Croquis du Bassin – Des souvenirs à emporter

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Le Bassin d’Arcachon, antichambre de l’Océan, comme le décrivait Jules Michelet, a cela d’extraordinaire qu’il s’inscrit dans les souvenirs grâce à des noms  sans pareils. Des noms-souvenirs qui sonnent bien, mais qui portent aussi des lueurs qui éclairent la  mémoire, quand on quitte nos rivages, à la fin de l’été. Comme Cyrano demandait à Bertrandou, « le fifre, ancien berger », de chanter les villages de leur Gascogne, voici, pour clore ces croquis d’ici, la ronde de quelques noms du Bassin et au passage, un  peu de leur histoire, ce qui ne gâte rien. Des noms que l’on emporte autant au creux des valises qu’au plus profond de soi-même et qui valent mieux que les pignes en plâtre, les huîtres en plastique ou les cabanes tchanqueys en boule sous la neige. 

Cap  Ferret … Cap Ferret, ainsi le voit André Armandy : « Tapi sur l’eau en lévrier de mausolée, il s’y étire vers le sud et sa pointe déliée forme une sorte de musoir qui jalonne le pertuis … Les dunes, en leur déclin s’y achèvent en grèves blondes que lissent à l’ouest l’Atlantique et, à l’est, les eaux du Bassin … ». Et Andernos, dont Armand Got fait « une anse d’or où s’endort l’Océan apaisé. » Le Pays de Buch, dont remarque Camille Julian : « qu’il a ce rare privilège de  présenter un fait de continuité : tel qu’il est, il a toujours été dans le cadre de ses forêts, dans le rayonnement de son Bassin, des deux côtés de la Leyre comme axe. Et son nom qui vient de la tribu des Boïates, nom trois fois millénaire, ses us et coutumes forestiers traversant les âges et les tribunaux modernes faisant usage de documents cinq fois séculaires… »

Bien d’autres noms encore jalonnent des souvenirs. Ah ! « La plage des Américains », juste  à l’entrée du  Cap-Ferret, un souvenir diffus de ces quatre cents gars du Tennessee, ou d’ailleurs, venus construire là, en 1918, une vaste base d’hydravions. Pas bien loin, au Canon, sur ces rivages pourtant si peu faits pour la guerre, on ne peut manquer cette pièce d’artillerie datant de 1 800 dont on ne sait pas très bien si elle servit à défendre la côte ou si elle fut saisie par un bâtiment anglais en 1812 et récupérée ensuite.

« Pointe aux chevaux » : voilà un attelage qui fait rêver ! C’est de là qu’on amenait, attachés à des pinasses, de petits chevaux d’une race locale afin qu’ils aillent brouter la bonne herbe de l’île aux Oiseaux. Un peu plus loin, ce drôle de nom : Piraillan, celui d’un de ces villages ostréicoles bâti, lui, sur des îles artificielles, presqu’irréel dans l’âge du béton. Tout à côté, « Le Four », car il devait exister là un four à résine primitif où des marins préparaient du goudron pour calfater leurs pinasses.

Et puis, on arrive à « Jane de Boy ». Cette Jane n’a rien à voir avec les militaires américains évoqués plus haut qui en auraient fait leur Madelon. Le nom viendrait d’un nommé Jean du Bois qui habitait là. Pas de doute : il observait de près les énormes quantités de poteaux de mine, venus de loin dans la forêt d’État de « Lège et Garonne » ou de celle de Léon Lesca, avant 1914 et qu’on embarquait sur des bacs pour les transborder au large sur des navires. Un peu avant on est parvenu, par une magnifique route longeant le Bassin à « La Villa algérienne ». Il n’en reste plus là, depuis sa démolition en 1965, qu’une chapelle fort catholique, malgré ses arabesques très musulmanes, vestiges du domaine de vingt-cinq hectares créé par Léon Lesca en 1860, après qu’il eut fait fortune en entreprenant divers travaux publics, dont la construction du port d’Alger. Il planta dans ses terres girondines de la vigne, des cultures diverses, des statues, des jets d’eau, des jardins d’Arabie et même des arachides. Et il ouvrit une école pour les enfants de ses ouvriers agricoles.

Un petit détour pour l’océanique « Grand Crohot ». Voilà qui sonne bien : « Grand Crohot ». Et rendez-vous compte : là, avant que le Bassin ne se formât, se jetait la Leyre, d’où ce nom de grand « trou », qui se dit « crot » en gascon. Descendons vers Cassy, le pays des chênes qui a une sonorité méditerranéenne et arrivons, à Biganos, à l’étrange « Port des tuiles ». Port des tuiles : nom récent d’un lieu où l’on embarquait ce matériau, indispensable à l’ostréiculture naissante. Mais il y existe dix siècles d’histoire dans ce port des Tuiles, creusé au XIè siècle sous l’autorité des moines du prieuré de Comprian dont l’origine religieuse remonte à Charlemagne. Si l’on ne peut pas rêver ou méditer sur un nom pareil ! Tout comme on peut s’amuser avec le nom de cet autre port, Gujanais celui-là, la Barbotière … Barbots … Barbotière : évidemment la déclinaison est claire. Mais si le nom sonne si joyeusement c’est bien parce qu’un nommé Jean Parson a construit là, en 1925, un cabanon pour les amateurs de bains froids, cabane qu’il baptise « Barbotière » et auquel il adjoint une salle de danse.  Si bien que devant les roucoulements du tango, l’on oublia, tout aussitôt, le vieux nom de port de Mestras…

 

On peut encore se plonger dans la jolie sonorité de « Abatilles », c’est à dire les petites vallées, ou bien s’amuser du curieux roulement de tambour  du « Truc de la Truque » ou du « Sabloney » qui parle comme un désert. Mais on va finir par deux noms qui fournissent du mystère et du rêve. Le premier, c’est « Trou de Saint-Yves ». Pourquoi, juste à l’est de la jetée de la Chapelle trouve-t-on une fosse de trente mètres de profondeur dont l’eau tourbillonne étrangement ? On parle de sources qui jailliraient là-dessous. Mais en fait, les dieux du Bassin y tiennent-il sabbat ? Les âmes des bateaux engloutis  dans ces abîmes depuis longtemps s’y réveillent-elles ou bien quelque animal mythologique y attend-il son heure pour surgir un beau matin de printemps ?

L’autre mot qui porte son mystère c’est « Banc d’Arguin ». Pourquoi un bout de terre d’île de Mauritanie, où se brisa le voilier « La Méduse » en 1816, oui, pourquoi ce banc africain d’Arguin qui s’ouvre sur le lointain et le grand large, pourquoi a-t-il dérivé jusque chez nous ? On dit qu’il y aurait une similitude de paysage. On dit, mais que ne dit-on pas,  qu’un ingénieur hydrographe le baptisa ainsi au début du XIXe siècle. Curieux tout de même qu’on ne l’ait jamais entendu nommé ainsi avant 1950 …

Mais c’est bien de terminer ces chroniques sur un double point d’interrogation. La question étant la base de l’avenir, ceux qui se la poseront reviendront forcément ici pour chercher la réponse. D’ailleurs, comme on dit dans le Midi : « On les espère ! »…

Aimé

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