Croquis du Bassin – Le dernier résinier

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Dans la forêt usagère testerine, on découvre des pins étranges, fourchus à la base ou au sommet, renflés comme des bouteilles tant ils furent gemmés, tordus par les tempêtes ou tellement droits et imposants qu’ils servent de bornes. Au-dessous d’eux, poussent des chênes dont les feuilles forment un chaud humus favorisant la pousse d’un sous-bois exubérant. Arbousiers toujours verts, bruyères aux quarante printemps, arbres fruitiers sauvages alternent avec des pieds de houx parfois centenaires dont les fruits à la vive couleur ponctuent la rousseur des fougères dorées. Partout, une petite végétation touffue, rare ailleurs car parfois méditerranéenne, borde un chemin à peine visible.

En grimpant un peu, le sentier débouche sur une clairière. Celle où j’ai rencontré, voici déjà quelque temps, M. Lesgoirres, le dernier résinier de la forêt usagère. On l’appelle à grands cris : “ O ! Lesgoirres, t’es là ?”. Il répond “qu’il fait un pin un plus bas” et qu’il arrive. Un grand gaillard, solide comme un pilier de rugby, chaussé de courtes bottes et coiffé d’un bonnet de laine tout rond, le voilà dans son domaine où, au pied des arbres, s’entassent des pots de terre cuite – les fameux pots du système Hugues – destinés à retenir, goutte à goutte, la résine. Plus loin, de lourdes barriques métalliques, cerclées de fer, recueilleront cette résine coulée par une bonde ensuite soigneusement bouchée par un gros tampon de mousse. De larges tas de bois, récemment fendu, entourent un rucher un peu bancal et endormi. Des pigeons dodus enfermés battent des ailes et de grosses pintades, soyeuses et folles, hurlent le bec en l’air. Au centre de ce monde qui semble figé dans le temps, trône la cabane de M. Lesgoirres.

La cheminée, évidemment seule construction en pierre dans cet ensemble de bois, fume et l’on devine un feu bien rougeoyant à travers la porte vitrée, obturée par un rideau en dentelle. Le maître de lieux arrive et parle. “- Trente ans de bagne, du bagne, oui monsieur, mon travail dans une usine de moteurs. Alors ici, c’est la liberté. Maintenant, je vis comme mon père.” Ses yeux vifs pétillent de bonheur. Des yeux de chasseur qui distinguent la moindre trace de vie, le passage d’une genette ou d’un blaireau, dans l’épaisseur vert sombre de la forêt. Mais des yeux qui deviennent nostalgiques. “-Quand on voit toute cette résine qui se perd, ça pourrait procurer des ressources? Mais y’a plus de résiniers. Alors, la végétation devient folle. Et moi aussi je vais être obligé de m’arrêter. Plus personne ne me prend ma résine. Et puis vous avez vu, ces massacres de chênes ? Ils viennent couper n’importe quoi, n’importe comment. Et ils laissent toutes les feuilles par terre et ça étouffe les pousses de pins.”

De nouveau, les claquements de sa hache résonnent jusqu’au pied des soixante-seize mètres de haut du Truc de la Truque, une belle promenade pour qui veut y grimper en suivant la végétation un peu aplatie qui montre le chemin. On repart en suivant l’étroit sentier, celui qui longe le braou de Lescurads, un marécage spongieux un peu traître où il vaut mieux ne pas s’aventurer. Déjà, une petite brume s’accroche aux bouleaux argentés ou aux feuilles cassées des marisques. Les volets de la cabane abandonnée du Béquet-Contard battent doucement. Une grive crie, annonçant la nuit. La nuit des temps …

Jean Dubroca

Aimé

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