Lateulère et Cie

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21 septembre 1879,  Avis au commerce : MM. F. Lateulère[1] et Cie, parqueurs à Arcachon, ont l’honneur d’informer leurs nombreux clients qu’ils viennent de transférer leurs magasins à la pointe de l’Aiguillon, n° 11 avenue Saint-Honoré.

La campagne huîtrière, commencée sous les plus fâcheux auspices, se termine aussi avantageusement qu’il est possible de le désirer, étant données les mauvaises conditions qu’elle a dû subir. Nous avons signalé au début de cette saison, les pertes considérables des producteurs de notre bassin et des éleveurs de la Seudre. Assurément, on ne peut espérer de les couvrir entièrement, mais nous avons la satisfaction d’affirmer qu’en ce qui nous concerne, ces malheurs publics causés par des froids et des gelées exceptionnels, ne laisseront pas des traces aussi désolantes que nous pouvions le craindre. Depuis plus d’un mois, notre gare ne cesse de recevoir des wagons remplis de jeunes huîtres à destination des quartiers maritimes de Marennes, du château d’Oléron, de l’Ile de Ré et de l’ouest de la France.

Les quantités expédiées du 1er septembre 1879 à ce jour, dépassent bien au-delà le double de celles qui sont sorties de notre baie à la même époque correspondante de l’année dernière.

Plusieurs steamers portant environ 6 millions d’huîtres, soit 150 tonnes, ont quitté nos eaux pour répandre également des élèves dans les parcs anglais.

Ce trafic a ainsi donné lieu à un mouvement d’affaires très rémunérateur pour notre industrie huîtrière, mouvement que nous sommes heureux de constater. Nous devons à la vérité d’en reporter le mérite pour une bonne part à la Société Lateulère et Cie dont le siège est à Arcachon et qui n’a pas craint dès les mois de juillet, août, septembre et octobre 1879, d’acheter plus de 40 millions d’huîtres, opération dont le résultat immédiat a été de faciliter l’exploitation huitrière d’un grand nombre de parqueurs par des avances d’argent et la sécurité d’une vente sûre et faite sur les lieux de production.

D’un autre côté, le commerce de l’élevage éprouvé lui-même par une mortalité sans exemple, a trouvé dans cette maison un approvisionnement tel, qu’il a suffi aux exigences de la plupart des acheteurs et leur a évité par la concentration de ses immenses produits, des courses et des démarches toujours longues et dispendieuses.

En outre, certains d’entre eux ont rencontré dans cette maison puissante des facilités de paiement qui n’ont jamais été refusées par le promoteur et l’âme de cette intelligente association, M. Marcel Dubos, banquier à Arcachon.

Cette revue rapide sur l’état de notre industrie ostréicole nous a été inspirée par une visite aux divers établissements de notre littoral où de tous les côtés nous avons vu se diriger les envois d’huîtres vers l’important établissement de la Société Lateulère et Cie, et dont les expéditions dépasseront certainement le chiffre de 50 millions soit 1,250 tonnes, c’est-à-dire près de la moitié des huîtres d’élevage qui sortiront cette année du bassin d’Arcachon.

L’Avenir d’Arcachon du 6 juin 1880 rapporte que le samedi 29 mai, l’allège[1] de M. Lateulère, et ayant à son bord une vingtaine de personnes, a chaviré au moment de quitter le chenal de Gujan, se dirigeant vers l’atelier de la maison. Malgré le mauvais temps et grâce au sang-froid et au courage montrés par l’équipage, tous ont pu rentrer à Arcachon, mais non sans avoir souffert. Quelques femmes ont éprouvé des crises nerveuses assez fortes. M. le docteur Rougier, appelé à donner les soins aux naufragés, a constaté que leur état ne devait pas inspirer de sérieuses inquiétudes.

Lu dans L’Avenir d’Arcachon du 25 avril 1880

M. Mauriac, adjoint au maire d’Arcachon, vient d’être frappé dans ses plus chères affections. Son beau-fils, M. Henri Bellais, intéressé dans la maison de banque Jules Dubos et Jean Mauriac, boulevard de la Plage, est mort à la fleur de l’âge, à trente ans, laissant une jeune veuve et deux enfants. Une nombreuse assistance, parmi laquelle nous avons remarqué l’Administration municipale, les conseillers municipaux et les représentants des diverses administrations de notre ville, assistait à la cérémonie funèbre qui a eu lieu jeudi à Arcachon, d’où le corps a été dirigé sur Langon, dans le caveau de la famille.

Lu dans L’Indépendant des Basses-Pyrénées du 27 avril 1881 : Depuis samedi dernier, la population arcachonnaise et du littoral du Bassin est plongée dans la consternation, par suite de la suspension des affaires de deux importantes maisons d’Arcachon : la maison de banque J. Dubos et J. Mauriac, et l’établissement ostréicole connu sous le nom de Lateulère et Cie.

Ces deux événements financiers prennent les proportions d’une véritable catastrophe pour notre région. On estime à plus de trois mille le nombre des personnes qui sont en relations d’affaires avec ces maisons.

Pendant toute la semaine, les bruits alarmants les plus contradictoires circulent sur ces malheureux événements. Nous ne les enregistrons pas, parce que rien de positif n’est encore connu quant à présent.

Nous constatons seulement que les opérations de ces maisons sont suspendues, et que les directeurs, avoués et occultes, de la maison Lateulère et Cie sont partis d’Arcachon.

L’opinion publique ne s’explique pas l’absence de M. Marcel Dubos, le principal directeur propriétaire de cette maison. Son départ précipité semble justifier les commentaires alarmants des marins, que nous désirons croire exagérés jusqu’à preuve du contraire.

Jusqu’à ce jour, nous n’avons pas voulu parler de ces événements, dans l’espoir que MM. Lateulère et Marcel Dubos répondraient victorieusement aux bruits dont ils sont l’objet. L’absence prolongée de M. Marcel Dubos nous force à nous occuper de cette affaire et à réclamer des explications immédiates, au nom des nombreuses familles de marins dont l’anxiété et les craintes sont bien légitimes ; pour beaucoup de petits parqueurs, les huîtres qu’ils ont apportées dans la maison Lateulère et Cie sont la récolte entière de cette saison, dont le produit doit les faire vivre jusqu’à l’année prochaine.

Marcel Dubos, l’homme si populaire à Arcachon, ne doit pas les laisser plus longtemps dans une si cruelle incertitude. Ses doubles fonctions de chef de maison et de conseiller municipal lui font un devoir de répondre au plus tôt aux accusations dont il est l’objet, et de défendre les intérêts de ceux qui sont sous sa protection, comme employés, fournisseurs et administrés.

L’opinion publique a été vivement surexcitée pendant le courant de la semaine. Dans toutes les communes du littoral, les rues et les places publiques sont le siège de groupes plus ou moins animés, dans lesquels on commente très vivement ces affaires. Samedi de la semaine dernière, plus de trois cents marins se sont attroupés devant la maison Lateulère et Cie ; on craignait, un moment, qu’ils ne se livrassent à de trop bruyantes manifestations et à des mouvements irréfléchis.

Pendant ces derniers jours, les rues de La Teste sont encombrées de groupes aussi nombreux qu’en période d’élections.

À la dernière heure, l’Avenir ajoute : Nous apprenons, pendant notre tirage, que les craintes des malheureux marins du Bassin ne sont que trop justement fondées. M. Marcel Dubos n’a pas reparu, et la gendarmerie a arrêté M. Lateulère aujourd’hui dimanche, à six heures du matin à Arcachon, et il est provisoirement écroué à la prison de la Teste, en attendant son transfert à Bordeaux pour le mettre à la disposition de M. le procureur de la République.

Deux autres mandats d’arrêt sont lancés, l’un contre Marcel Dubos, premier conseiller municipal d’Arcachon, l’autre contre Paul Lesca, tous deux pour le crime de faux et usage de pièces fausses.

Toute la population est consternée par cette catastrophe financière.

Au dernier moment, nous recevons la dépêche suivante :

Saint-Sébastien, 25 avril. Lesca, Marcel Dubos et une jeune femme les accompagnant (la maîtresse de Dubos)

sont détenus à l’hôtel du Commerce (Urdaneta, 24, Saint-Sébastien).

Lu dans L’Avenir d’Arcachon du 1er mai 1881 :

Des événements malheureux, dont les conséquences immédiates n’étaient pas à prévoir, viennent de se passer à Arcachon. La maison Lateulère et Cie, qui s’occupait du commerce des huîtres depuis bientôt trois ans, a suspendu ses paiements le 10 avril et par jugement en date du 25 du même mois, a été déclarée en faillite. Cette nouvelle a jeté dans la contrée une consternation d’autant plus grande que les commanditaires de cette maison, MM. Marcel Dubos et Paul Lesca, étaient partis d’Arcachon, le 17 avril et qu’ils avaient été vus traversant Hendaye au moment des fêtes de Pâques.

Des bruits de faux et d’abus de confiance ayant circulé, un ostréiculteur d’Arcachon, en retournant en Espagne, les fit arrêter sous sa responsabilité dans cette dernière ville d’où ils ont été dirigés sur Bayonne, où ils se trouvaient encore hier samedi.

À la suite de cette suspension de paiements, la Banque de MM. J. Dubos et J. Mauriac, où MM. Marcel Dubos et Lesca étaient employés et intéressés et qui escomptait les valeurs de la Société Lateulère suspendit également les siens et fut déclarée en faillite le 26 avril dans des conditions qui surprirent vivement tous ceux qui connaissaient cette importante maison. Depuis lors, les rumeurs les plus contradictoires, les unes exagérées, les autres odieuses, n’ont cessé d’être répandues sur tout le littoral où se faisaient principalement les opérations de ces deux établissements d’Arcachon (on a parlé beaucoup de faux ; pour notre part, nous conservons l’espoir qu’il n’y en a pas).

Il y a évidemment une perte qui sera très sensible à l’industrie huitrière du quartier maritime de La Teste ; certaines responsabilités vont se trouver engagées et tout cela est assurément pénible et très blâmable, mais de là à poursuivre d’imprécations les plus violentes, à accuser déjà publiquement des hommes qui ne sont pas condamnés, de faussaires, de criminels, il y a tout un abîme et, nous ne saurions trop nous élever contre des appréciations prématurées qui dans la Gazette, notamment, ont été émises avec un langage qui n’est certes pas l’expression de l’opinion publique.

Nous respectons et nous plaignons, autant que qui que ce soit, la situation des personnes éprouvées dans cette déplorable affaire, mais nous avons aussi les mêmes sentiments pour les familles des jeunes accusés, qui sont depuis quelques jours plongés dans la désolation, au moins égale à celle des créanciers.

Si la criminalité vient à être démontrée, nous n’hésiterons pas à la qualifier aussi sévèrement que nos confrères ; mais jusqu’à ce que la justice ait prononcé, nous garderons une réserve absolue, persuadés que c’est la conduite à tenir, la plus sage et la plus convenable dans les circonstances actuelles.

Maintenant que beaucoup de journaux ont publié leurs renseignements, nous allons faire connaître les nôtres.

Ainsi que nous le disons plus haut, nous croyons sincèrement qu’il n’y a pas eu de faux. Il est déjà assez regrettable que des abus de confiance qui semblent acquis, aient déjà été signalés, et de tels procédés s’ils se confirment méritent une entière réprobation.

Il a été cité, à tort selon nous, comme passif de la maison Lateulère, le chiffre de 1 million et au-delà, mais personne, que nous sachions, n’a songé qu’il devait y avoir un actif. En ce qui concerne la banque J. Dubos et J. Mauriac, on nous assure que son actif dépasse de 400 000 francs son passif ; si donc, comme on le prétend — ce que nous ignorons — la banque est engagée dans les opérations de la société Lateulère, tout est loin d’être perdu. Si la banque n’est pas responsable des valeurs Lateulère, il faut bien admettre d’autre part, qu’il y a un actif de ce côté et dans ce cas les créanciers auront encore un dividende. Quel sera-t-il ? nous ne pouvons pas le préjuger.

Ce qu’il résulte de nos informations que nous avons tout lieu de croire exactes, c’est que le déficit est bien au-dessous de ce qui a été annoncé.

Quoiqu’il en soit, un enseignement se dégage de cette déplorable affaire. Il reste prouvé de nouveau, que le commerce des huîtres ne peut supporter dans une seule exploitation, des frais généraux qui sont toujours considérables, lorsqu’il y a un nombreux personnel dirigeant, ne mettant pas comme on dit, la main à la pâte, et surtout lorsque dans le cas de la maison Lateulère, on se livre à des spéculations qui ne s’appuient pas sur des ressources pécuniaires, en rapport avec l’importance des achats.

L’industrie ostréicole n’est, en général, fructueuse que lorsque les intéressés sont là, constamment, pour surveiller les travaux multiples des parcs et y prendre part sans avoir la prétention de tout absorber ; c’est ce qui explique l’aisance de tous les marins de notre littoral qui s’occupent personnellement de leurs concessions et le succès des entreprises ostréicoles où les chefs, limitant leur action, ne cessent de diriger eux-mêmes le personnel qu’ils emploient afin de bien distribuer le travail, d’éviter les fausses manœuvres, de prendre rapidement une décision lorsqu’un accident survient dans les claires, etc.

Dans ces conditions seulement, les parqueurs retireront des bénéfices de leur industrie. Ce qui vient de se passer servira de leçon aux commanditaires de la maison Lateulère, et d’exemple à ceux qui voudraient tenter de semblables entreprises ; aussi espérons-nous que dans l’avenir nous n’aurons plus à relater des faits analogues à ceux qui viennent d’affliger si profondément les populations des différentes communes de notre littoral.

La Gazette d’Arcachon nous accuse d’avoir hésité à publier la nouvelle du sinistre qui vient de frapper notre localité. Il nous suffira de rappeler que la fuite de MM. Marcel Dubos, Lesca et Santiago n’a été réellement dévoilée que dans la matinée de samedi, par la dénonciation au parquet faite par quelques-uns des nombreux lésés dans cette affaire.

Or, notre journal s’imprimant le samedi même, il lui était matériellement impossible de publier une nouvelle qui, au moment de son tirage, n’existait pas. Il est vrai que nous aurions pu, anticipant sur l’événement, nous faire l’écho des bruits non encore confirmés, qui couraient en ville sur le compte des inculpés et sur la situation de leurs maisons. Nous eussions pu, au risque d’atteindre l’honneur et le crédit de gens qui n’étaient même pas encore des prévenus, les flétrir, les dénoncer, raconter sur leur compte toutes sortes d’histoires plus ou moins fantaisistes.

Nous avouons que nous sommes tout à fait impropres à ce métier et nous en laissons le monopole à la Gazette. La même Gazette s’efforce d’exploiter le désastre qui frappe tant d’honnêtes gens d’Arcachon, profit des basses rancunes de ses commettants. La passion sotte qui l’anime va jusqu’à lui inspirer les lignes suivantes, que nous nous bornons à dénoncer au mépris public : « S’il fallait s’en rapporter à certains bruits, d’autres membres du Conseil municipal seraient, englobés ou compromis dans les opérations de MM. J. Dubos et Mauriac, Marcel Dubos, Paul Lesca, Lateulère et Cie. Il est tout à fait inconcevable qu’en présence des faits scandaleux dont sont accusés plusieurs membres de notre assemblée communale, le Conseil municipal entier n’ait pas cru de sa dignité de donner en masse sa démission. »

Il nous semble qu’il suffit de signaler de telles inepties diffamatoires pour en faire justice.

Dans son précédent numéro, la Gazette, sans pouvoir rien alléguer de précis, sur la foi de ce qui n’était alors qu’une rumeur, demandait formellement que le Conseil municipal s’érigeant en haute cour de justice, fit assigner MM. Marcel Dubos et Mauriac à sa barre, et les condamnât à l’exil, à la prison, ou à la mort, à son choix.

Aujourd’hui, la Gazette exige que le Conseil municipal donne sa démission. Pourquoi ? Parce qu’il est compromis dans les opérations scandaleuses dont il s’agit.

Si cette honnête feuille avait dit qu’aucun des conseillers, moins M. Marcel Dubos n’était intéressé dans la maison Lateulère, qu’au lieu de les présenter comme compromis, elle eut fait de plusieurs d’entre eux des victimes, elle fut restée dans la vérité. Enfin, la Gazette (logique, d’ailleurs, une fois par hasard), tombe sur les électeurs d’Arcachon et les traite d’imbéciles, « d’inintelligents. »

Ce n’est pas assez. Il est bien évident que si le Conseil municipal est coupable, les électeurs qui l’ont nommé, le sont également. La Gazette se doit à elle-même de réclamer aussi leur démission en masse. Mais cela encore est-il suffisant ? Non certes. La justice, qui tient en ses mains les principaux coupables, doit aussi pourvoir à l’arrestation des complices. Nous nous attendons à voir incessamment le Conseil municipal et la population d’Arcachon, pris et mis en lieu sûr.

Ainsi le veut la Gazette, qui n’a pas tort, du reste. Car, lorsqu’il n’y aura plus personne à Arcachon, le journal des décavés de l’élection aura l’unanimité de l’opinion pour lui.

Arcachon, 7 mai 1881 : Après la banqueroute des banquiers Dubos et Mauriac évaluée à près de deux millions, après le mandat d’arrêt lancé contre M. Paul Lesca, compromis dans la même affaire, après la banqueroute de l’établissement ostréicole Lateulère et Cie, nous entrons dans la série des suicides.

On vient, en effet, de trouver pendu dans sa chambre, un vieillard, propriétaire de parcs et jouissant d’une parfaite réputation. Presque au même moment, un jeune homme se pendait également à La Teste. On ignore encore les motifs de ces deux suicides, bien que l’opinion, à tort selon nous, veuille les rattacher aux désastres financiers de ces derniers jours.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k775008h/f3.item.r=%22dubos%20et%20mauriac%22.zoom#

 

Lu dans L’Avenir d’Arcachon du 8 mai 1881 :

Affaire Dubos et Lesca : cette pénible affaire suit son cours. Les quatre personnes arrêtées ont quitté Saint-Sébastien et sont arrivées à Bordeaux il y a quatre ou cinq jours. On s’est étonné de la rapidité avec laquelle se sont accomplies les formalités d’extradition. On a même prétendu que c’était la nature grave et évidente des faits reprochés qui avait été cause de cette rapidité.

Nous croyons pouvoir affirmer qu’il y a là une simple supposition et que la vérité est celle-ci : ce sont les accusés eux-mêmes qui sont rentrés volontairement en France. Il n’y a donc point eu d’extradition à demander ou à obtenir. À Bayonne, un incident s’est produit qui a un peu retardé le « voyage » : on a immédiatement prétendu que Santiago P…, en passant la frontière, avait excipé de sa qualité d’Espagnol pour ne pas être remis entré les mains de la police française. Cette histoire n’a pas plus de fondement que la première ; Santiago P… a partagé le sort de ses inculpés sans la moindre tentative pour s’y soustraire.

Enfin les quatre accusés – Marcel Dubos, Paul Lesca, Santiago de P. et la fille Marie P. ancienne chanteuse de café-concert – sont arrivés au Fort du Hâ un jour plus tard qu’on ne les attendait. Le lendemain même, M. de Miollis, le juge d’instruction chargé de cette affaire, a procédé aux premiers interrogatoires.

M. Marcel Dubos a soutenu, ce que nous croyions pouvoir avancer l’autre jour, c’est que, parmi les charges relevées contre lui, les faux doivent être écartés : il n’en a pas commis, dit-il. Les efforts de l’instruction se portent d’ailleurs sur cet accusé. M. de Miollis qui s’était rendu le matin au fort du Hâ l’a mandé dans l’après-midi à son cabinet. Marcel Dubos, très affecté, a dû parcourir les couloirs du palais de justice entre deux gendarmes. Il paraissait particulièrement préoccupé de ce fait et s’inquiétait de le voir connu de sa mère. Au moment où il traversait un des couloirs qui donnent sur la salle des Pas-perdus, une femme s’est trouvée mal : c’est la mère de la maîtresse de Dubos, qui avait été citée comme témoin par le juge d’instruction.

On prétend que dans le second interrogatoire, Marcel Dubos, confronté avec plusieurs témoins, a dû changer d’attitude au point de vue des faits qui lui sont imputés. Il a dû reconnaître, dit avec certaines réserves la Petite Gironde, qu’il avait fait signer des papiers en blanc, qu’il avait utilisés comme billets à ordre. Ce fait serait certainement très grave s’il était prouvé. Seulement, on doit se rappeler que ce qui se passe dans le cabinet d’un juge d’instruction ne transpire que très difficilement et qu’il y a là un bruit, mais rien de positif. Marcel Dubos conserve, d’ailleurs, un maintien calme et énergique.

Les autres prévenus ont été aussi interrogés le même jour. Leurs réponses n’ont apporté aucun fait nouveau.

Avec ces premiers éléments d’informations, il parut absolument utile à M. de Miollis de  se rendre à Arcachon. Il est parti avant hier dans la matinée. Il s’est arrêté d’abord à La Teste, où un grand nombre de témoins a défilé devant lui. Arrivé à Arcachon, il s’est immédiatement transporté dans les bureaux de la maison Lateulère & Cie.

Si le secret le plus strict a été gardé sur la visite opérée dans cette maison, des suppositions seules sont permises, et, en pareille matière, nous pensons qu’il est mieux de s’en abstenir.

En somme, depuis six jours que l’instruction est commencée, rien de bien positif n’est parvenu dans le public. On s’est borné à des racontars, à des bagatelles de la porte[1]. Avant de prononcer un jugement définitif, nous persistons à croire qu’il faut attendre la lumière complète ; et n’en déplaise à la Gazette, nous ne voulons pas plus acquitter que condamner d’après ce que nous désirons.

D’une hypothèse qui lui serait agréable, la Gazette a fait une réalité et le plus joli de la chose c’est qu’elle se fâche contre les gens qui se laissent moins emporter qu’elle par leur imagination.

Que la Gazette le sache bien. Si les faits reprochés aux accusés sont vrais dans toute leur rigueur, nous serons les premiers à appeler sur eux la vindicte des lois. Mais jusqu’à preuve entière, il nous semble plus équitable de ne pas accabler encore des gens qui ont déjà à se défendre, contre tant d’ennemis, y compris la Gazette : la dite Gazette d’ailleurs ne fait pas preuve d’une grande magnanimité et d’un grand courage en piétinant un adversaire tombé.

La Gazette continue à demander aux conseillers municipaux de donner leur démission à raison de l’affaire Dubos, Mauriac et Cie. Elle dit qu’ils comprendront qu’elle parle dans l’intérêt de leur honorabilité. Rien à répondre. Quand on rencontre une ordure (sous-entendu une merde), il vaut mieux passer à côté, que de mettre le pied dessus (et pourtant, on dit que ça porte bonheur !)

Faillite F. Lateulère et Cie. — Jug. du 20 mai 1881, disant que le jugement du 25 avril 1881, déclaratif de la faillite F. Lateulère et Cie, négociants, à Arcachon, s’applique à Fernand Lateulère, Marcel Dubos et Paul Lesca et qu’à l’avenir cette faillite formera trois faillites distinctes. Syndic : M. Videau.

Mlle B…, qui avait été arrêtée en même temps que MM. Marcel Dubos et Lesca a été relâchée la semaine dernière. On parle également d’autres mises en liberté et M. Santiago de P…, notamment a été l’objet hier d’une ordonnance de non-lieu.

Cependant il est incontestable que plus l’on répandra des bruits alarmants sur l’instruction qui se poursuit en ce moment, plus l’on jettera de discrédit sur notre industrie, discrédit qui atteindra non seulement les victimes directes mais encore tous ceux qui ne sont mêlés en rien à tout ce qui s’est passé. Pour notre compte, nous attendrons avant de reparler de cette affaire que l’œuvre de la justice soit terminée.

À propos de cette triste affaire, nous nous demandons s’il est bien habile et convenable en même temps d’annoncer de nouvelles et prochaines catastrophes financières. Assurément, le malheur est grand et 1’industrie huîtrière a été fort éprouvée dans cette suspension de paiements, mais la chute de la maison Lateulère n’entraînera pas celle de toutes les maisons qui s’occupent d’ostréiculture sur notre littoral. Il y en a beaucoup parmi ces dernières qui ne sont nullement compromises dans les opérations qui ont amené l’arrestation de Saint-Sébastien et qui n’ont rien à redouter des suites qui peuvent en résulter.

Le Procès 

C’est aujourd’hui, lundi 22 mai 1882, que commence, devant les assises de la Gironde, le procès de Marcel Dubos et de Paul Lesca, accusés de faux et détournements au préjudice d’un grand nombre d’ostréiculteurs d’Arcachon ; les débats seront fort longs et le jury n’aura pas à statuer sur moins de 1987 questions.

 La fuite et l’arrestation des deux accusés ont fait trop de bruit pour que nous ayons besoin d’en rappeler les circonstances. Nous voulons seulement, au moment où ce procès va s’ouvrir, indiquer en quelques mots la nature exacte des faits relevés contre les accusés et les circonstances dans lesquelles ils ont été accomplis. La première maison spoliée dans l’affaire, ne l’oublions pas, est la banque Dubos et Mauriac. C’est en effet à son préjudice que Marcel Dubos, alors simple employé, quoique fils d’un des chefs de la maison, a commis ses premiers détournements. Paul Lesca, également commis de la maison et plus spécialement chargé de la comptabilité, fut le complice obligé de Marcel Dubos dans ses premiers abus de confiance.

Lu dans Le Moniteur des Pyrénées du 24 mai 1882

Cour d’Assises de la Gironde – L’Affaire d’Arcachon, Dubos & Lesca

L’audience commence très tard. Il est près de onze heures quand la cour entre en séance. La salle est bien garnie.

En prévision de la longueur des débats, deux jurés supplémentaires sont nommés et M. le conseiller Rozier est adjoint comme assesseur à la Cour.

Marcel Dubos parait très éprouvé par sa longue détention en même temps que fort ému de sa comparution devant la Cour d’Assises. Sa figure convulsée, sa poitrine oppressée, ses yeux rougis révèlent ses profondes souffrances. C’est un jeune homme d’aspect assez élégant. Il porte de longues moustaches et les cheveux abondants rejetés en arrière en coup de vent.

Jean-Paul Lesca semble plus vieux que son co-accusé, bien qu’il n’ait que vingt-neuf ans, tandis que Dubos en a trente-deux. Maigre, élancé, les traits assez accusés, Lesca possède presque la tournure d’un militaire en civil. Il a de fortes moustaches noires. Bien que ses cheveux soient gris et déjà rares, cet accusé porte les cheveux partagés par le milieu à la Chérubin avec un gros paquet de boucles tout autour de la tête, dignes des angelots qu’on trouve dans les peintures classiques, et des frisettes qui sont réellement de mauvais goût.

Dubos et Lesca sont vêtus de noir et conservent sur le banc des accusés une attitude fort correcte. Dubos seul parait vouloir faire un peu de bravade.

Aux questions d’identité posées par M. le président Bera, les accusés répondent qu’ils exercent la profession de commis banquiers à Arcachon. Marcel Dubos, pendant sa courte réponse, a peine à maîtriser les sanglots qui lui montent à la gorge et l’étouffent.

Acte d’accusation

« À la date du 17 janvier 1864, les sieurs Jules Dubos père et Mauriac fondaient à Arcachon une société ayant pour objet les opérations de banque. Marcel Dubos, fils de l’un des associés, travailla dès le début dans la maison. Il en fut tout d’abord l’unique employé. Mais plus tard, la société ayant prospéré, on lui adjoignit d’autres commis parmi lesquels son cousin, Paul Lesca. Ils recevaient chacun 150 fr d’appointements par mois ; mais Marcel Dubos était en outre intéressé dans les bénéfices de la Société.

Bien qu’il n’ait jamais été associé, les liens qui le rattachaient à l’un des chefs de la maison lui donnaient, à l’égard des autres employés, une situation prépondérante ; il était mêlé à toutes les affaires et signait même par procuration de Dubos et Mauriac dans les divers actes qu’il pouvait faire pour le compte de l’association dont il se trouvait être en quelque sorte le mandataire.

Paul Lesca était chargé plus particulièrement de tenir les livres, notamment les feuilles de journée et le livre des effets où étaient inscrites, sous des numéros d’ordre, les valeurs à recevoir avec une colonne destinée à en indiquer la sortie. Le contrôle de la comptabilité était exercé tant par les chefs de la maison que par Marcel Dubos.

Dans le courant de l’année 1880, ce dernier fondait à Arcachon, de concert avec Paul Lesca, un sieur Lateulère et un sieur Belay, aujourd’hui décédé, une association ayant pour but le commerce des huîtres. Ce fut là une association de fait qui n’eut jamais d’existence légale, bien que les associés et spécialement Marcel Dubos se soient servis de la signature sociale : « Lateulère et Cie ». Marcel Dubos fut le chef de cette nouvelle maison ; lui seul y avait apporté des capitaux ; lui seul passait les marchés et centralisait les affaires ; Lesca et Lateulère participaient aux opérations, mais ils avaient un rôle complètement effacé.

Telle était la situation des associés, lorsque, dans le milieu du mois d’avril 1881, ils prirent subitement la fuite et se réfugièrent en Espagne. En même temps, plusieurs plaintes parvenaient au parquet de Bordeaux révélant à la charge de l’un d’entre eux, Marcel Dubos, des faux en écriture commerciale. La faillite de la maison ostréicole Lateulère et Cie et celle de la maison de banque Dubos et Mauriac suivaient à bref délai.

Une instruction fut ouverte et dirigée tout d’abord sur les faux qui faisaient l’objet des réclamations dont le parquet était saisi. Marcel Dubos et Paul Lesca avaient été arrêtés et ramenés à Bordeaux, les auteurs des plaintes furent invités à s’expliquer en leur présence ; tous avaient été victimes de fraudes identiques : on leur avait présenté des mandats dont le montant variait de 500 à 10 000 francs, souscrits à leur ordre par Lateulère et Cie, et revêtus d’un endossement paraissant souscrit par eux-mêmes à l’ordre de la maison de banque Dubos et Mauriac.

N’ayant jamais signé de pareils endossements, ils refusèrent de payer. La plupart d’entre eux ont reconnu leurs signatures ; mais ils affirment ne les avoir jamais données pour des endossements de valeurs.

Il n’a pas été difficile d’établir dans quelles conditions ces signatures avaient été surprises. Les plaignants sont tous des parqueurs qui vendaient des huîtres à la Société Lateulère et Cie ; le prix de ces fournitures leur était ensuite payé sur présentation de bons ou de chèques. Lorsqu’ils venaient toucher le montant de leurs chèques, Marcel Dubos, toujours présent, gérant effectif de la Société, ne se contentait pas de leur en faire signer l’acquit ; il exigeait aussi d’eux une seconde signature sur une feuille de papier blanc, en leur persuadant qu’il en avait besoin comme garantie, tantôt, disait-il, vit à vis de ses associés, tantôt vis-à-vis de la maison de banque Dubos et Mauriac, qui lui fournissait les fonds.

Ces faits se passaient dans les premiers jours de janvier 1881. La Société Lateulère et Cie était ruinée ; elle entraînait dans sa chute la maison de banque Dubos et Mauriac. Marcel Dubos, à bout de ressources, cherchant par tous les moyens à se procurer des fonds, créa des valeurs fictives paraissant souscrites par Lateulère et Cie, et y fit figurer comme endos les signatures obtenues de ses créanciers à l’aide des coupables manœuvres qui viennent d’être décrites. Neuf mandats revêtus de faux endossements ont été ainsi négociés ou remis en couverture par l’accusé.

Marcel Dubos se reconnait l’auteur de ces mandats, ainsi que des endossements incriminés, mais il déclare n’avoir commis aucun faux, car les signatures des parqueurs lui auraient été données à titre de complaisance. Il prétend aussi qu’il n’avait fait à ses vendeurs que des avances et que ceux-ci, pour le couvrir, lui avaient en échange librement souscrit des valeurs. Les déclarations si énergiques, si nettes et surtout si concordantes de tous les témoins démentent absolument de pareilles allégations.

L’information a eu, dès le début, à relever d’autres faits d’une nature non moins grave. Des détournements considérables ont été accomplis au préjudice de la maison de banque Dubos et Mauriac. La preuve en résulte tant des déclarations de M. Mauriac que des constatations de l’expertise.

Les faits remontant à 1868 sont prescrits ; mais l’instruction établit, à la charge de Marcel Dubos, un premier détournement d’une valeur de 386 fr 80 c commis en 1873. C’est lui qui le jour de l’échéance a passé les écritures de la maison, et il a précisément omis sur le livre de caisse le montant de cet effet, qui figure comme encaissé sur le livre des encaissements

De 1874 à 1879, durant cinq années, un très grand nombre de traites représentant une valeur de plus de 194 000 francs ont été détournés. Cette longue série d’abus de confiance est imputable concurremment à Marcel Dubos et à Paul Lesca.

Au cours de l’année 1879, Marcel Dubos, comprenant que les détournements ne pouvaient être dissimulés plus longtemps, fonda la maison Lateulère et Cie dont il prit la direction, et à laquelle il ouvrit un compte chez MM. Dubos el Mauriac. Lors de l’inventaire de 1879 dans la maison de banque, cet accusé imagina fort habilement de faire endosser sans réserves par la société nouvelle tous les détournements déjà perpétrés, soit par lui, soit par Paul Lesca, et dont le chiffre s’élevait pour la période de 1874 à 1879 à plus de 194 000 francs. On les déguisa sous l’apparence d’emprunts ou comptes courants faits à la Société Lateulère et Cie. Le montant du déficit fut ainsi glissé au débit de cette maison ; on dut laisser le rapport de ce compte sur les livres de 1880. Ce compte, qui était au 31 décembre 1879 débiteur de 71 988 fr 70 c, fut reporté en 1880 au chiffre de 275 366 fr 40 c. On se procura ensuite comme couverture de cette somme des valeurs quelconques, la plupart fictives et sans consistance, qui furent remises à Dubos et Mauriac pour remplacer dans leur portefeuille les valeurs qui en avaient été soustraites.

Cette opération frauduleuse, dont l’accusé Lateulère ne fut informé que plus tard, a été accomplie ou tout au moins inspirée par Marcel Dubos. La preuve décisive existe contre lui. Deux écrits très importants ont été saisis chez 1es accusés. Dans le premier, Marcel Dubos et Lesca rappellent eux-mêmes qu’à la date du 31 décembre 1879, ils ont porté en compte dans la maison Dubos et Mauriac une somme leur incombant personnellement, et de laquelle ils ont rendu Lateulère et Cie responsables ; ils ajoutent que, pour la portion afférente à Paul Lesca, M. Lesca père fournit une garantie immobilière conditionnelle à la Société Lateulère et Cie, moyennant laquelle cette Société donna quittance à Paul Lesca de sa part. Il est à remarquer que dans ce document le nom de Lateulère ne figure pas, et que celui de Bellay a été nécessairement ajouté après coup, car celui-ci était déjà décédé au moment de la confection de l’écrit, c’est-à-dire au moins à la fin de juin 1880, époque à laquelle a été consommé le rapport frauduleux qui en était le principal objet.

C’est là, dans tous les cas, un aveu de culpabilité aussi bien pour Marcel Dubos que pour Paul Lesca.

Dans le second écrit, daté du 27 janvier 1881 et signé de sa propre main, Marcel Dubos se reconnaît personnellement responsable jusqu’à concurrence de 24 000 francs ; faisant allusion au précédent écrit qu’il relate, il fixe nettement sa part à ce chiffre. Paul Lesca se déclare débiteur de la même somme vis-à-vis de la société Lateulère et Cie.

Enfin, pendant le mois d’octobre 1880, Marcel Ducos a encore détourné un capital de 8 355 fr dont il avait reçu le dépôt des héritiers Legallais au nom et comme mandataire de la maison Dubos et Mauriac. Celle-ci demeure donc toujours responsable du versement, et c’est bien, eu définitive, à son préjudice que l’abus de confiance a été commis.

La participation de Paul Lesca aux détournements accomplis de 1874 à 1879 est également établie. Il reconnait, du reste, avoir détourné pour 40 900 fr environ de valeurs ; la seule question discutable, en ce qui le concerne, serait une question de quotité.

Trois autres crimes de même nature lui sont également personnellement imputables. Au cours de 1’année 1881, deux traites — l’une de 114 fr 20, l’autre de 281 fr 25 — ont disparu. Paul Lesca seul peut les avoir enlevées ; elles sont inscrites, en effet, sur le livre des encaissements de la maison même de cet accusé, et elles n’ont été reportées, par lui, ni sur le livre de caisse ni sur la feuille de journée.

Enfin, à la veille de prendre la fuite, et sans doute pour faire face aux frais de voyage, il est allé chez une femme Carrère, à Arcachon, encaisser pour la maison de banque deux traites d’une valeur totale de 6 à 700 francs.

Le détournement d’effets dont le montant s’élève à plus de 2l0 000 fr une fois accompli, les accusés ont dû, pour les dissimuler, recourir à la falsification des livres pendant cinq années, de 1874 à 1879. Paul Lesca a faussement mentionné dans une colonne du livre des numéros de sortie régulière de tous les effets détournés, il inscrivait pour chacun d’eux le mot Caisse, en imitant l’écriture de M. Mauriac.

Ces altérations n’étaient pas suffisantes ; en fin d’année, l’inventaire du portefeuille devait nécessairement révéler les détournements par la comparaison avec le solde en compte des effets au grand livre. Il fallut donc falsifier les inventaires ; c’est encore Paul Lesca qui se rendit coupable de ce faux ; il en avoue l’exécution matérielle et reconnaît également être l’auteur de ceux qui ont été constatés sur le livre des numéros.

Les inventaires ainsi dénaturés sont ceux des années 1873, 1874, 1875, 1876, 1877, 1878 et 1879. Les altérations se manifestent généralement sous la forme d’erreurs volontaires d’addition, soit d’exagération calculée dans le montant de certains effets ; les premiers étaient, de plus, obtenus à l’aide d’un grossissement de chiffres partiels que l’accusé rétablissait ensuite dans leur exactitude par un grattage ; de cette manière, il parvenait à faire cadrer les résultats des inventaires avec les mentions du grand livre et à dissimuler les divergences qui auraient résulté des détournements.

En 1880, Paul Lesca, sous l’inspiration avouée de Marcel Dubos, porte au compte de Lateulère et Cie, sur le grand livre de la maison Dubos et Mauriac, un débit de 203 317 fr 70 c, équivalant aux valeurs détournées. Le rapport du compte des effets à recevoir subit une altération semblable. Par cette opération, Marcel Dubos et Paul Lesca avaient transporté le déficit du compte des effets au compte Lateulère. Mais pour essayer de tout dissimuler avec succès, ils durent reporter aussi sur le livre des comptes courants le débit du compte Lateulère s’élevant de 6 433 fr 76 c à 273 397 fr 70 c.

Les accusés n’ont pas d’antécédents judiciaires, mais leur conduite laissait à désirer. Il est notoire que Marcel Dubos se livrait à des dépenses excessives et qu’il entretenait à grands frais une maîtresse (25 000 fr en deux ans ; au cours de l’audience, le prévenu rectifiera, « en quatre ans, soit environ 6 000 fr/an »). Paul Lesca dépensait également beaucoup d’argent. Avant d’entrer dans la maison Dubos et Mauriac il avait été employé chez M. Harris Johnston aux Pêcheries de l’Océan et y avait commis un détournement de 1 500 francs. Malgré ce précédent déplorable, il avait obtenu, avec la confiance de MM. Dubos et Mauriac, la situation qu’il occupait dans leurs bureaux.

En conséquence, etc. »

La lecture de ce document, et celle de l’arrêt de renvoi devant la cour d’assises, dure plus d’une heure.

La Petite Gironde du 5 juin 1882

Marcel Dubos et Paul Lesca, condamnés par la cour d’assises de la Gironde à trois et à deux ans de prison, ont quitté depuis samedi leurs vêtements civils pour prendre le costume des condamnés. On a dû leur couper les moustaches et leur tailler réglementairement les cheveux. Avant d’être dirigés sur une maison centrale,

 

l’abbaye d’Eysses[1] à Villeneuve-sur-Lot probablement, ils attendent au fort du Hâ le résultat de la poursuite dirigée contre la maison Lateulère et Cie pour banqueroute simple.

Vendredi 15 juillet 1904, M. Émile Lateulère, courrier de St-Ferdinand a trouvé une montre de dame et un portefeuille contenant des billets de banque. Il a déposé ces objets qui ont été restitués aux perdants. Toutes nos félicitations à cet honnête employé.

 

[1] – L’ancienne abbaye bénédictine Saint-Gervais-Saint-Protais est achetée en 1803 par le gouvernement pour en faire une maison centrale. La maison de détention d’Eysses est établie par le décret impérial du 16 juin 1808.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1499161f/f3.item.r=%22banque%20Dubos%20et%20Mauriac%22.zoom

Voir aussi

https://www.retronews.fr/journal/la-gironde/24-mai-1882/2003/3901933/3

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5431516p/f2.item.r=lateul%C3%A8re.zoom

https://www.retronews.fr/journal/la-petite-gironde/05-juin-1882/241/1263559/2

https://www.retronews.fr/journal/la-petite-gironde/22-mai-1882/241/1278581/2

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5664822p/f13.image.r=%22Fernand%20Lateul%C3%A8re%22?rk=21459;2#

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5429942r/f1.item.r=dubos%20lesca%22fort%20du%20h%C3%A2%22.zoom#

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5429944k/f2.item.r=lateul%C3%A8re.zoom#

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5422320x/f2.image.r=%22banque%20Dubos%20et%20Mauriac%22?rk=150215;2#

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5263642g/f3.item.r=%22Marcel%20dubos%22maitresse.zoom#

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5429941b/f1.image.r=lateul%C3%A8re?rk=21459;2#

L’Avenir d’Arcachon du 11 avril 1880

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5422315m/f1.image.r=lateul%C3%A8re?rk=42918;4#

[1] – Cette société regroupe quatre actionnaires : Fernand Lateulère, Marcel Dubos, Paul Mauriac, Henri Bellais qui, tous quatre, sont employés de la Banque Ducos & Mauriac à Arcachon.

[1] – Pourrait être la chaloupe pontée Jeanne d’Arc.

[1] – Bagatelles de la porte : parade faite à la porte des spectacles forains pour encourager le public à entrer.

Raphaël

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