Chronique n° 101 – Bagarre devant l’église du Moulleau

Imprimer cet article Imprimer cet article

Les querelles ne manquent pas dans l’Arcachon de la fin du XIXe siècle. Et notamment celles à caractère religieux. On a déjà raconté les démêlés du maire Mauriac avec le révérend père Delpeuch, de la congrégation des Oblats de Marie Immaculée, chargée en 1870 de la paroisse Notre-Dame, ainsi qu’ailleurs, en Gironde, de tous les lieux de pèlerinage vers la Vierge. Le fort développement du culte de l’Immaculée conception, voulu alors dans l’Église, les rend puissants. Aussi, Delpeuch, qui a beau avoir toutes les qualités d’indulgence et de charité requises pour faire un excellent moine, ne peut pardonner à Mauriac d’avoir demandé, dans le même mouvement, et son éviction et l’érection de Saint-Ferdinand en paroisse, afin de limiter l’influence du clergé de Notre-Dame.

Mais, ce qui n’est qu’un incident plus ou moins électoral, laisse bientôt place à une véritable insurrection sur la voie publique. Elle éclate avec la promulgation du décret du 29 mars 1880 qui ordonne la dispersion des congrégations non autorisées. Les premiers visés sont les quatre dominicains installés dans ce qui, à l’origine, constitue uniquement un couvent de tout repos pour ces moines âgés ou fatigués et qui ont obtenu leur terrain de la Société immobilière, grâce à une promesse de desservir le Moulleau. Une petite chapelle est intégrée au bâtiment, inaugurée le 24 mai 1864 par le cardinal Donnet.

Les choses changent, seize ans plus tard. Donc, par le train arrivant de Bordeaux à 9 heures 30, le 9 novembre 1880, de hautes autorités débarquent à Arcachon, bien décidées à faire appliquer la loi de dispersion, au Moulleau comme ailleurs. Dans trois fiacres, escortés de gendarmes à cheval, prennent place : MM. Dufresne, secrétaire général de la préfecture, Chauvain, commissaire central, Caubain, inspecteur et les commissaires de police de La Teste et d’Arcachon. Lorsqu’une demi-heure après, ils arrivent sur le parvis de la chapelle, une soixantaine de personnes les y attend. Et non des moindres : M. Grangeneuve, créateur de la Société immobilière de Moulleau, les marquis d’Agoult, de Trazegnies d’Ittre, de Raffellis-Soisson, les comtes Rapp et Gontaut-Biron et le duc Decazes, tous bien décidés, au besoin, à en découdre.

Le prieur, le père de Rivals, refuse d’ouvrir les portes. Le commissaire ordonne de les enfoncer. La petite foule hurle et l’insulte. Il crie aux gendarmes de disperser les manifestants. MM. Grangeneuve et Papin excipent qu’ils se trouvent sur leurs terres. On leur en donne acte. MM. Decazes et Gontaut-Biron exigent les trois sommations avant le tir. On les leur fait entendre et ils se retirent car, même fervents défenseurs de l’Église apostolique et romaine, ils doivent considérer que, mourir en martyrs pour elle, n’a pas les charmes d’une douce vie au Moulleau. Les autres perturbateurs partent furieux, entre deux gendarmes. Ainsi, “Tout est perdu, fors l’honneur ! ”. Un honneur d’autant mieux défendu que le marquis de Raffellis-Soisson se dresse devant le commissaire et lui déclare, le menton en avant et de toute sa conviction d’ancien zouave pontifical : “Vous avez bien de la chance de vous attaquer à des prêtres sans armes. Si c’était chez nous, nous vous brûlerions la cervelle !”. Le journal “La Gironde” fulmine alors contre “Les criailleries de cléricaux en délire”. On appose les scellés sur la porte de la chapelle. Le père de Rivals met en lieu sûr le Saint sacrement. Sous une ombrelle à franges d’or, il abandonne sa petite église, escorté par MM. Papin et Grangeneuve, un cierge à la main, tandis que les gendarmes, sur l’injonction des deux hommes qui les rappellent au respect du règlement militaire, présentent les armes. Le baroud ne manque, ni d’honneur, ni d’allure. Cependant les choses s’arrangent au mieux car les dominicains restent dans leur couvent et y célèbrent des “ messes privées ”. Si bien que, le 12 juillet 1881, la saison d’été arrivant, les autorités rouvrent la chapelle où les moines officieront de nouveau puisque, selon la plainte à l’archevêque de vingt-quatre habitants du Moulleau, “La fermeture de la chapelle cause aux propriétaires un véritable dommage”.

Arrive la loi du 1er juillet 1901 : elle exige que le maire autorise les communautés religieuses à résider dans la commune. Le 14 décembre 1901, Veyrier-Montagnères, actionnaire de la Société immobilière du Moulleau, signe une permission pour que les dominicains y restent mais il en refuse une autre concernant les Oblats de Notre-Dame. Il les accuse carrément “D’utiliser les revenus d’une riche paroisse pour enrichir leur ordre”. Le préfet donne son accord, mais, dans un souci de justice républicaine, il expulse, aussi, les dominicains du Moulleau et de Saint-Elme. La Société anonyme qui gère l’école depuis 1886 sauve les meubles devant la justice et des prêtres séculiers continuent d’enseigner dans le collège. Mais plus personne ne se soulève pour défendre les vieux moines du Moulleau, si bien que, le 31 juillet 1903, toutes les congrégations ont quitté Arcachon. Les dominicains ne laissent plus dans la ville, outre leur souvenir et les belles fresques de leur église, que quelques tombes bien perdues dans le parc de l’église du Moulleau et très broussailleux depuis quelques années. Enfin, en 1905, la loi de séparation de l’Église et de l’Etat arrive. C’est comme une bénédiction pour la paix civile. Mais c’est une autre histoire.

À suivre…

Jean Dubroca

Aimé

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.