ch%C3%A2teau_de_Montbron_(Biscarrosse)

 

[1] – Cet hôtel s’est aussi appelé « maison Chassaing » : Jérôme de Chassaing, écuyer, prêtre et curé de la paroisse Saint-Germain de Cenon, est le neveu de Joseph de Caupos. Seigneur de la maison noble de Palu, il décède en août 1789.

Raphaël

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