Jacques Nompar de Caumont La Force

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Nos lecteurs connaissent la fin glorieuse de M. le lieutenant de Caumont, mort, le 30 décembre dernier, des suites d’une chute d’aéroplane.

Ce vaillant officier est le frère de Mme de Luppé[1], qui habite la villa Cyrnos[2] à Arcachon. Il avait coutume d’y venir faire chaque année un court séjour.

Jacques Nompar de Caumont La Force, né le 29 mai 1882 à La Jumellière (Maine-et-Loire), et mort en service aérien commandé le 30 décembre 1910 à Versailles (Yvelines), est un militaire français, pionnier de l’aviation.

Alors qu’à quelques kilomètres de distance un autre aviateur battait le record du monde de distance, un officier de Dragons, le lieutenant Jacques de Caumont, a trouvé la mort à Saint-Cyr par une chute de son monoplan. Le lieutenant de Caumont s’était arrangé pour tenter de remporter la Coupe Deperdussin, offerte pour le vol le plus rapide de 100 kilomètres avec un passager. C’était pratiquement une machine neuve, et le lieutenant la testait avant de se lancer dans une tentative de battre des records.

C‘était il y a trois jours, avenue Marceau, par un matin clair, dans la gaieté vivante d ‘un jour d’étrennes. Une lourde automobile se frayait un passage au milieu des familles en joie, des petites charrettes de mimosas, des enfants serrant dans leurs bras les poupées toute neuves, et elle venait se ranger au ras du second trottoir. Cette auto avait un aspect étrange, fermé, sombre. Les passants s’arrêtaient instinctivement pour voir ce qui allait en sortir …… ?

Il en sortit un cercueil… Mais pas un cercueil comme les autres. Le drapeau tricolore qui l’entourait de ses plis laissait à peine deviner le drap noir. Un casque de dragon, des épaulettes d’or, une longue épée de cavalier, une croix de la Légion d’honneur allumaient des  éclairs. Cela dura quelques secondes… Puis, des hommes prirent le cercueil et lourdement, marche par marche, tout s’éteignit dans le noir d’un caveau d’église.

Quand le cercueil fut bien installé sur deux tréteaux, les hommes partirent, et seul, le prêtre resta avec le défunt.

La puissance de la mort apparut alors. Le noir sembla oppresser la lumière des cierges. Une buée ternit l’éclat du casque. Dans l’obscurité,  la main cherchait, sans les trouver, la petite croix et le ruban rouge.

Seule, s’affirmait la lourde masse du cadavre comprimée dans le triple cercueil.

Vanité des vanités !…

C’était bien la défaite, l’anéantissement dans la nuit,  la solitude, le silence, avec, au loin comme une ironie, le bruit murmurant de vie et le sentiment que là-haut, par-delà ces lourdes pierres humides, il y avait  encore du soleil et des passants heureux qui le buvaient.

Et, dans le prêtre, l’homme songea.

Penser, pauvre cadavre inerte,  sombré au fond de ce caveau, qu’il y a trois jours, plein de force et de  santé, tu volais dans l’espace et dans le bleu !… Il y a trois jours, tu étais jeune, aimé, envié …… la vie te tendait ses deux bras… l’avenir t’appelait …… Et te voilà vaincu, écrasé, fini …… Combien il eût été plus simple de te contenter de ce que tu avais !

Brillant cavalier …… tu pouvais, puisque tu aimais l’espace, te griser  de vitesse relative et de lumière terrestre. Riche ……. tu pouvais, comme tant d’autres, payer le progrès avec ton argent, mais pas avec ton sang ! …… Tu pouvais jeter ta jeunesse à tout ce qui amuse, à tout ce qui endort.

Intelligent …… tu pouvais être le monsieur qui arrive ………. celui qu’on salue très bas, en pensant : “Mettons-nous bien avec lui, car il sera de la combinaison de demain.” Tu pouvais tout cela… Et tu as préféré, un matin, dans une froide solitude de campagne essayer un moteur de cent chevaux, en refusant à un camarade de t’accompagner, car tu savais frôler les doigts  toujours étendus de la Mort guetteuse. Tu as préféré, sur la pente à pic du progrès, essayer de planter notre drapeau un peu plus haut  encore… Et, pour ce centimètre à peine acquis, tu t’es brisé les jambes, cassé les ailes, et, à vingt-huit ans, toi, lieutenant, comte Jacques de Caumont de La Force, tu n’es plus que cette pitoyable chose qu’on appelle  “un mort”.

Et quand l’homme eut ainsi parlé, le prêtre lui dit : “Demain, je te répondrai !”.

 Le lendemain, c’était encore le caveau, mais le caveau s’ouvrant pour l’apothéose ! Le lendemain, c’était la France entière qui, pieusement, venait, depuis le ministre de la Guerre en grande tenue jusqu’à cet humble soldat du 8e dragons que j’ai vu, dans un coin de l’église, pleurant de grosses larmes derrière son képi…

C’était toute la machine jusqu’au mécanicien qui la soigne.

Ils étaient là, unis dans le regret… unis dans l’espoir têtu que cette  mort n’était pas inutile… unis même dans une indiscutable émotion religieuse, sentiment précurseur du divin qui nous assiège.

Car la religion appelée par la vie entière du défunt, était ici la première invitée.

Petits jeunes gens, qui vous écroulez de peur quand on plaisante votre  foi, écoutez ceci : Le lieutenant de Caumont avait  dit et répété à un capitaine de ses amis : ”Si jamais je tombe… tu sais, d’abord un prêtre, et tout de  suite !… ”

Une fois, pendant les manœuvres  de l’Ouest, il voulait, à trois cents mètres au-dessus de Rouen, son appareil piqua du nez, et l’officier eut  la sensation qu’il allait s’abîmer sur le sol. Il put le redresser à temps ; mais à la descente, il racontait — oh ! très simplement, — qu’il avait fait, là-haut, un rude acte de contrition. Méditez encore ceci, vous qui voulez mourir avec les sacrements : De Caumont tomba vers 10 heures du matin ; il demanda aussitôt un prêtre ; mais on voulut avant tout transporter le blessé à l’hôpital militaire. À 4 heures, l’aumônier n’avait pas encore été prévenu ; médecins, chirurgiens ne pensaient qu’à sauver physiquement l’officier. Ce n’est qu’à 6 heures du soir, grâce à l’intervention énergique de son oncle, que l’aumônier put enfin approcher.

— Je suis le prêtre, dit ce dernier en se penchant sur le mourant.

— Oh ! tout de même !… s’écria le lieutenant. Et sa figure s’illumina de joie. Un quart d’heure après, il expirait !….

Et voilà pourquoi cette cérémonie  était si émotionnante, que tout s’y  tenait !…

Parce que le lieutenant avait eu la nostalgie de toutes les hauteurs, et qu’on respirait tout ensemble de la patrie et de la foi sur son cercueil. Parce qu’elles avaient un sens, les paroles chantées sur sa dépouille ; ”Hodie mecum eris in paradiso. Aujourd’hui, tu seras avec moi dans  la consolation de mon paradis ! ”

Parce qu’il était légitime, cet encens que le vieux précepteur faisait flotter, d’une main tremblante, autour du pauvre corps brisé… Parce que ce descendant du maréchal de La Force, qui, sur treize  enfants, en avait eu onze tués sur le champ de bataille, venait de justifier encore la mâle devise de sa famille ; ” Fit via vi : C’est par l’énergie qu’on fait son chemin. “

Il avait fait le sien, le modeste lieutenant…. l’amondain ”, comme disait un de ses chefs. À vingt-huit ans, il pouvait partir. À une époque de haine de classes, il amenait les chefs de la démocratie autour de son cercueil d’aristocrate. À une époque d’irréligion, il groupait respectueusement autour d’un autel les représentants officiels d’un régime sceptique, et sur leurs têtes pensantes, il faisait retentir les paroles éternelles : Je suis la résurrection et la vie ! À une époque de découragement,  il faisait frissonner les jeunes, qui regardaient ce mort avec orgueil ….. presque avec envie.

Que dis-je ? lui… mort ? Allons donc !… Il est plus vivant que jamais. Il est plus haut que jamais il ne monta avec sa machine. Lui, mort ? Ce sont les inutiles, les jouisseurs qui meurent, qui sombrent tout entier dans leur égoïsme. Les martyrs sont immortels ! …… Car toujours, quelque part, tantôt la Patrie, tantôt une pauvre veuve sur le sable des catacombes pieusement, comme de l’or pur, recueille et dresse leur souvenir, face à la postérité.

Demain, d’autres jeunes entendront le : “Garde à vous !…” de l’officier, et s’élanceront sur ses traces. Fit via vi !… Si la route du progrès ne s’ouvre qu’avec du sang, la France en trouvera toujours dans les veines de ses enfants ! ….. Elle en trouvera pour continuer sa mission providentielle de peuple précurseur, dont la destinée est de faire l’essai, parfois terrible, de toute idée avant les autres peuples !

Elle en trouvera pour toutes les nobles  et saintes entreprises ! Elle en trouvera tant qu’elle en voudra pour réconcilier enfin le ciel et cette vieille terre de France pétrie de christianisme …… pour rendre durable le sentiment qui réunissait mercredi, au pied du même autel, les enfants du même pays unis dans une même pensée religieuse, et vous saluant du même signe de croix, vous mon lieutenant, qui vous envoliez pour l’éternité !

Pierre l’Ermite

 

L’Avenir d’Arcachon du 15 janvier 1911

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k61516325/f3.image.r=a%C3%A9roplane?rk=429186;4#

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Nompar_de_Caumont_La_Force

https://www-nytimes-com.translate.goog/2010/12/31/opinion/31iht-olddec31.html?_x_tr_sl=en&_x_tr_tl=fr&_x_tr_hl=fr&_x_tr_pto=nui,sc

L’Avenir d’Arcachon du 12 octobre 1902

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6158063t/f2.item.r=cyrnos.zoom#

[1] – Élisabeth Jeanne-Marie Augustine Louise Nompar de Caumont La Force 1877-1919, mariée le 19 août 1902, avec Gaston Marie Joseph Antoine de Luppé, Comte de Luppé 1872

[2] – 1902 : L’ancienne villa Courrège, située allée des Dunes, s’appelle désormais Cyrnos. Ne pas confondre ce nom avec celui de la villa Cyrano, qui appartient à M. Brannens et est située boulevard de la Plage.

Raphaël

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