La maison Lalanne, place Jean Hameau

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La place Jean Hameau est sans doute le noyau du bourg édifié à partir du XVIe siècle ; la concentration des vestiges anciens dans son voisinage semble le confirmer. Carrefour des voies conduisant à Bordeaux, Arcachon, Cazaux et Le Pyla, la place Jean Hameau perd de son importance avec la mise en service de la voie directe.

L’édifice qui trône sur la place et qui reste pour les Testerins la « maison Lalanne », Jeanne Lestout en ayant fait don à la commune en 1928, est signalé à l’entrée par un panneau sur lequel est inscrit « Hôtel Daisson-Dignac » ; ne faudrait-il l’appeler « hôtel Taffard de la Croix Blanche » puisque c’est Pierre de Taffard[1], négociant, habitant des Chartrons, à Bordeaux, qui  l’aurait construit ?

Édifié à partir d’une demeure ancienne, il est pendant un siècle la résidence de riches armateurs.

Laissons Denis Blanchard-Dignac nous conter l’histoire de cette bâtisse.

Le 12 mars 1751, Jean Daysson, négociant et armateur, achète à Pierre de Taffard la Croix Blanche, négociant, d’une ancienne famille testerine mais résidant à Bordeaux, paroisse Saint-Rémy : « Une maison faisant fassade à la place de Loby au midi, consistant en diverses chambres hautes et basses, fournières et autres dépendances, un chais et le grenier au dessus qui est à côté du levant de la dite maison … et un jardin attenant à la maison du côté du nord aboutissant au jardin du sieur vendeur de son autre maison, une barradisse  entre deux avec le droit de passage avec cheval ou charette sur le terrain du côté du Nord qui est entre le dit chay et grenier, et un autre chay appartenant au dit sieur vendeur qui lui demeure réservé … » .

Le dit chais, plus les autres dépendances et bâtisses seront acquises par la veuve de Jean Daysson, Marie Baleste-Dubrocq, le 26 août 1784.

Jean Daysson, représentant d’une riche famille d’armateur testerin, marque sa propriété par des symboles maritimes : la petite ancre gravée au-dessus de la fenêtre médiane du premier étage et les motifs de cordage en médaillon de deux autres fenêtres.

D’ailleurs, l’ensemble du travail architectural, plus proche du style Louis XVI que Louis XV, est typique d’un ouvrage provincial de la deuxième partie du XVIIIe siècle. À l’intérieur, à droite du vestibule, le salon est de style Louis XVI. Au-dessus de la cheminée, des boiseries habilement sculptées sont également assez caractéristiques d’une commande de cette époque, voire même plus avancée dans le règne de Louis XVI.

Il n’en reste pas moins que dans la paroisse de La Teste de Buch, ce raffinement, pour simple et de bon goût qu’il soit, doit être remarqué. D’autant qu’en dehors du château féodal des Captaux de Buch dont il ne subsiste principalement que le vaste donjon, et l’hôtel Louis XIII de la famille de Caupos, l’actuelle « Centrale », on ne dénombre que trois ou quatre maisons de quelque intérêt, noyées au milieu des habitations plus modestes ou rustiques.

Le contraste architectural nous invite à nous pencher sur la personnalité de Jean Daysson. Issu d’une nombreuse et ancienne famille du captalat de Buch, il peut descendre de Raymond Daysson, syndic des habitants de Gujan, en 1535.

Jean Daysson est dit Jeantas – « Gros Jean », dérivé du gascon Jan – que ses contemporains traduisent sans doute « J’entasse », en considérant le patrimoine de cet armateur qui, outre forêts, maisons et magasins, possède une partie de la flotte marchande du pays de Buch. Il accroit considérablement les biens que lui a légués son père Jean Daysson, dit de Bernet (1674-1749), négociant de La Teste et époux de Marie Vacquey. Jean Daysson est également prolifique dans ses unions. Le 16 septembre 1721, il épouse une demoiselle Marie de Peyjehan, de souche testerine ancienne, décédée le 8 mai 1731, à l’âge de 31 ans après lui avoir donné cinq enfants dont trois meurent en bas âge. Le 1er décembre 1731, Jean Daysson se remarie avec Marie Martin ; de cette union naissent trois enfants dont deux meurent aussi en bas âge. Marie Martin décède le 9 juillet 1734, à l’âge de 28 ans ; Jean Daysson se remarie le 22 juin 1735 avec Marie de Baleste-Dubrocq dont il a neuf enfants ; deux filles et un fils seulement survivent : Marie, née en 1737, épouse de Jean Bestaven, négociant à Saint-Paul-en-Born ; Marguerite, née en 1748, épouse de Pierre Dejean ; et Pierre-Auguste, né le 8 Mars 1750, époux de Marie Bestaven, parente de son beau-frère.

La classique inclination vers le fils de l’épouse vivante restreignent les légataires du patrimoine familial.

Jeantas n’est pas seul dans le consortium Daysson. Son neveu, le fils de sa cousine Jeanne-Marie Daysson, épouse de Jean Dignac, le jeune Pierre-Jean Dignac, qui a obtenu son brevet de Capitaine au grand cabotage en 1766, est son bras droit sur les mers. Pierre-Jean Dignac, qui devient ensuite corsaire, ira loin ; il écume les océans ! On le retrouve à la Martinique, à Saint Domingue et, en février 1780, devant Brest, puisqu’il appuie l’escadre du Général de Rochambeau, lors de la guerre d’Indépendance des États-Unis d’Amérique. Le corsaire Pierre-Jean Dignac, périt en mer vers 1802, après avoir commandé dans la guerre de course contre les anglais le vaisseau « La Réunion », aviso armé en guerre.

Pierre-Auguste Daysson, le fils choisi, est comme son père plus enclin à défendre ses intérêts sur terre qu’à monter sur les bateaux armés par lui. Après la mort de son père, le 2 septembre 1761, tout prouve qu’il continue à gérer les affaires familiales avec la même réussite. En revanche, il ne suit pas son exemple sur le plan matrimonial. De son unique mariage avec Marie Bestaven, il n’a qu’une héritière, Anne-Élisabeth, née en 1798.

C’est peut-être Marie Bestaven, issue d’une importante famille bourgeoise de Saint-Paul-en-Born qui fait poser les panneaux de boiserie dans la maison dont le style s’avère plus tardif que celui de la façade ; ils lui seraient contemporains, les motifs musicaux des boiseries du salon se retrouvant dans nombre d’hôtels de la fin du XVIIIe siècle.

Le 12 mai 1813, Anne Élisabeth, la fille unique de Pierre-Auguste Daysson et Marie Bestaven, épouse Pierre-Edmond Dignac, fils unique de Pierre-Jean Dignac, le corsaire, et de son épouse Marie-Julie Baleste-Baillon.

Les fonctions de juge suppléant, puis de greffier et d’édile municipal de Pierre-Edmond Dignac, lui laissent probablement quelques temps libre, car il semble partager agréablement son temps avec son épouse entre leur résidence testerine  de la Place de Laby, devenue Place Tournon à la Restauration, et leur hôtel bordelais du 20 rue Michel Montaigne.

Pierre-Edmond Dignac décède en 1838 en laissant deux fils, Pierre-Eugène et Timothée.

Remarquons ici que Pierre-Eugène, maire et notaire de Gujan-Mestras (1817­1885), époux en première noce de Marie-Antoinette de Fresquet et en seconde d’Isoline Baleste-Marichon, fera édifier, en 1870, sur un terrain – au 23 rue Pierre Dignac – venant de la succession de Jean Daysson-Jeantas, une maison à l’architecture proche de l’hôtel familial de la place de Tournon.

Le 10 novembre 1851, Anne-Élisabeth Dignac vend la maison de la Place de Tournon qu’elle délaissait depuis le décès de son mari et réside alors définitivement à Bordeaux.

Gustave Hameau, docteur en médecine comme son père, le célèbre docteur Jean Hameau, époux de Marguerite Fleury, séjourne dans l’hôtel de la Place de Tournon de 1851 à 1878 (ou 1872). Il est maire de La Teste de 1857 à 1862, puis s’installe à Arcachon, dont il est également maire de 1880 à 1881.

En 1872, Gustave Hameau vend la maison à Pierre Lesca, industriel en résine à La Teste, issu d’une ancienne famille de La Teste qui connut un grand essor sous le Second Empire.

Puis la maison passe au docteur Pierre Lalanne qui en fait sa résidence principale.

Jean Marie Louis Lalanne (1854-1909), fils du précédent, épouse, le 8 mai 1881, Marguerite Marie Jeanne Lestout (1858-1938). Jean Marie Louis Lalanne est médecin et Président  de la Société Coopérative des Ostréiculteurs vers 1888, fondateur de la Coopérative des résineux (1897), est, en 1903, le premier Testerin à se déplacer avec un tricycle à moteur. (G.Sore)

Par testament en date du 14 novembre 1928, Madame Lalanne (née Lestout) lègue sa maison de la Place Jean Hameau à la commune de La Teste, mais à charge pour cette dernière de fournir « un logement décent » au curé de la paroisse.

En mars 1910, en effet, la municipalité voulant récupérer le presbytère qui se trouve alors près de l’église, refuse d’en renouveler le bail au curé Delmas, sans se préoccuper de lui fournir un autre logement. C’est ainsi que depuis mars 1910, les curés successifs de La Teste, sans logement de fonction, changeront plusieurs fois de domicile.

Madame Lalanne décède en 1938. Son testament, déposé le 31 mars 1938 chez le notaire D…, est attaqué par ce dernier, parce qu’il annule un testament antérieur en faveur d’un membre de sa famille. Le procès en instance, en plus des lois réglant la séparation de l’Église et de l’État, empêche la municipalité d’accepter le legs Lalanne.

En 1942, le notaire D… perd son procès et la maison de Madame Lalanne peut revenir à la commune si celle-ci accepte le testament. En 1942, sous le régime de Vichy, les lois édictées sous la 3ème République, en particulier celles concernant l’Église et l’État, sont en sommeil. Le maire Lhermite et le premier adjoint Jacques Boisot estiment qu’il faut saisir l’occasion et persuadent le Conseil Municipal d’accepter le testament Lalanne. Il n’est même plus nécessaire de fournir au curé « un logement décent » car, en effet, lassé de voir, depuis 1910, à chaque changement de curé, le nouveau prêtre obligé de chercher un domicile, l’archevêché a acheté, rue Chanzy, la maison de feu le docteur Semiac pour servir de presbytère ; l’abbé Diet, curé par intérim, s’y est installé en 1937.

Cependant, afin de respecter l’intention de Madame Lalanne, une indemnité de 90 000 francs est versée à l’archevêché par la commune.

C’est ainsi que la maison Lalanne, devenue l’hôtel Lalanne après sa restauration, entre dans le patrimoine communal et l’édifice est désormais affublé du qualificatif « Maison Lalanne ».

Il y a trop peu d’édifices anciens dignes d’intérêt dans la commune de La Teste-de-Buch, pour que l’on ne considère pas avec attention la restauration de 1972 : l’hôtel perd sa balustrade et son cadran solaire considérés comme des ajouts du XIXe siècle. Dégagées de tous les alourdissements du siècle dernier, réapparaissent de pures formes architecturales, simples mais belles, caractéristiques du « siècle des lumières ».

La « Maison Lalanne » devient bibliothèque municipale et, un temps, office de tourisme.

En 2004, le renouvellement de la protection de la Maison Lalanne a été refusé en vue du projet d’implantation de « La Poste ». « La maison Lalanne ne semble plus faire l’unanimité, pour les uns c’est une verrue dans le paysage, pour d’autres c’est un patrimoine communal ». La démolition de l’immeuble est alors envisagée afin de remodeler la place Jean Hameau…

 

https://shaapb.fr/wp-content/uploads/files/SHAA_034_opt.pdf

https://bassin-paradis-academie.com/2017/07/25/la-centrale-quez-aco-des-vieilles-pierres-tout-numerique/

La Teste : maison Lalanne, place Jean Hameau

http://toponymielateste.free.fr/Les%20rues%20de%20La%20Teste,%20Pyla%20et%20Cazaux..htm

[1] – Serait-ce le Testerin Pierre Taffard de La Ruade, baptisé le 25 mai 1701, marié le 1er février 1742, à La Teste-de-Buch, avec Marie Eymeric, née le 28 avril 1723 à La Teste-de-Buch. Les futurs conjoints étant cousins germains “… ne s’étant trouvé d’autre empêchement que celui du double empêchement canonique du second degré de consanguinité et d’afinité (sic) entre eux, desquels ils ont été dispensés par un bref de notre Saint père le pape, le troisième septembre dernier, fulminé à l’officialité de Bordeaux par une sentence du tantième second du mois de décembre… leur ay donné la bénédiction nuptiale du consentement de leurs parents etc… “

 

Raphaël

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