Ces textes, extraits de l’ouvrage Terre d’Amour de Guy de Pierrefeux (1929) ont été lus au public de la Nuit de la Lecture du 24 janvier 2026, par des membres de HTBA
Texte 1 – Le village de l’Herbe et la Villa Algérienne
Première découverte après une traversée sur Fleur-de-Marie, la pinasse de Mestras.
Dans la verdure sombre des pins maritimes que le vent agitait avec des mugissements sourds, aux pieds des dunes rongées par les érosions, le petit village de L’Herbe montrait ses cabanes de pêcheurs et ses rues étroites, pavées de coquilles d’huîtres. Des filets séchaient sur la plage battue par les vents, tandis que des femmes, avec des yeux ardents sous la benesse (sic) rose, détroquaient des huîtres en chantant une romance patoise.
On ressentait, en approchant de la côte, la sensation qu’éprouvent les explorateurs quand ils abordent, pour la première fois, dans un village africain. De toutes ces cabanes serrées les unes contre les autres, comme des bandes de pingouins sur un coin de plage, on s’attendait à voir sortir un chef de tribu et des joueurs de tam-tam.
Jean et Arlette étaient descendus à la passerelle qui conduit à la chapelle de mission. La Croix dominait le Croissant. Tout était oriental dans ce coin de village habité par les seigneurs de la côte. Ceux-ci avaient fait leur fortune en Algérie, ce qui explique pourquoi ils avaient tenu à ce style oriental qui s’harmonisait si bien avec la beauté de ce site exotique.
Après une prière dans la chapelle, la découverte continue :
Ils allèrent ensuite par la pinède embaumée, vers l’Océan dont les vagues blanches étaient comme des toisons de brebis en fuite sur une lande immense. Sur la plage, aussi loin que leurs regards pouvaient aller, ils ne voyaient pas un être humain. Seul, un cormoran passait, en poussant un cri rauque. […] Mestras (le marin propriétaire de la pinasse Fleur-de-Marie) leur avait bien recommandé de ne pas s’attarder, s’ils voulaient rentrer à Arcachon avant la nuit. Il leur avait accordé une heure pour voir l’Océan et cueillir du mimosa. Ils quittèrent à regret l’Océan déchaîné qui les avait grisés. Ils avaient repris le sentier où ne passaient que les bros ou charrettes de muletiers, chargés de résine, le long des buissons de mûres sauvages. Un résinier perché sur son pitey faisait des incisions dans l’écorce d’un pin tandis qu’une fille en culotte rouge vidait les pots de résine dans un seau.
Texte 2 – Près de l’étang de Biscarrosse
Les longues promenades des amoureux les mènent jusqu’à Biscarosse, où Jean va offrir à Arlette une cabane de résinier près du lac…
Le bros se mit en marche avec un bruit de ferraille et de grelots.
« Un mot du muletier suffit à les guider ;
« Arreü, Martine !, à gauche ; « arreü, chouann ! » pour la droite,
Et cet appel du maître ainsi vient les aider
Vers le but difficile où va leur robe moite. » Maurice Martin
Ils passèrent un pont rustique encombré de vaches rousses que le conducteur effrayait en raclant des pommes de pin l’une contre l’autre. À droite, ils avaient le petit étang de Biscarrosse perdu dans les roseaux et les iris jaunes ; à gauche, c’était le canal, où des lavandières battaient le linge en chantant une romance patoise. L’une d’elles, très jolie sous le mouchoir de soie rose qui encerclait son chignon, s’admirait avec complaisance dans le miroir des eaux. Ils passèrent devant une bergerie en chaume, où un vieux Landais monté sur des échasses, la peau de mouton sur ses épaules frileuses, gardait ses brebis en tricotant.
On songeait en le voyant à ce qu’Edmond About faisait dire, dans Maître Pierre, à son berger landais : « Partout où fleurissaient les ajoncs, j’avais le droit de planter mes échasses, je pouvais faire plus de vingt-cinq lieues sans sortir de chez moi. »
[…] Si on avait écouté Arlette, on se serait arrêté à chaque pas pour prendre des vues. Cette dune à pic avec des pins si gros qu’une seule personne n’aurait pas pu les enlacer, ces types de résiniers et de bergers qui avaient des figures finaudes de renard, ces cabanes perdues sur la plage des étangs et d’où s’échappaient des enfants avec des bonds de biches traquées, ces immensités de landes marécages où vivaient des bécassines, des hérons et jusqu’à des cygnes, excitaient sa joyeuse admiration. Ils allaient arriver au bout de leur voyage. Il n’y avait pas en France un coin plus reculé et d’une plus austère poésie.
Texte 3 – le ponton sur le banc de Pinau
Après la cabane de résinier, Mestras le marin leur suggère de faire l’acquisition d’un ponton…
Caroline « Si j’étais riche, dit Mestras, je ferais comme vous, j’aurais une cabane sur le bord des lacs landais et un ponton tantôt sur le banc de Pinau, tantôt dans une escourre d’un village du Cap-Ferret.
– Qu’est-ce que c’est qu’un ponton ? demanda Jean.
– C’est une maison flottante dans laquelle vivent les gardiens des parcs aux huîtres, c’est comme qui dirait la roulotte des bohémiens de la mer. Un monsieur qui avait compris toute la poésie du Bassin en avait échoué un sur le banc du Pinau. Il y vivait comme un sage. Si vous voulez en acheter, il y en a un à vendre à Gujan-Mestras ; c’est un ancien ponton-restaurant. Nous pourrions aller le voir demain.
Et le lendemain…
Le ponton était échoué dans le port où les sardineys accostaient avec leurs filets bleus, argentés par les écailles des sardines.
Le propriétaire du ponton, un superbe Gujanais, qui avait le port majestueux d’un chef arabe, demanda deux mille francs de sa maison flottante. Mestras avait fait un signe de la tête, que comprit Jean. Il voulait dire que le prix n’était pas exagéré. Le marché fut conclu.
Où installer le ponton ? Sur le banc de Pinau, où Mestras les accompagne pour négocier un emplacement !
Et maintenant il s’agissait de savoir où on allait échouer le ponton. Mestras tenait ferme pour le banc de Pinau qu’on décida d’aller voir le lendemain. Avec Maurice Martin on pouvait dire, après l’avoir vu :
« Ici, c’est l’Océan, le gouffre, le désert,
Dont tant d’humanités connurent les abîmes.
Là, c’est le continent, dont le vieux manteau vert
Nous cache tant de deuils sous la splendeur des cimes. »
On a pu appeler avec raison ce banc : le vestibule de l’Océan.
Quand ils abordèrent, après une traversée assez mouvementée, ils eurent la sensation d’échouer dans une île déserte, après un naufrage.
En été, le banc présente un aspect très animé. Il est le rendez-vous de ceux qui, dédaignant les eaux de tout le monde, viennent se baigner, un pied dans le Bassin, l’autre dans l’Océan. Nulle part la cure de soleil n’y est plus intensive ni plus suggestive.
Mollement couchées dans la prairie des gourbets, émaillés de liserons sauvages et d’immortelles de mer, des jeunes femmes, moulées dans d’excitants maillots de bain, s’offrent aux rayons vivifiants…
Chacun attend son tour, comme au confessionnal, pour senner le long du banc où dorment les soles, où sautillent les mules, où passent les lentes processions des rougets…
Texte 4 – Thomas Illyricus raconté par la vieille résinière de La Teste
Jean et Arlette avaient dans la forêt une amie, une vielle résinière de quatre-vingt-dix-sept ans. La cabane de son fils se trouvait sur une dune qui avait vue sur La Teste et le phare. Une récente coupe de pins avait permis aux genêts de croître à perte de vue, couvrant toute cette partie de la forêt d’un immense tapis d’or.
Un jour, dans la cabane, les amoureux remarquent le portrait à la plume d’un vieux moine barbu, monté sur un âne… Leur hôtesse leur explique qu’il s’agit du dernier ermite de la forêt qui avait prêté serment à la Révolution en 1793.
« Comment, vous aviez des ermites dans la forêt ? avait demandé Jean.
– Et pardine, vous ne connaissez donc pas l’histoire du pèlerinage de Notre-Dame d’Arcachon ?
– Non. Racontez ! avait supplié Arlette.
La vieille résinière ne se fit pas prier.
« Le premier ermite était un nommé Thomas Illyricus. Il était venu faire pénitence dans la forêt, après avoir été un grand prédicateur de son ordre franciscain. Il combattait les doctrines d’un nommé Luther qui, après avoir jeté son froc par-dessus les moulins, attaquait notre sainte religion. C’est Thomas Illyricus qui lui bouclait le bec.
Un jour qu’il priait sur la plage, pendant une tempête, la mer lui apporta une statue de la Vierge, c’est celle que vous voyez au-dessus de l’autel de la vieille chapelle des marins. C’est la vierge des humbles, elle n’eut pour premiers dévots que les marins, les résiniers et les pâtres, car dans ce temps-là le beau monde ne venait pas à Arcachon. C’était une solitude, qui n’avait que quelques cabanes, autour d’une chapelle et un ermitage en planches. Frère Thomas était sorcier.
– Sorcier ?
– Il faisait des miracles, quoi.
– C’était un thaumaturge.
– À La Teste nous appelons ça un sorcier. Un jour, un navire anglais monté par des corsaires s’arrêta devant la chapelle pour s’emparer du petit trésor de Notre-Dame d’Arcachon. Ils en furent punis car iles périrent tous, bien que le temps fût calme. Il ne faut rien prendre de ce qui appartient au Bon Dieu.
Nous avons eu, sous la Révolution, une parente de La Teste qui avait acheté le dôme de la chaire d’un monastère édifié dans notre forêt : Notre-Dame des Monts. Elle fit construire avec ce dôme des lieux d’aisance et comme elle affectait des idées révolutionnaires, elle disait, en patois, à qui voulait l’entendre : « Jamey n’ey tan bien cagat coume dans la chaïre de véritat… » Ce qui veut dire…
– Nous avons compris !
Texte 5 – Le pèlerinage de Notre-Dame des Pins
La vieille résinière leur raconte ensuite l’origine de Notre-Dame d’Arcachon, que l’on appelait alors Notre-Dame des Pins et où l’on venait en pèlerinage… Le récit est vif et imagé, mettant en exergue l’évolution des mœurs et… l’indulgence de la Vierge Marie pour les pêcheurs et… les pécheresses !
Le pèlerinage à Notre-Dame des Pins était connu dans toute la région.
Les marins y venaient en procession après avoir échappé à un naufrage, les pâtres s’y rendaient sur leurs échasses pour remercier la bonne Vierge de la guérison de leurs bestiaux ou de leurs enfants, les résiniers lui apportaient des chandelles de résine. Et malgré toutes ces marques d’affection, Notre-Dame qui voulait être la fondatrice d’Arcachon se trouvait trop éloignée de l’endroit où l’on devait fonder la ville. Dans ce temps-là les dunes marchaient, ensevelissant des villages et même des villes. Un beau matin, la chapelle et l’ermitage en bois construits par Thomas Illyricus au pied de la plus grande dune d’Europe, la dune du Sablonneys, étaient engloutis.
L’ermite prit la statue miraculeuse dans ses bras et la porta un peu plus loin, dans le quartier forestier de Bernet, là où est maintenant le parc Pereire.
On lui construisit en 1624 une chapelle en pierre avec un ermitage pour les deux moines. Notre-Dame se trouvait encore trop loin de ce qui devait être Arcachon et en 1721, l’archiprêtre de La Teste annonça à l’Assemblée paroissiale que la chapelle de Notre-Dame était de nouveau ensevelie sous les sables et qu’il fallait la reconstruire ailleurs.
On la construisit là où vous la voyez maintenant, enclavée dans la belle église Notre-Dame, comme une relique vénérée. L’ermitage fur le premier hôtel de la forêt. On louait en 1850 les chambres autrefois habitées par les ermites, cinquante centimes par nuit.
M’est avis que s’il est vrai que les murs ont des oreilles, ils ont dû se les boucher, car ils ont entendu autre chose que des cantiques !
Aujourd’hui, pour faire prendre une ville d’eau, il faut construire un casino, autrefois il suffisait d’une chapelle. Celle de Notre-Dame fut le centre de la ville naissante, les oustaous vinrent se grouper autour de ses murs, comme des poussins sous l’aile de leur mère. Arcachon a été créé par Notre-Dame, voilà pourquoi sa statue figure dans les armes de la ville d’Arcachon.
C’est égal, je pense souvent que la Vierge des ermites franciscains doit regretter la solitude d’antan. La nuit, quand elle n’a personne à consoler, elle doit se dire sous la clarté des lampes du sanctuaire : « S’il y a à Arcachon des casinos, des dancings, des maillots collants, des enlacements coupables sur les gourbets des plages ou les bruyères des forêts, c’est moi qui en suis la cause. » Alors elle est devenue plus indulgente aux faiblesses humaines. Cette Vierge des pêcheurs est également celle des pécheresses. Devant sa statue habituée jadis aux peaux de moutons des bergers, on voit maintenant les corsages outrageusement décolletés des jeunes filles de monde ou la robe plus modeste des grandes courtisanes estivales qui ne manqueraient pas la messe de onze heures et quart pour un coup de canon du Moulleau.
Texte 6 – Le petit et grand monde des régates
Arlette, qui prépare son mariage qu’elle rêve de faire bénir dans la chapelle des marins, ne peut échapper aux contraintes que lui impose son appartenance sociale. Aussi rend-elle de fréquentes visites à sa tante de Saint- Merry, qui vient en villégiature Boulevard de l’Océan et assiste-t-elle en sa compagnie aux régates d’Arcachon… Son rêve ? Participer un jour, sur son yacht, à une compétition féminine…
Les régates d’Arcachon étaient toute la vie du Bassin pendant deux mois.
On venait de loin pour courir les grandes épreuves avec des yachts qui représentaient une petite fortune. Le prince héritier de Suède, le roi d’Espagne, Philippe de Rothschild, le duc de Westminster, Mme Herriot( ?) avaient mis le Bassin à la mode.
Chaque jour, vers deux heures, le canon de Cercle de la Voile annonçait les départs ; sur les terrasses des villas on suivait les bateaux, les uns pour jouir de ce spectacle toujours nouveau, les autres parce qu’un parent ou un ami barrait.
Arlette s’était promis d’avoir son bateau de course, quand elle serait mariée. Elle le gouvernerait comme Mme Herriot, dont elle avait admiré la silhouette brune un jour que, raidissant la barre de son yacht, elle passait auréolée par les embruns, sous un ciel de tempête.
Le Bassin n’était jamais le même. Un jour les voiles des yachts passaient lentement sur les eaux bleues, comme des mouettes. Le lendemain, les voiles semblaient ne faire qu’un avec les vagues vertes, au point que la tante de Saint-Merry se cachait la figure pour ne pas être témoin d’un naufrage.
Les régates de dames intéressaient particulièrement Arlette. Les maris admis dans les yachts ne devaient par prendre part aux manœuvres, mais ils ne se gênaient pas pour donner des conseils que l’épouse indocile ne suivait pas toujours. Cela provoquait des scènes conjugales qui amusaient beaucoup les spectateurs accourus sur les élégantes terrasses des villas amies. Au Pavé-des-Chartrons on ne parlait qu’anglais. C’étaient alors des injures anglaises qui sortaient des yachts ripolinés, ce qui faisait dire à un marin de La Teste : « Les gens distingués sont aussi mal embouchés que nous. Il n’y a qu’une différence, Diou biban, c’est qu’ils s’engueulent en anglais et nous en patois. »
Texte 7 – Que de merveilles à découvrir !
Pauvre tante de Saint-Merry ! Arlette et Jean parviendront-ils à la convaincre que la Terre d’amour abonde en merveilles et que l’on ne s’y ennuie jamais ?
– Vous savez bien, mes enfants, que j’ai une maladie de cœur. Je ne puis aller qu’en auto ou en landau, et vous reconnaîtrez avec moi que votre paradis terrestre manque de routes. Qu’allez-vous me proposer de voir après Le Moulleau et La Teste ?
– Des coins admirables, s’écria Jean, dans un grand geste admiratif. Je vous ferai voir les joyaux des landes de Gascogne, les grands et les petits étangs, les canaux qui les relient, les courants qui portent leurs eaux dans l’océan avec des escarpements de cascades, dans le cadre idyllique des rives exotiques, des plaines verdoyantes et des dunes boisées.
Nous irons d’abord vers les étangs de la lande girondine, d’Arcachon à la Pointe-de-Grave.
Nous irons ensuite avec Gabriele d’Annunzio, J.H. Rosny, Jean Rameau, Paul Margueritte, vers ces étangs landais, chapelets d’émail bleu que nous égrainerons dévotement après eux, dans des ave enthousiastes.
Nous nous reposerons sous le toit des résiniers, dans la douceur des lettes. Nous frapperons à la porte des avenants postes de forestiers et de douaniers, sous les grands pins bornes secoués par l’ouragan.
Nous irons vers les courants tumultueux de Sainte-Eulalie, d’Huchet, de Contis qui nous rappelleront les gorges du Tarn, dans leur course vers le proche Océan. Nous verrons, avec le doux poète patois, Isidore Salles, les dunes couvertes de pins dans le Maransin et de vignes en Chalosse :
L’indu, au paï de gosse (Le maïs au pays de gosse)
L’arrésim à la Chalosse (Le raisin à la Chalosse)
Au Maransin
Lou Pin.
[…] Enfin, quand vous aurez besoin des commodités de sentir l’odeur des autos, de jouir de la vue des cheminées, nous irons sur une route de soixante kilomètres, en bitulhite, vers Bordeaux, où un séjour de quelques heures vous fera éprouver la joie de vivre à Arcachon qui unit les charmes de la campagne aux commodités de la ville. »
Texte 8 – Les débuts de l’abbé Mouls
À l’abbaye de Divielle, en Chalosse, Arlette et Jean font la rencontre de Frère Anselme, un moine berger qui a bien connu l’abbé Mouls…
« Je suis berger depuis l’âge de dix ans. J’ai soixante-dix-huit ans. Vers 1850 je gardais les vaches dans les landes de Cazaux, à 18 kilomètres d’Arcachon. Je servais la messe à notre curé, qui s’appelait Mouls ; il était originaire de l’Aveyron. Quand il était vicaire de La Teste, il allait dire la messe dans la forêt d’Arcachon, à une petite chapelle autrefois desservie par des ermites et où il y avait une vierge miraculeuse. Ce jour-là, il me prenait en croupe, sur sa vieille jument landaise, et pendant le voyage il me faisait part de ses projets.
– Tu vois ces genêts, ces pins, ces lettes (nom donné dans les dunes de la Gironde à des amas d’eau qui se forment lors des pluies au fond des vallées sèches séparatives des dunes et qui s’évaporent), pitchoun ?
– Oui, Moussu le Curé.
– Eh bien, dans peu d’années, c’est une ville que tu y verras, et belle encore !
Moi, ça me faisait rire, parce qu’en fait de ville je ne voyais qu’une chapelle, un ermitage, quatre cabanes habitées par des résiniers ou des pêcheurs et des cigales qui chantaient dans l’écorce des pins, que la chaleur faisait craquer avec un bruit de papier froissé.
Quand je parlais des projets de M. le Curé, un de mes oncles, qui avait été estituteur à Sanguinet, se moquait de moi : « Ne dis donc pas de bêtises, petit. Tu sais bien que les Captaux de Buch, qui étaient les seigneurs de La Teste, nous ont laissé les droits d’usage sur toutes leurs anciennes forêts, dont celle d’Arcachon. Nous avons le droit d’y prendre le bois mort pour le chauffage et le bois vif pour la construction de nos maisons et de nos bateaux. Comment veux-tu qu’on construise une ville sur un sol qui appartient à tout le monde ? Plutôt que d’être dépossédés de nos droits séculaires, nous ferions une révolution, avec nos foënes de pêcheurs et nos hapchots de résiniers.
Et quand Moussu le Curé, cahin-caha sur notre jument, recommençait à me parler de la création de la ville de ses rêves, je lui disais timidement : « Eh, Moussu le Curé, ce ne sera pas facile. Il y a les droits d’usage. » Il mettait son tricorne en auréole, soulevait ses larges épaules et me répondait : « Tu es un blanc-bec. M. Lamarque de Plaisance et moi, nous surmonterons tous les obstacles. »
Et quelque temps après…
« Eh bien, droulaoü, vint me dire l’abbé un matin de juillet 1855, ça y est. L’affaire est dans le sac. Nous avons vaincu tous les obstacles. Nous avons racheté les droits d’usage. L’acte vient d’être passé devant Me Dumora, notaire à La Teste, et Me Dignac, notaire à Gujan ; maintenant je ne serai content que lorsqu’Arcachon deviendra une commune et la chapelle Notre-Dame une paroisse. Lamarque de Plaisance lâchera la mairie de La Teste pour prendre celle d’Arcachon et moi toute mon ambition sera d’être le successeur de l’ermite Thomas Illyricus. »
Et c’est arrivé, monsieur, comme il l’avait dit. A force de marches et de démarches, l’Empereur érigea, en 1857, Arcachon en commune distincte de La Teste et le cardinal Donnet en fit une paroisse. Lamarque de Plaisance fut le premier maire, l’abbé Mouls le premier curé. »
Texte 9 – À la découverte de la Leyre
Arlette et Jean croyaient désormais tout connaître de la Terre d’Amour… Pourtant, Mestras leur révèle encore un de ses secrets…
– Vous ne connaissez pas encore tout ! Les marées sont propices, il faut que nous remontions la Leyre et le courant qui conduit à Lège.
Lège est le village qui me vit naître. Les vieux m’ont raconté qu’il était primitivement construit sur les bords du Bassin mais que la marche des dunes l’avait rejeté là où il est maintenant, dans les terres, comme ces pauvres bougres qui fuient devant l’invasion des barbares et qui vont planter leur tente plus loin. Les villages n’en menaient pas large dans la région avant qu’on ait trouvé le moyen de fixer les dunes avec la racine des pins. […]
Après avoir rappelé le rôle injustement méconnu des frères Desbiey dans la fixation des dunes, au profit de Brémontier, Mestras leur promet, à l’issue de la promenade sur la Leyre, un festin chez son parent, le curé de Claouey, un bon vivant. Comme dit le Dr Lalesque, qui a une belle propriété à Claouey : « La gourmandise, chez quelques ecclésiastiques, c’est la consolation du célibat ».
Le lendemain, ils partirent pour aller découvrir la Leyre.
Quand ils eurent quitté les prairies du fond du Bassin, où paissent des troupeaux sans pasteurs, entre les réservoirs où se multiplient les poissons capturés, ils s’engagèrent dans la partie la plus étroite de la rivière, là où des fougères arborescentes mêlent leurs feuilles d’une rive à l’autre. Mestras, debout à la barre, scrutait l’horizon pour éviter l’échouement sur les sables où poussent des plantes aquatiques tellement épaisses que le moteur de Fleur-de-Marie avait peine à tourner.
Des lianes d’un rouge pourpre pendaient aux arbres qui étaient au-dessus de leurs têtes comme un dais de verdure. L’ombre, par cette première journée de printemps, était douce comme une caresse. Les reinettes étaient accroupies sur les bords ensoleillés comme de petits bouddhas sur des trônes d’or. De gros lézards verts fuyaient sous les feuilles mortes. Une mésange posée dans un buisson d’aubépines becquetait les graines rouges d’un arbrisseau voisin. Plus loin, c’était un troupeau de vaches sauvages qui se mettaient à la nage pour passer la rivière. Un gros taureau au poil fauve et les cornes en bataille montrait le chemin aux vaches qui nageaient plus lentement parce que deux petits veaux avaient peine à les suivre.
Sur la demande d’Arlette, on aborda pour cueillir des branches de lilas, des fleurs de noisetiers et de pruniers sauvages. Sur une mousse piquée de lichen, elle avait vu une petite tortue comme il y en a sur les bords des étangs landais. Elle l’avait ramassée avec le cri joyeux d’un enfant.
Sous les taillis de jeunes chênes, un galant qui était venu là pour fréquenter sa payse ramassait de beaux cèpes noirs, tandis qu’un très vieux pêcheur, immobile et confiant, tenait une grande gaule dans ses mains tremblantes.
En face d’eux, un méandre capricieux formait une presqu’île. Le cours de la rivière était caché par des touffes de roseaux qui servaient de nids aux canards sauvages…
Texte 10 – Une villa de rêve à Arcac
Après avoir testé quelques mois la vie parisienne, les jeunes mariés n’ont qu’un seul rêve : revenir à Arcachon et faire construire une villa aux Abatilles, villa qu’ils nommeront le Bidaoü, en souvenir de leur première rencontre…
« Oui, oui, fuyons la ville sans regarder derrière nous, comme Loth. Marchons vers le ciel bleu, la lumière, les dunes fleuries, la vie heureuse…La Terre d’Amour.
C’est au parc des Abatilles que nous bâtirons notre villa, là où les feux du phare enveloppent les tilleuls de l’avenue de reflets rouges et jaunes, où les couchers de soleil, qu’aimait d’Annunzio, mettent des gouttes de sang aux cicatrices des grands pins chantés par Théophile Gautier :
Sans regretter son sang qui coule goutte à goutte
Le pin verse son baume et sa sève qui bout
Et se tient toujours droit sur le bord de la route,
Comme un soldat blessé qui veut mourir debout.
Tous deux voulaient pour leur Bidaoü de grandes baies vitrées si larges que de loin leur villa ressemblerait à une serre avec ses plantes hivernales et ses oiseaux des pays chauds.
Ils voulaient des balcons à jour d’où pendraient des géraniums lierres roses et rouges, des colonnes sveltes où s’enrouleraient les glycines et les vignes vierges pourprées par l’automne, des terrasses mauresques avec des jardins suspendus où s’épanouiraient les fleurs qui parfument les nuits orientales sur les rives du Bosphore. Ils voulaient des roseraies, des allées de palmiers, des bosquets de camélias, des forêts de mimosas, tout en conservant les arbustes toujours verts qui font le charme des sous-bois landais. Dans un bas-fond, entre deux dunes pour éviter les gelées, ils auraient un fruitier, un potager, une basse-cour et une chèvre blanche, comme Esméralda.
Choix des texte : Maylis LAFERRÈRE
