Chronique n° 136 – Des bombes dans la nuit

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Libre, Arcachon organise sa nouvelle vie, difficile mais désormais et pour des décennies, pleine d’espérance. Le 28 août au matin, tout comme ceux de “La France” devenue “La Nouvelle République”, arrivent, imprimés sur du mauvais papier, les premiers exemplaires de “Sud-Ouest” qui, dans la nuit, a subitement perdu son titre maintenant sulfureux, de “Petite Gironde”. Son ancien rédacteur en chef jusqu’en 1942, Jacques Lemoîne, en prend les commandes, avec l’appui du syndicat du livre CGT. Le 30, reparaît le “Journal d’Arcachon”, dirigé par Georges Duchez.

Mais l’euphorie ne fait pas oublier que le ravitaillement reste difficile et que des moments douloureux attendent encore les Arcachonnais. C’est ainsi que le 26, sont célébrées, devant une grande foule, les obsèques du sous brigadier Bosc, assassiné par les Allemands à Cazaux, avec les gendarmes Carrazet et Giret. Les mines déposées dans des dunes et des forêts causent six victimes. On apprend aussi avec rage que, le 10 août, le “Train fantôme” a emporté huit Arcachonnais, vers Dachau, en Allemagne. Six y meurent dans des conditions que l’on découvrira horrifiés, en 1945. Mais, dès le 9 septembre, on sait que Léon Cigarroa, directeur de la succursale de la Banque de France , est mort dans ce train, épuisé et déshydraté. La population gronde donc de plus en plus fort. Pourtant, de nombreux “collaborateurs”, réels ou soupçonnés, sont internés dans des baraquements situés près du cimetière.

André Perdriat, l’un des fondateurs du réseau gaulliste à Arcachon, raconte qu’il voit dans ce camp des prisonniers de guerre, des pétainistes, des traîtres et quinze femmes tondues. Il y est aussi témoin d’un interrogatoire “musclé” d’un Français, porteur d’un permis de port d’arme délivré par les Allemands. Perdriat témoigne aussi de scènes, qui, ailleurs que dans le camp “expriment la vindicte populaire”. Bien que le 30, Arcachon célèbre au champagne millésimé, sur la jetée Thiers, son premier Américain, un aviateur qui a dû poser son appareil sur le ventre au cap Ferret, cette colère populaire s’exprime dans le deuxième numéro du “Journal d’Arcachon”. On y dénonce “La bienveillance et la générosité à l’égard des traîtres”. Le 2 septembre, de Luze fait interner au camp des Abatilles une équipe du “Front National”, proche du Parti communiste français, venue placarder dans la ville des affiches revendicatrices évoquant ce thème de l’impunité. Libérée sur ordre de Bordeaux, l’équipe y repart par le train, mais sans pots de colle ni pinceaux. Elle revient le lendemain, placarde ses affiches, d’autant plus protégée qu’elle croise dans la ville André Cusin, Commissaire de la République, en inspection, en compagnie d’Aristide. Cet agent secret anglais, que de Gaulle chassera de Bordeaux mais que le nord des Landes continue de vénérer.

Le 7 septembre, Perdriat rencontre dans la ville un groupe de jeunes, armés, qui veut le nommer lieutenant. Il se doute vite qu’il s’agit d’une de ces bandes qui rançonnent le pays, comme le fait déjà le groupe “nt”. Il court à Bordeaux signaler le fait au secrétaire général de la préfecture, un certain Maurice Papon, qui lui déclare tout de go : “La priorité est de protéger Bordeaux”. L’atmosphère arcachonnaise devient donc lourde. Le 14 octobre, le journal, reflétant les grondements de l’opinion publique, s’interroge : “Quand les jugements seront-ils rendus ? Ils ne viennent toujours pas mais de nombreux élargissements se manifestent”. Début octobre, la Commission locale d’Epuration démissionne en faisant observer, ce qui jette de l’huile sur le feu : “Qu’elle n’est pour rien dans certains élargissements qui ont provoqué l’émoi de la population”. Michel Boyé, qui cite ces faits, observe que “L’épuration se fait, à Arcachon comme ailleurs, dans des conditions contestables mais atteint ici des proportions qui expliquent les silences d’aujourd’hui”.

Tant et si bien qu’à partir de fin novembre 1944, on compte, au minimum, une dizaine d’explosions de bombes ou de grenades pulvérise des vitrines ou des façades de maisons jugées par les auteurs des attentats “comme appartenant à des collaborateurs ou à des profiteurs de guerre notoires”. Le “Journal d’Arcachon”, qui a semé le vent avec des arguments certains, s’émeut face à la tempête. “Notre ville va-t-elle devenir le théâtre choisi d’exploits à la Ravachol ?”, écrit-il. Et dans un autre article, on lit le même jour : “Qu’a-t-on fait jusqu’à ce jour ? Quelques femmes ont été tondues. Quelques collaborateurs ont été fusillés. – Pas ici, autant qu’on le sache -. Mais le peuple veut une épuration complète !”. L’indignation n’aboutit pas.

Pourtant, nombre d’abus sont dénoncés. Au Teich, un correspondant écrit : “Un homme, qui a souillé la ville pendant cinq ans et devenu multimillionnaire, s’en tire avec une confiscation d’une toute petite partie de ses biens”. À Facture, Marc Laroche signale “qu’une certaine personnalité fort connue d’A.. (Arès ? Audenge ? Andernos ?) a été le gros bénéficiaire de la vente d’un stock important de matériaux de construction, abandonnés par les Allemands”. Si bien que, devant la poursuite des explosions, début janvier, le capitaine Paul, commandant de la Place d’Arcachon, y rétablit un couvre-feu à partir de 22 heures 30 et il ne le lève qu’en février. Entre-temps, dans cette atmosphère proche de la guerre civile, on a fait revenir une partie de la colonne Duchez pour rétablir l’ordre dans une ville qui, disent des témoins, a l’air en état de siège. Pendant ce temps, cette colonne Duchez, formée de gens du Bassin, a commencé, elle, une véritable épopée qui la conduit jusqu’au Rhin. C’est une autre histoire.

À suivre…

Jean Dubroca

Aimé

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