Histoire de Baronnes

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L’autre jour, je m’achète sur Internet une carte postale représentant la villa Saint-Arnaud (format vertical éditée par Georges Mouls, juste après la guerre de 14.)

Elle est envoyée par « Germaine » à sa « Chère Chantal » :

« Chère Chantal,

J’ai été contente de savoir par Hélène que tu continuais à aller mieux.

Elle t’aura dit sans doute que je m’étais offert une douloureuse sinusite qui m’a jusqu’ici, le temps aidant, privée de sortir.

Il fait beau ce matin, et j’espère aller à la messe Jeudi.

Mille affectueuses pensées.

Germaine »

Et patati et patata.

Il n’est pas difficile de deviner que cette carte destinée à la Baronne Charles Lambert de Cambray est écrite par la Baronne Ernest de Seillière, dont l’époux était le propriétaire de la villa représentée au recto.

Deux baronnes, de leurs prénoms, Chantal et Germaine.

C’est Chantal pour l’une, parce que l’on était avant la guerre de 39.

Après, on peut être sûr que cela aurait été Marie-Chantal…

Quant à l’Hélène, dont il est question dans cette histoire, il ne peut s’agir que de la Baronne Léon de Seillière.

 

Jean Nohain aurait dit :

« Quand une baronne

écrit à une autre baronne,

Qu’est ce qu’elles se marmonnent ?

Des histoires de baronnes… »

Et d’ailleurs, ce n’est pas autre chose.

On y apprend que la Baronne Lambert de Cambray va mieux alors que la Baronne de Seillière souffre d’une vilaine sinusite qui l’empêche de sortir.

Que font les médecins arcachonnais !

On est un mardi et la Baronne de Seillière espère qu’elle pourra aller à la messe de jeudi.

Quel suspense !

Je n’ai pas d’informations pour savoir si elle a pu satisfaire son souhait…

 

Cette carte nous montre que si Jacques Ragot nous a souvent parlé des « étrangers de distinction » qui fréquentaient notre ville, il est resté plus discret sur les étrangères qui faisaient certainement montre de la même distinction et qui devaient bien les accompagner…

On peut essayer de réparer cet oubli.

La Baronne Charles Lambert de Cambray, on ne peut plus roturière, était née Jeanne, Françoise, Chantal, Scheidecker.

Mais elle a un lien avec les Seillière.

Prenons le temps de nous renseigner.

« Le mariage de Benoît Aimé Seillière avec Eugénie Heywood, célébré à La Broque dans les Vosges le 5 février 1822, a une influence décisive sur la destinée de la branche aînée des Seillière qui a suivi jusque-là une voie hésitante, incertaine, sans parvenir vraiment à s’établir. »

Les malheureux.

On compatit de tout cœur à leurs difficultés.

L’Eugénie Heywood était la fille de John Heywood (1772-1855).

« John Heywood est l’un de ces techniciens anglais qui assurèrent un précieux transfert technologique en faveur de l’industrie française. Né à Manchester en 1772, il était le fils de Thomas Heywood et d’Elizabeth Taylor. »

Que des people dans cette histoire.

« Après avoir été interné comme prisonnier de guerre à Montpellier, il s’installa à Bordeaux où il logeait avec un concitoyen, James Longworth. Les deux hommes qui se présentaient comme manufacturiers, épousèrent le même jour, le 10 novembre 1800, les deux sœurs Duperrier, issues d’une famille noble ruinée par la révolte des esclaves de Saint-Domingue. »

Même dans la haute, la vie n’est pas toujours un fleuve tranquille.

Ne pouvaient pas se tenir tranquilles, ces esclaves ?

 

Enfin, ce mariage de Benoît Aimé Seillière avec Eugénie Heywood allait permettre aux Seillière de faire, dans les Vosges, dans la guenille militaire sous l’enseigne Seillière, Heywood & Cie.

Une enseigne dans laquelle Georges Scheidecker avait quand même amené 50 000 francs et qui quelques années plus tard allait devenir Seillière et Scheidecker.

Chantal, par sa mère, était l’arrière petite-fille de Benoît Aimé Seillière et elle était la fille de Léon Scheidecker qui doit bien être un descendant des frères Georges et Jacques Scheidecker.

Elle avait épousé, à Paris, le 11 février 1899, Charles, Louis, Jean Lambert de Cambray.

Baron et véritable aristo.

L’écuyer Lambert avait acquis, en 1575, le château de Cambray sis sur la commune de Germignonville dans l’Eure-et-Loir.

Dans lequel l’actuel Baron Lambert de Cambray déroge discrètement en y exploitant un gîte rural…

On ne le lui reprochera pas.

 

La Baronne Ernest de Seillière, quant à elle, Germaine pour les intimes, était née le 27 juillet 1875, Rosine, Céline, Elisa, Germaine Demachy.

Chez les Seillière, quand la branche aînée faisait, dans l’Est, dans la guenille militaire, la branche cadette faisait, à Paris, dans l’usure.

Cette activité avait pris de l’ampleur quand en 1857, les Seillière s’étaient associés à Charles-Adolphe Demachy (1818-1888).

« La maison Seillière-Demachy a très vite été considérée comme faisant partie de la haute banque. Cette expression, apparue sous la restauration, désignait un nombre restreint de banquiers, une vingtaine dans les années 1840, une dizaine entre les deux guerres mondiales. En définitive, la qualité honorifique de membre de la haute banque est inséparable de la direction d’un établissement bancaire parisien riche, respectable en raison de son ancienneté, et constitué sous la forme d’une maison privée, d’une société de personnes (en nom collectif ou en commandite simple), et non d’une société par actions. »

Dans la banque, c’est comme en toute chose : « vaut mieux tenir le haut du pavé que le bas du fossé ».

Comme disait Fernand Raynaud.

Demachy, comme Scheidecker, fait assez roturier.

Et quand on ne fréquente pas la haute banque, comme moi, Demachy fait plus penser à une agence matrimoniale qu’à un établissement financier.

L’époux de Germaine, le Baron Ernest Seillière, polytechnicien s’il vous plaît, appartenait à la branche aînée.

Son père, Aimé, avait épousé  le 21 février 1865, Marie, Marguerite, Thérèse, Nathalie de Laborde.

Son oncle Frédéric, le frère d’Aimé, avait épousé le mois suivant, le 28 mars 1865, Nathalie, Louise, Thérèse, Mathilde de Laborde, sœur de la précédente.

Quatre ans plus tard, Aimé, devenu veuf, épousait en secondes noces, la troisième et dernière sœur, Marguerite, Aline, Rosalie de Laborde.

Quand les Seillière entrent dans une famille, c’est exactement comme quand un renard pénètre dans le poulailler : elles y passent toutes !

Sans doute que le marquis Léon, Simon, Joseph, Emmanuel de Laborde, membre de l’Institut, directeur général des Archives de l’Empire, et père des trois épousées était un maniaque de la dot copieuse.

Personne n’est parfait.

Tant de persévérance vaudra une récompense à ces Seillière qui substitueront à leur patronyme, qui remplaçait déjà celui de Seillier, celui de Seillière de Laborde.

On ne leur en voudra pas.

 

Les deux frères, Aimé et Frédéric, avaient épousé deux sœurs de Laborde.

Qui leur avaient donné à chacun un fils.

Pour Aimé, Ernest-Antoine et pour Frédéric, Léon.

Ernest-Antoine et Léon étaient donc cousins germains.

Enfin, doublement cousins germains, puisque leurs pères étaient frères et leurs mères, sœurs.

Et à leur tour, ils allaient épouser deux sœurs.

Deux sœurs jumelles.

Pour Ernest ce sera donc Rosine, Céline, Elisa, Germaine Demachy et pour Léon, Jeanne, Léonie, Zoé, Zélie, Hélène Demachy.

La Baronne Germaine et la Baronne Hélène.

Ces mariages, ou deux frères ou deux cousins germains, épousent deux sœurs étaient assez communs dans la banque protestante.

Mais les Seillière « étaient catholiques — leur maison est la seule firme bancaire d’origine catholique à avoir continué son activité jusqu’à nos jours. »

Fallait bien qu’ils adoptent les méthodes de leurs concurrents s’ils voulaient leur résister.

Ces mariages des deux cousins Seillière avec les deux sœurs Demachy donnent plus l’impression d’un rapprochement organisé entre les branches cadette et aînée que la réponse à l’appel de sentiments réciproques.

Après tout, il valait mieux que les éventuels dividendes tombent dans des poches familiales plutôt que dans celles de n’importe qui.

La Baronne Germaine mariera son fils avec une fille de Wendel et ce sera Bingo pour les générations qui suivront.

Par exemple, pour son petit-fils, l’actuel baron Ernest-Antoine Seillière de Laborde que l’on rencontre parfois l’été sur le Bassin, tenant fermement la barre de son joli bateau Dubourdieu, en bois, le Saint-Arnaud.

 

Beaucoup de ces Seillière s’étaient faits barons.

Le premier, Florentin Seillière (1744-1825) avait été fait baron par décret impérial en date du 2 janvier 1814.

François-Alexandre Seillière (1782-1850) sera fait baron héréditaire, en 1843.

Florentin Bordères-Seillière (1823-1886) sera fait de même, en 1847.

Après eux, Aimé Seillière (1835-1870) sera aussi créé baron héréditaire.

Frédéric Seillière (1839-1899) ne sera pas en reste et obtiendra également de devenir baron héréditaire.

C’est peut-être de là que provient l’expression consacrée de « barons d’industrie ».

Mais il existe aussi ce baron dont l’intervention est précieuse pour attendrir le pigeon dans toute bonne carambouille…

 

Avant de vendre les papiers de famille à quelque chiffonnier, ce qui m’a permis d’ajouter cette carte postale à ma collection, on avait quand même pris la précaution d’en décoller les timbres, peut-être pour avoir trouvé un philatéliste plus généreux que le brocanteur.

Jacques Brel chantait :

« Faut vous dire, Monsieur
Que chez ces gens-là
On ne cause pas, Monsieur
On ne cause pas, on compte ».

 

Tous ces gens n’avaient pas que la villa Saint-Arnaud comme résidence secondaire.

Les Scheidecker ont très longtemps étaient propriétaires du château de Lutzelhouse dans le Bas-Rhin et qui a été en partie détruit par un incendie au mois de mai dernier :

http://sitemap.dna.fr/articles/201005/08/le-feu-au-chateau,region,000003851.php

Les Lambert de Cambray avaient donc, dans la Beauce, leur château sur la commune de Germignonville, qu’ils ont conservé.

Le mari de Germaine, le Baron Ernest-Antoine Seillière, possédait également le château de Montaubois à Signy l’Abbaye dans les Ardennes, devenu, lui aussi, « gite de charme et de prestige » où l’on peut réserver le bureau du baron de Seillière.

http://www.chateaudemontaubois.com/

Quand ces gens-là n’étaient pas à Arcachon, ou dans leurs résidences secondaires, on peut se demander où ils résidaient.

Tous à Paris, bien sûr.

Chantal, comme nous le montre cette carte postale, demeurait donc au 46 boulevard Latour-Maubourg.

Un petit coup d’œil dans l’annuaire du « Tout Paris » de l’époque nous apprend qu’elle voisinait dans le même immeuble avec Madame E.  Assézat de Bouteyre, le Comte et la Comtesse de La Salle, Monsieur et Madame P. de Mengeon et Monsieur et Madame P. Postel-Vinay.

Aujourd’hui l’immeuble a été surmonté de 4 nouveaux étages et abrite pour l’essentiel des bureaux.

Germaine occupait un hôtel particulier, sis au 16 de la rue Hamelin. Il a été rasé et l’immeuble qui l’a remplacé est devenu maintenant le siège social de la mutuelle des architectes français.

Hélène habitait avec son mari chez bonne-maman, un hôtel particulier situé au 41 avenue Georges V. Il faisait le coin avec la rue Christophe Colomb. Il a aussi été remplacé par un immeuble de bureau.

Finalement, on peut faire beaucoup de reproches à la spéculation immobilière qui nous prive souvent d’une partie de notre patrimoine architectural, mais elle permet aussi au peuple de patienter dans l’attente de ce grand soir qu’on lui promet et qui devrait redistribuer plus équitablement les richesses du pays.

Paris, le 12 avril 2011 – Jean-Pierre Ardoin Saint Amand.

Aimé

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