Chronique n° 094 – Arcachon expulse des Testerins

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Nous voici donc arrivés dans ces années qui marquent la fin du Second Empire et l’avènement difficile de la IIIe République, alors qu’Arcachon, bien qu’en pleine gloire, connaît quelques flottements puisqu’il lui faut se partager entre son activité récente de sanatorium ouvert, son ancestrale activité maritime et sa vocation balnéaire, déjà cinquantenaire. Dans ce domaine, les baigneurs ont beaucoup évolué. Ceux qui trouvaient pittoresque la cohabitation avec les huttes de marins-pêcheurs installées sur la plage, ont fait place à une clientèle plus exigeante et surtout plus nombreuse, puisqu’on estime qu’en 1900, Arcachon reçoit 240 000 visiteurs, durant l’été. Rien ne peut donc plus être comme avant.

Commence alors un long conflit entre pêcheurs, propriétaires, baigneurs et hôteliers qui doivent se partager la plage. Si l’administration de la Marine soutient les marins dont elle a grand besoin pour former ses équipages militaires, on devine bien que les maires successifs prennent le parti du tourisme. Alice Garner, de l’université de Melbourne, a raconté cette lutte mal connue. Elle se mène sur l’occupation de la plage et contribue d’ailleurs à aggraver les mauvaises relations avec La Teste qui vont encore se détériorer, à partir de la fin du siècle dernier. Car ces pêcheurs qui installent leurs pontons, c’est à dire des habitations, notamment durant l’été, sont le plus souvent des Testerins. Parfois, ils louent leurs services comme bateliers et veulent se trouver à pied d’œuvre pour cela. Mais, comme ils continuent leurs activités traditionnelles, toujours sur la plage, ils étendent leurs filets, entretiennent leurs bateaux et, au besoin, pêchent à la traïne. Toutes choses qui ne correspondent plus du tout à l’idée que se fait, désormais, le baigneur de la plage. Il y veut un univers tout à fait différent de celui de la vie quotidienne et pas de promiscuité avec les pauvres.

D’où une première lettre de M. Héricart de Thury, maire d’Arcachon en 1866, demandant au préfet “de débarrasser la plage de tous les obstacles qui pourraient en éloigner les baigneurs”. D’où, en 1873, la déclaration de Mauriac, devant son conseil municipal : “Les pontons sont des lieux de débauche et même de prostitution!”. Il est relayé par la plainte signée par le directeur du Grand hôtel qui demande un espace de quarante mètres sans filets devant son établissement. L’année suivante, une commission établit un règlement de police de la plage, appuyé sur un plan qui organise la répartition de son espace. Son application se révèle vite impossible, face à la force d’inertie des Testuts, sûrs de leur bon droit.

Neuf ans après, le conflit continue, les pêcheurs se contentant de déplacer chaque saison des zones de séchage de leurs filets qu’ils disposent sur des « palisses », c’est à dire des piquets. Dans une lettre au ministre de la Marine, trente pêcheurs écrivent: “les palisses évitent que les filets, s’échauffant faute d’être étendus, ils se verraient démunis de leurs engins, alors que la pêche est leur seul moyen d’existence”. Le problème s’aggrave lorsque s’amenuise la largeur de la plage, sous l’effet des courants. En 1902, la seule partie accessible de plage à marée haute se trouve devant le château et face à l’aquarium, “c’est à dire dans le port”, écrit au préfet, le 15 juillet, le maire adjoint. Il ajoute : “Or, il existe là une forêt de piquets sur lesquels sont toujours étendus des filets de pêche et il en résulte une gêne réelle pour la circulation pendant la saison estivale”. On reporte donc plus à l’est la zone d’étendage des filets car, commente l’élu : “les intérêts de quelques particuliers doivent s’effacer devant l’intérêt général”. Depuis l’arrêt royal de 1681 instaurant le domaine public maritime, l’intérêt général, c’est celui des gens de mer sur leurs côtes. Ici, ils en sont chassés. La colère grandit dans la Teste. Mais c’est une autre histoire.

À suivre…

Jean Dubroca

Aimé

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