“L’Orme de l’innocence” ou la légende d’Adeline

Imprimer cet article Imprimer cet article

 

Cet orme incarne la mémoire du village et témoigne de l’attachement de chacun des Biscarrossais à sa terre. Il est le pilier de la place du village. C’est « le point de rendez-vous », un lieu de socialisation, où se rencontrent les amoureux, les jeunes, les anciens et les fidèles à leur sortie de l’église. Selon Félix Arnaudin (1844-1921), célèbre folkloriste landais, les habitants se réunissaient régulièrement autour de l’arbre pour y faire une ronde en chantant. « Le garde champêtre délivrait ses informations aux habitants devant l’orme et les offrandes pour l’église y étaient déposées », ajoute Bernard Cassen, directeur du Musée des traditions et de l’histoire de Biscarrosse. Pour ce Biscarrossais de 63 ans, l’orme, symbole de toute sa jeunesse, est « sacré ». « À tel point que lors de la dernière tempête, je me suis précipité pour voir s’il n’avait pas souffert avant même de regarder si j’avais des dégâts à mon domicile », confie-t-il.

Fort de son triomphe en 1356 à la bataille de Poitiers, Édouard de Woodstock 1330-1376 à l’armure sombre (que nous connaissons mieux comme étant le Prince noir) règne en maître sur l’Aquitaine. Et la petite paroisse haut-landaise n’échappe pas à son pouvoir.

 Adeline jeune et jolie bergère, promène en ces temps moyenâgeux son troupeau. Vers midi, lorsque le soleil invite au repos, elle conduit ses brebis là où l’eau limpide de la lande leur permet de s’abreuver. Elle s’étend volontiers là à l’ombre des jeunes chênes et y croque paisiblement –faute de pomme – son pain de seigle au fromage blanc de brebis. Déjà bien des bergers tournent autour d’elle mais son cœur a déjà fait son choix. Pierre qui pousse aussi parfois son troupeau sur les rivages du Pit vers le nord, non pas parce que l’herbe y est plus verte, mais parce qu’il y a Adeline.

Tandis qu’elle fait quenouille, Pierre du haut de ses échasses, surveille les deux troupeaux. Ils sont heureux et viennent là oublier l’oppression de l’occupant.

Chez les Marsan, les deux filles illuminent le cœur des hommes par leur incroyable beauté. Mais si Aude aspire à grimper dans l’ascenseur social en jouant de ses plus beaux atours, Adeline n’a que faire de monter en gamme : Pierre, son amoureux de berger, la comble déjà de bonheur.

L’automne vient et Pierre doit partir avec son troupeau vers la vallée de l’Adour où les pâturages sont moins sensibles aux rigueurs de l’hiver. Avant son départ, il promet à Adeline de revenir pour Pâques et de l’épouser à la Saint Marc. Mais durant cette absence, un bel officier anglais se montre très, intrépide à faire la cour à Adeline qui reste insensible à toutes ses avances ; mais, dans les chaumières, ça jase ! L’Anglais ne parvenant pas à ses fins, décide de se venger :

Présentées à la cour par l’officier anglais très intéressé, les sœurs font sensation parmi les puissants. Bien malgré elle, Adeline foudroie le prince d’amour. Lui, chaud comme un lapin : « Vous me faites, Madame, grande tentation, que je ne saurais point réfréner mes pulsions. Touchez mon cœur il bafouille, il s’inquiète. »  Elle, glaciale comme l’iceberg : « Pour Dieu j’ai la prière et j’ai, pour mon berger la meilleure vertu, Seigneur, la chasteté. » Coriace la gamine ; du cran et à peine 20 ans ! Mais qu’a-t-il de si extraordinaire ce berger ? Du tac au tac : « Il a le temps d’aimer, quand d’autres aiment prendre. Et sachez que son âme, à lui, n’est pas à vendre. »

il affirme avoir vu Adeline en flagrant délit de taillis.

Seulement il en faut plus pour décourager un prince, et… une princesse. Car Jeanne de Kent, sa cousine avec qu’il vient d’épouser, manigance en secret pour prendre la jeune bergère dans ses rets. La princesse fait publier un édit « punissant sans pitié les pécheresses qui, sans vergogne, s’en vont à la couche des autres », et s’empresse d’organiser l’adultère en bonne et due forme. Adeline est convoquée chez le prince et appelée dans sa chambre. Et voilà comment chasseur et gibier se retrouvent nez à nez.

La calomnie poursuit son chemin, elle s’insinue et pénètre les esprits, semant le doute et l’incertitude. Triomphante derrière le masque de la femme trompée, Jeanne de Kent envoie la jolie bergère croupir au cachot. En attente de procès. En ces temps très sévères sur les mœurs, toute fiancée qui faute encourt de graves châtiments allant jusqu’au déshonneur public. La loi est implacable : « toute jeune fille ayant fauté sera punie pour perte de virginité. Seul le Seigneur des lieux a droit de cuissage. » C’est tout bénef’ pour le Prince noir.

Adeline est traduite devant le conseil des Anciens. Malgré ses protestations et ses serments rien n’y fait. Adeline est condamnée à rester trois jours exposée en tenue d’Ève sur un tonneau

contre l’orme – arbre de justice – de la place de l’Église. Trois jours à subir les moqueries et sarcasmes des passants. La sentence est du Samedi Saint au lundi de Pâques.

Pierre, de retour, entend parler de ce qui se passe à Biscarrosse. Il décide de revenir vite et parvient au pied d’Adeline attachée sur le tonneau.

Sans plus de cérémonie, Adeline, « dans sa nudité, est exposée aux quolibets des gens qui viendront jusqu’à l’orme ». Elle crie son innocence. Tout à coup, au coucher du soleil, sa tête retombe sur sa poitrine ; comme violée, Adeline s’éteint, morte de honte. À ce moment-là, juste au-dessus de sa tête et à même le tronc apparaît miraculeusement une auréole blanche stigmate de la pureté bafouée.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Depuis ce triste jour de mai, chaque printemps, l’orme fleurit d’une couronne blanche. Curieux phénomène, qui ne manque pas d’alimenter la légende…

Cet arbre unique est à découvrir face à l’église Saint-Martin, (photo hiver 1956, Roxane d’Antin htba); sauf que l’« Orme de l’innocence » n’est plus.

Paix à son âme, le vieil arbre de Biscarrosse – dernier survivant des grands ormes de France – a rendu l’âme : fragilisé par la vieillesse, exténué par la rudesse de l’hiver précédent – la tempête Klaus le défigure en janvier 2009,  comme elle a mutilé le département forestier des Landes -, victime, aussi et plus sûrement, de la mort programmée, partout ailleurs, des ormes, il expire pendant l’hiver 2009-2010, et ne reste aujourd’hui qu’un tronc mort difforme ….. et des clones sauvegardés. « On le savait fragile. Il était suivi par un expert depuis plusieurs années. Foudroyé par la graphiose, il s’est éteint et n’a pas redémarré au printemps. C’est fini », explique tristement Thierry Gendreaud, du service environnement de la mairie. Un joyau du patrimoine biscarrossais disparaît. Mais au-delà, c’est la mémoire des Landes qui flanche. Vieux de six siècles, l’orme porte en lui les légendes de la région. Dont la plus célèbre, celle d’Adeline Marsan.

« Les pousses blanches ? Juste un amas de feuilles décolorées qui se forme à l’éclosion des fleurs nouvelles. C’est à partir de ce constat que la légende s’est construite. Pas l’inverse », corrige Thierry Gendreaud. Moins romantique. Et d’autant plus triste, que l’on n’apercevra plus jamais de fleur immaculée sur le vieux tronc sec. La vérité scientifique dit qu’un virus empêche la formation de chlorophylle à cet endroit et décolore les feuilles.

 

http://www.aquitaineonline.com/tourisme-sud-ouest/histoire-traditions/legende-orme-biscarrosse-lande.html

« L’Orme de l’innocence », Jean-Claude Blondin

Légende orale recueillie par l’abbé Lapeyre.

« L’orme légendaire de Biscarosse », Mathieu Palain, Sud Ouest du 28 août 2010

« L’orme de Biscarrosse, l’inattendu trait d’union », Nicolas César, La Croix du 12 août 2009.

https://www.la-croix.com/Archives/2009-08-12/Dossier.-L-orme-de-Biscarrosse-l-inattendu-trait-d-union-_NP_-2009-08-12-351292

 

 

Raphaël

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.