Chronique n° 089 – Où descendez-vous ?

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Par une étrange cohabitation entre la maladie et la joie de vivre, comme si “l’on assistait à la mort, avec la force entière de la vie”, ville d’hiver et ville d’été fleurissent dans les débuts cahotants de la 3e République et s’épanouissent dans la “ Belle époque ” qui les suit, puis dans ces années folles qui succèdent à la démence de la Grande guerre. Les concerts, les thés dansants et les bals costumés se suivent dans les salons de l’hôtel Continental, aujourd’hui “L’Oasis”. Car le Grand hôtel, sur la plage, a lancé la construction des palaces arcachonnais. Il en reste le fleuron. Dans une de ses “réclames”, il vante ses cent cinquante chambres au tout dernier confort, son bar américain et ses bains de mer chauds. Une taxe de séjour de 2 francs 40, en 1920, n’est donc pas usurpée.

Retour en arrière. Dans la ville d’hiver, l’hôtel “Régina et d’Angleterre” ouvre en 1881, dans l’allée Corrigan. Il subit plusieurs agrandissements et, aujourd’hui encore, il présente une perspective à la fois fantaisiste et imposante, avec son élégant escalier d’où descend, un jour de folie, l’une des autochenilles Citroën, se préparant pour la Croisière Noire et chargée de clients de l’hôtel. Le “Continental”, inauguré en 1889, est construit sous la direction de l’architecte Pugibet, très à la mode depuis qu’il a conçu l’énorme casino de Trouville. Ici, par contre, on admire la finesse de trois étages, couronnés par la brillance des ardoises de la haute toiture brodée d’arcades.

De cet Arcachon qui commence à ébranler le pouvoir médical et qui revient à ses premières amours pour les bains de mer, datent d’autres grands hôtels. Ainsi du ” Richelieu ”, toujours en activité, ce qui mériterait la médaille des 150 ans, s’il en existait une. Il montre une altière mais fine façade sud, bâtie en angle droit pour capter au maximum le soleil d’hiver. Juste à côté, aujourd’hui devenu une résidence, s’élèvent les quatre-vingts chambres du “Victoria”. Son gérant parle, dans sa publicité, de ses appartements ensoleillés “avec arrangements des prix pour longs séjours d’hiver”, prouvant ainsi que, jusqu’en 1930 environ, Arcachon n’a pas renoncé à rester une station hivernale malgré certains tiraillements.

Et le “Victoria”, dans ces années 20, insiste sur sa “fosse pour l’entretien des voitures”, illustrant ainsi que le tourisme suit désormais tout autant les routes tracées par le “Guide Michelin” que par le “Chaix”, qui répertorie tous les horaires ferroviaires, jusqu’au plus profond du Cantal. De cette époque des palaces, date aussi le “Grand hôtel du Moulleau”, bâti sous Veyrier-Montagnères. Une modernisation indigente l’a ravagé, gommant les briques rouges qui appareillaient les trois étages de sa façade, dont la partie est a conservé un superbe escalier arqué, tandis qu’à l’ouest une large terrasse, bâtie sur une rangée de cabines de bain, permet de suivre “les plus belles régates du continent”, dit-on alors au Moulleau, en toute modestie.

Mais naturellement, on peut aussi s’offrir des croisières sur le Bassin. Les concierges de ces grands hôtels, ces hommes dont les clés d’or ouvrent toutes les portes les plus secrètes d’une station, n’ont aucun mal à trouver un canot automobile à pétrole, loué vingt francs de l’heure; tandis qu’on navigue sur un voilier; manœuvré par son équipage de deux marins, pour huit francs. Autant de signes qui montrent que, depuis quelques années, dans la Ville d’hiver, on commence à percevoir, venue de la ville basse, des craquements dans l’industrie de la santé. Et il ne faut pas prendre à la légère certains petits hôtels annonçant, par de larges pancartes : “la maison ne prend pas de malades contagieux”. Donc, le temps des palaces de la ville d’été annonce aussi une ère arcachonnaise nouvelle. Pourtant, d’énormes efforts ont été faits pour qu’Arcachon, dès son indépendance, conserve une activité durant l’hiver. C’est une autre histoire.

À suivre…

Jean Dubroca

Aimé

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