Chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle – Via Turonensis

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Chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle – Via Turonensis

Le pèlerinage de Saint-Jacques réveille la foi de l’Europe toute entière, en poussant vers l’Espagne des multitudes de fidèles. Peu après l’an mille, Wallons, Allemands, Italiens, Anglais… entreprennent à leur tour le voyage de Compostelle ; au XIIe siècle, le pèlerinage connaît son apogée : la foule des fidèles est estimée certaines années à cinq cent mille. Le pèlerin marche les yeux fixés sur les étoiles qui le guident. Alphonse Daudet, écrit dans les Lettres de mon moulin : « Juste au-dessus de nous, voilà le Chemin de saint Jacques. Il va de France droit sur l’Espagne. C’est saint Jacques de Galice qui l’a tracé pour montrer sa route au brave Charlemagne lorsqu’il faisait la guerre aux Sarrasins ». Loin de nos GPS, plusieurs noms – autant de repères astronomiques pour le pèlerin – relient le ciel et le chemin de Saint-Jacques : tout particulièrement la constellation d’Orion parfois appelée constellation de saint Jacques ; elle porte, en occitan deux noms, allusions à la chrétienté : « los tres reis », les rois mages étant les prototypes du pèlerin qui marche pour sa foi, allant vers la crèche, guidés par une étoile ou une comète, ou « los tres bordons (1) », le bourdon étant le bâton du pèlerin.
Au XIIe siècle, Saint-Jacques-de-Compostelle s’approprie la coquille Saint-Jacques que le pèlerin doit lui-même ramasser sur les plages en rentrant ! Une explication peut être trouvée dans le Veneranda dies, sermon du Codex Calixtinus. Voici un extrait de la traduction de Bernard Gicquel : « Les pèlerins qui reviennent de Compostelle rapportent des coquilles, qui signifient les bonnes œuvres… Il y a dans la mer de Saint-Jacques des poissons communément appelés vieiras, qui ont sur deux côtés des protections en forme de coquilles, entre lesquelles se cache un poisson analogue à l’huître. Les pèlerins les fixent à leur cape au retour du tombeau de Saint-Jacques en l’honneur de l’apôtre, comme en son souvenir, et les rapportent avec grande joie chez eux en signe de leur long périple. Les deux valves du coquillage représentent les deux préceptes de l’amour du prochain, auxquels celui qui les porte doit conforter sa vie, à savoir aimer Dieu plus que tout et son prochain comme soi-même… Les valves de la coquille sont formées comme les doigts d’une main (les Provençaux les nomment nidulas, et les Français crousilles) : c’est par eux que nous opérons lorsque nous faisons quoi que ce soit et la coquille désigne les bonnes œuvres dans lesquelles celui qui les porte doit persévérer.
Aimery Picaud, moine poitevin de Parthenay-le-Vieux en Saintonge, est l’auteur de « Iter pro peregrinis ad Compostellam » qui constitue le dernier livre du Codex Calixtinus, un recueil de textes liturgiques rédigés vers 1140. Picaud y va par quatre chemins :
– la via Turonensis de Paris à Ostabat au pied des Pyrénées, notre GR 655
– la via Lemovicensis de Vézelay à Ostabat, par Limoges
– la via Podiensis du Puy-en-Velay à Ostabat
– et la via Tolosana d’Arles à Puente la Reina
Il détaille les étapes, les reliques et les sanctuaires, et donne des renseignements sur les régions et leurs populations. Son ouvrage, Guide du routard de l’époque, sera la référence pendant des siècles.
La source occitane est bien présente à travers les noms de voies, ces quatre odonymes définis par Aymeric Picaud. À part Tours, les principales dénominations proviennent de cités occitanes : le Puy-en-Velay, Toulouse, et Limoges, celle-ci constituant au Moyen Âge un des phares du territoire culturel de la civilisation (2). Quand à la « Via Turonensis », aussi appelée le « grand chemin de Saint-Jacques » elle vient de Tours, grand lieu de pèlerinage, qui est davantage connue pour abriter le tombeau de saint Martin, mort en 397. Depuis Paris et l’Europe du Nord, les chemins de saint Martin et de saint Jacques se confondent. Sur cette voie, Bordeaux est la dernière étape avant la traversée des landes : pas de forêt de pins comme aujourd’hui mais des marécages dangereux, des insectes agressifs et des bandits de grand chemin. Les pèlerins séjournent donc à Bordeaux pour se refaire une santé et pour se constituer en groupes leur permettant de repartir en sécurité.
Vers la fin du Moyen Âge, on assiste à un changement important dans les habitudes de beaucoup de pèlerins qui suivent la via Turonensis : ils ne vont plus à Ostabat et à Roncevaux mais prennent le chemin vers Bayonne. On compte ici, par exemple, sur le témoignage de Martyr, évêque de la localité d’Arzendjan (Arménie) qui a voyagé en Europe entre 1489 et 1496. Pour arriver en Galice, il a dû réaliser le parcours entre Paris et la ville basque. En 1583, la « Nouvelle Guide des chemins » de Nicolas Bonfons, indique lui aussi la voie passant par Bayonne.
 
 
 
 
 
Chemins-Saint-Jacques compostelle-Via Turonensis
 
 
 
Dès l’Antiquité, une voie romaine rejoint Bordeaux à Dax ; au départ de Bordeaux, aux environs de 1290, le nouveau camin roumieu (chemin de pèlerinage) remplace l’antique voie romaine qui passe non loin de là, un peu plus à l’ouest. Ce chemin conduit à la première halte pour les pèlerins venant de Bordeaux, l’hôpital du prieuré Notre-Dame de Bardenac situé à peine à un quart de leghe (lieue), plus au sud. À Gradignan, devant l’ancien prieuré des chartreux de Cayac, ancien hôpital tenu par les chevaliers de Saint Lazare au XIIIe siècle, une statue de pèlerin de saint Jacques assis se repose, tel un Don Quichotte méditatif. Puis c’est Le Barp ou existe l’hôpital Saint Jacques devenu plus tard prieuré des Feuillants ; place de l’Aumône, les pèlerins reçoivent la passade. Au début du XVIIe siècle, les possessions du prieuré sont encore limitées « par quatre croix éloignées d’une lieue les unes des autres, appelées les quatre franquesses de l’hospital du Barp. La chapelle du prieuré, aujourd’hui église paroissiale, a des voûtes en briques et à plein cintre. À peu de distance sur le chemin de Saint-Jacques, se trouvait la chapelle Notre-Dame, maintenant détruite. On retrouve la présence du camin roumieu entre le quartier de Lavignole et la maison de Marguit entre Salles et Belin, la tradition montrant l’assiette d’une voie romaine, une antique levée qui a le nom de Camin Roumiou dans les documents cadastraux. Vient ensuite l’Hospitalat ou L’Hopital avant la halte de Lugo.
Abandonnées hors du temps et loin des bruits du monde (et de l’autoroute !), au bout de paisibles chemins perdus dans la lande, les églises de Vieux Lugo et de Mons, et bien d’autres encore, tirent de leur dépouillement une touchante beauté.
La première évocation de Lugo dans des documents écrits, au Moyen Âge, porte Lugor. Àla même époque est cité le village tout proche de Manor, qui deviendra Mano. Les spécialistes en langues anciennes pensent qu’il s’agit de la déformation de «lur agor» qui en aquitain ancien comme en basque aujourd’hui, signifie « terre sèche ». D’autres voient dans le dieu celtique Lug l’origine de Lugo, ou encore un gallo-romain du nom de Lucus. Vieux Lugo s’écrit donc sans «s ».
À Vieux Lugo les jacquets adressent de ferventes prières à l’Archange Saint Michel, afin qu’il les protège pendant leur voyage. L’ancienne église paroissiale, dédiée à Saint Michel, est située sur l’ancien site d’un village établi au Haut Moyen-Age au croisement de deux anciens chemins empruntant un gué sur la Leyre – de Bordeaux à Dax puis l’Espagne pour l’un, La-Teste-de-Buch à Bazas pour l’autre. Ce lieu de passage était d’autant plus fréquenté car c’est là où se rejoignaient deux chemins de Saint Jacques : le chemin majeur de Tours, par Blaye et Bordeaux, et le « chemin des Anglais» par Soulac ou Port de By en Médoc. Il est probable qu’un lieu d’hébergement et de soins aux pèlerins tenu par des religieux existait alors, mais aucun témoignage du passé n’en apporte la certitude. La période du plus grand essor de Vieux Lugo se situe au début du XVIIe siècle, comme en témoignent les nombreuses pièces de monnaie trouvées sur le site de l’ancien village. Certaines remontent à l’époque romaine. La Leyre jouait alors un rôle important. Elle était flottable et permettait la descente de bois en radeaux, et sans doute de charbon de bois et de résine en petits bateaux. Elle permettait aussi, par le halage, la remontée du sel et du poisson salé. En hiver elle débordait et représentait alors un obstacle, le franchissement se faisant alors en barque.
La construction de la route royale de Bordeaux à Bayonne par Beliet, avec un pont à Mons, lui fait perdre son rôle de passage et de relais : le village se déplace progressivement, à cinq kilomètres au sud-ouest. Les pierres (garluche) des anciennes maisons, sont remployées pour la construction du nouveau village, ou pour produire de la fonte aux forges du Bran et du Martinet (3). En 1789, il n’est plus recensé que trois « feux » au Vieux Lugo. Les traces des anciennes maisons ne sont visibles qu’à l’occasion de travaux de labours forestiers. En 1849, l’église de Vieux Lugo devient une annexe de l’église paroissiale actuelle ; le cimetière sera lui aussi abandonné, sans doute au début des années 1900.
L’église romane du Vieux Lugo est datée pour les parties les plus anciennes, chœur et nef, du XIe ou XIIe siècle (la nef est plus basse que l’abside, tous deux du XIIe siècle). Le clocher est daté du XVe, et s’est substitué à un mur clocher dont la trace est encore visible au nord, à la liaison entre clocher et nef. Une chapelle dédiée à Notre-Dame a été rajoutée au sud du chœur au XVIIe siècle. Elle sert actuellement de sacristie lors des offices. Des ouvertures beaucoup plus grandes que les premières ont été créées ensuite, au XVIIe siècle dans le chœur, à une date sans doute plus tardive pour la nef. Ces dernières ont été pourvues récemment, dans les années cinquante, d’un claustra en briques ; les vitraux datent de cette même période récente. La gracieuse Vierge assise présentée dans le chœur est un moulage en plâtre de la Vierge de Taverny. Une cloche portant la date de 1643 est toujours en place, et en état de marche. Les traces d’un cadran solaire sont encore visibles sur le mur sud du chœur, au dessus de la chapelle. Un porche en avancée dont la trace du toit est encore très visible se trouvait placé à hauteur du portail d’entrée actuel. Un muret, dont seul le soubassement subsiste, entourait le cimetière, lui-même entourant l’église. Un porche couvert, porche traditionnel dans la Haute Lande, servait d’entrée, au sud du cimetière, à l’entrée du terre plein. Son emplacement est visible au sol, il existait encore dans les années 1930, comme le montre des cartes postales anciennes.
Ces dernières années, compte tenu de l’intérêt du témoignage architectural représenté par l’église, on a fait réappa­raître, en enlevant les enduits qui les couvraient, la présence de peintures murales anciennes, de remarquables fresques du XVe siècle ; passablement dégradées par l’humidité depuis leur découverte en 1955 par l’abbé Thomas, ce monument est inscrit à l’inventaire supplémentaire des sites classés en 1957. Celles du chœur représentent des thèmes variés (Jugement dernier ?) ; le Christ (le ciel lui sert de siège et la terre de marche-pied), la Vierge, St Michel qui pèse les âmes, les quatre évangélistes, des anges, les sept pêchés capitaux (ou bien la légende du pendu–dépendu). Dans le chœur, subsiste aussi une image isolée qui pourrait représenter saint Jacques, vénéré à Compostelle, but du pèlerinage. Sur le mur nord de la nef, les sept œuvres de misé­ricorde envers les pauvres pèlerins (les élus donnent à manger aux mendiants) ; plus bas « le dit des trois morts et des trois vifs ». Sur le mur sud, les sept péchés capitaux qui est développé sous forme animale (le lion pour l’orgueil, …).conduisant les pécheurs enchaînés dans la gueule de l’enfer. La dégradation des enduits portant ces peintures révèle par endroits la présence d’un autre niveau de peintures, encore plus anciennes, dont l’enduit a été piqué au burin pour faire adhérer la couche d’enduit supportant les peintures visibles classées.
Outre les peintures murales, cette église apporte plusieurs caractéristiques rares intéressantes :
– une « veyrine» : cette petite ouverture sur le chevet nord et donnant sur le chœur, permet, dit-on, aux pèlerins pressés, une dévotion rapide à tous les lieux de culte rencontrés en chemin. Elle permet aussi aux lépreux d’assister aux offices tout en étant isolés des participants. Elle doit être plus probablement le passage par lequel sont introduits les enfants lors de leur baptême. Cette veyrine, non vitrée à l’origine, est aujourd’hui fermée par un vitrail.
– un deuxième portail, muré maintenant, vis à vis du portail principal. Une église de cette taille ne nécessitant pas une telle double entrée, plusieurs hypothèses sont permises. L’une serait que l’accès primitif se faisait par cette entrée, car donnant sur une voie fréquentée, et que l’autre n’existait pas. Il y aurait eut ensuite percement de l’entrée actuelle avec le changement des voies de communication. La deuxième hypothèse serait que les deux portes sont contemporaines, et que ce portail muré était réservé aux « cagots », descendants sains de lépreux, mais tenus à l’écart de la communauté, et indignes de passer par l’entrée principale.
– un carillon propitiatoire : il se trouvait dans la nef, côté sud, au dessus de la baie la plus proche du chœur. Les traces de frottements sont encore visibles ainsi que sa représentation peinte sur le mur. En l’actionnant le fidèle formulait un vœu. Il s’agissait sans doute pour les mamans d’obtenir une bonne lactation ou un bon accouchement.
La conservation des peintures murales qui se dégradent avec le temps nécessite des travaux très délicats et onéreux. Heureusement, lors du dégagement des peintures de la nef en 1955, de couleur alors très vive, il a été procédé à leur relevé sur papier, à l’aquarelle, en grande dimension. Ces aquarelles sont détenues au Musée de l’Homme, à Paris et faciliteront grandement la restauration.
Les toitures du chœur et de la nef, ainsi que la stabilisation des peintures du chœur, ont été effectuées dans les années 1990. La restauration complète du clocher, intérieur et extérieur, a été effectuée en 2005. Il reste à procéder à la restauration de la nef et de la sacristie.

1658 – Chemin de St Iacques, Duval

Le voyage de Madrid et le chemin de St. Iacques en Galice, Pierre Duval  Cartographe. Gaspard Baillieul (16..-1744) Éditeur scientifique (Paris).

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8493308t/f1.item.r=duval%20madrid
 
Pierre Duval, qui a le sens de l’actualité payante, donne « Le Voyage de Madrid et le Chemin de St-Iacques en Galice. La route des postes de Paris à Bayonne » (Paris, Langlois, 1658). « Encore que les règles de la géographie requièrent que le septentrion soit dans la plus haute partie des cartes, écrit-il, en celle-cy l’auteur a préféré la commodité des voyageurs et pour cet effet il a mis le Midy en haut comme la région du monde que l’on regarde allant en Espagne ». Cette curieuse carte routière confirme l’usage au XVIIe siècle d’emprunter la route de Bayonne pour se rendre à Saint-Jacques, de préférence à la vieille voie de Roncevaux.
Pierre Duval (1618-1683), neveu de Nicolas Sanson, est un géographe, cartographe et éditeur qui travaille à Abbeville (où il est né) et à Paris. En plus de nombreuses cartes et atlas, l’opus Duval comprend également des lexiques géographiques en français. Parmi eux se trouve le premier dictionnaire géographique universel et vernaculaire d’Europe publié à Paris en 1651, et un dictionnaire sur les sites antiques des Asiatiques, des Perses, des Grecs et des Romains avec leurs toponymes équivalents.
 
 
 
(1) – Ce que d’aucuns appellent le baudrier d’Orion est vu parfois comme bâton de Jacob ; et la massue d’Orion devient sans problème l’épée de saint Jacques… Le 25 juillet, fête de St Jacques, Orion se trouve dans la voie lactée.
(2) – Au Moyen Âge, sous l’influence culturelle de l’abbaye Saint-Martial de Limoges et des tout premiers troubadours dont Bernard de Ventadour, on pouvait appeler limousin l’ensemble des dialectes de la langue d’oc. Cet usage a parfois perduré jusqu’au XVIe siècle, par exemple en Catalogne.
(3) – Étangs sur la commune de Lugos

Aimé

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