Cinq générations d’ostréiculteurs sur le port de La Teste-de-Buch. Les Lagrave

Ces propos sont issus d’un entretien avec le fils Lagrave.

« Des paragraphes en italique ont été ajoutés pour donner des éléments de contexte »

Grand-père et arrière-grand-père.

Dans les Landes, ce sont les pins ou les moutons. La nature est belle mais la journée de travail est longue et la tâche est rude. Le gain est faible ; l’argent est rare. Nourrir la famille est difficile.

L’arrière-grand-père Lagrave, originaire des Landes, est venu chercher fortune sur les bords du Bassin.

Depuis que le train est arrivé en 1841 à La Teste puis s’est prolongé en 1857 à Arcachon, l’activité économique s’est développée. Le train a apporté des estivants bordelais et parisiens qui sont autant de clients pour le commerce local. Les constructions nouvelles de villas et d’hôtels s’accélèrent dans la nouvelle commune d’Arcachon. Le train permet également d’acheminer rapidement et sûrement les produits de la pêche vers Bordeaux. Le poisson arrive plus rapidement que par les carrioles sur les mauvaises routes de La Teste à Bordeaux.

Pour toutes ces raisons, La Teste attire de nouveaux arrivants de l’intérieur du pays, des Landes et même d’Espagne.

L’arrière-grand-père Lagrave arrive à la Teste en 1860. Il trouve à s’employer dans le transport de matériaux. Il s’équipe rapidement de sa propre charrette et de mules pour assurer le transport de bois de la forêt mais aussi le transport de sable.

L’affaire de l’arrière-grand-père Lagrave se développe bien et en 1890 il décide de lancer en parallèle une activité d’ostréiculteur.

À cette époque, les huîtres plates poussaient de façon sauvage dans le Bassin et les Testerins allaient librement les ramasser. À cause de cette pêche sauvage, les bancs naturels d’huîtres se sont raréfiés et la cueillette a été interdite pendant trois ans de 1854 à 1857.

Victor Coste, envoyé par Napoléon III, est venu à la Teste en 1859. Sur la base de ses rapports, le décret impérial sur la création des parcs impériaux ostréicoles paraît le 26 février 1860.

68 concessions ostréicoles sont alors accordées.

Au début, les concessions ne sont données qu’à d’ anciens marins ayant au moins 40 ans de service, qui doivent être obligatoirement associés à un « capitaliste ». Un « capitaliste » est un  commerçant ou bourgeois qui apporte les fonds nécessaires à la bonne marche de l’affaire. Par la suite les conditions se sont assouplies.

En 1883 « afin de faciliter le développement de l’activité ostréicole » le port de La Teste est agrandi de façon considérable. Auparavant il ne comportait qu’un chenal le long de la digue est. En 1883 on creuse un chenal secondaire à l’ouest et on construit deux  jetées.

Le grand-père Lagrave démarre avec seulement 40 ares de parc. Ses huîtres sont uniquement des huîtres plates que l’on appelle « gravettes ».

Il travaille avec une pinassotte à rames de huit mètres. C’est un bateau léger muni d’une voile et de quatre avirons. S’il y a deux hommes, ils prennent deux avirons chacun. S’il y a des femmes, elles prennent un aviron chacune et un homme prend deux avirons.

Le temps de trajet pour le parc étaient d’une heure à une heure trente. Étant donné la capacité de la pinassotte, la quantité d’huîtres ramenée était au maximum d’une tonne.

Pour ces raisons, on ne « travaillait » que les parcs les plus proches de la sortie du port.

Les ostréiculteurs plus importants avaient des bacs à voile[1] qui permettaient de transporter cinq à six tonnes d’huîtres. Certains bacs à voile comportaient une cabine avec une couchette. On pouvait dormir sur place et rester plusieurs jours sur les parcs.

En 1914, le grand-père part à la guerre. Il avait déjà  fait trois ans de service militaire de 1910 à 1913. À l’époque, le service militaire était de quatre ans. Il laisse la grand-mère seule avec ses trois enfants. La vie de la grand-mère a dû être assez compliquée pour faire vivre sa famille sans les revenus du parc ni du transport avec les mules et la carriole.

Pendant toute cette période, de 1910 à 1918, les parcs sont à l’abandon. Au retour de la guerre, le grand-père a retrouvé les parcs dans un état lamentable. Il a fallu travailler dur pour les remettre en état.

Le père

En 1903, apparaissent les premières pinasses à moteur équipées de moteurs Couach ou Castelnau.

La « pinassotte » à rame qui était relativement facile à construire de façon artisanale devient un bateau plus conséquent construit par de véritables chantiers navals.

    • La structure est renforcée pour supporter le moteur.
    • Il y a apparition de quilles d’angles, les varangues. Les membrures sont en chêne ou acacia et non plus en pin.
    • L’étrave et l’étambot sont renforcés et on voit apparaître des roofs.

Le père Lagrave est né en 1910. Dès l’âge de 12 ans, en 1922, il a quitté l’école pour travailler avec son père sur les parcs.

En 1922, le grand-père a acheté sa première pinasse à moteur. C’était un beau bateau de dix mètres de long.

La pinasse à moteur des Lagrave a été construite par le chantier Eyquem à la Teste (rue Camille Pelletan, juste au sud de la voie ferrée). Il y avait sept charpentiers constructeurs de bateau à la Teste.

Pour construire une pinasse, on coupait du bois dans la Forêt Usagère au mois de décembre en fonction de la lune. On le laissait sécher au moins un an avant de construire la pinasse.

Ce qui coûtait le plus cher, ce n’était pas le bois qui venait de la Forêt Usagère de La Teste mais le sciage.

Il fallait avoir un bois parfait pour la sole (partie inférieure de la coque).

La durée de vie d’une pinasse est d’environ 40 ans.

Ensuite, c’est le père et le grand-père qui ont adapté le moteur sur la pinasse.

Le père Lagrave était très habile de ses mains. Il était « gignet » comme on dit. Il était également assez innovant ; il voulait moderniser les méthodes de travail. Non seulement il assurait l’entretien de la pinasse à moteur mais il a aussi développé de nombreux dispositifs pour faciliter la vie de tous les jours.

À cette époque, les gamins étaient très autonomes.

Un jour, des parqueurs étaient coincés près de l’Île aux Oiseaux où ils étaient allés chasser. Le grand-père ne pouvait pas y aller car très malade. Le père Lagrave, qui n’avait que douze ans, est parti seul avec la nouvelle pinasse à moteur et il a ramené les parqueurs en difficulté.

Avec la pinasse à moteur, il ne fallait plus que 45 mn pour aller aux parcs, alors que, à la rame, suivant le vent et les courants, il fallait entre une heure trente à deux heures.

La pinasse à moteur a été une transformation assez importante. Elle permettait de porter deux à trois fois plus de matériel et de rapporter deux à trois tonnes d’huîtres au lieu d’une seule.

En plus, c’était un bateau qui rendait possible de sortir par presque tous les temps alors qu’avec la pinassote à rame et à voile, on était beaucoup plus souvent coincé au port. C’était un bateau qui pouvait affronter aussi des tempêtes. La coque était très étudiée et effilée pour la vitesse.

Cependant, comme tout bateau en bois, elle demandait beaucoup de soins. Tous les ans, il fallait sortir la pinasse de l’eau pour un chantier qui durait deux semaines : ponçage, calfatage pour l’étanchéité, réparations intérieures et extérieures de la coque et de la structure, révision du moteur.

Très vite, pour permettre le transport de plus de matériel, notamment des tuiles, et ramener plus d’huîtres des parcs, le chaland est apparu.

Un chaland, c’est un bateau carré à l’avant, carré à l’arrière en pin qui est remorqué par la pinasse à moteur. Il permet de transporter des charges importantes sans mettre en danger l’équilibre et la manœuvrabilité de la pinasse à moteur.

Un chaland mesure en général huit mètres sur trois mètres et il peut porter cinq tonnes.

Le chaland permet également d’avoir une zone de travail à quai.

On pouvait travailler au port sur le chaland et trier les huîtres sans avoir à les débarquer.

Souvent, quand le père revenait des parcs avec sa pinasse à moteur, il « donnait le bout » à des collègues (il les prenait en remorque).  Il en ramenait ainsi deux à trois qui avaient des pinasses à rames, et les remorquait jusqu’au port. Il faut dire qu’à l’époque il y avait beaucoup de solidarité entre les ostréiculteurs.

Par exemple, quand un ostréiculteur était en retard pour préparer ses tuiles (il fallait le faire entre mai et juin), les voisins l’aidaient pour qu’il soit prêt à temps pour les poser dans ses parcs.

Certes, il y avait des conflits et des bagarres entre les ostréiculteurs mais la solidarité était de mise. Il y avait beaucoup de cohésion entre les gens dans le travail du parc et dans le travail des tuiles

En 1940, il y eut la guerre. Le père Lagrave a été mobilisé. Il n’est revenu qu’à la fin de cette guerre.

Pendant ce temps, les huîtres se vendaient bien.

La plupart des ostréiculteurs étaient partis et il y avait moins d’offre.

Après la guerre, avec le retour des hommes, l’activité ostréicole a repris de façon plus importante. L’activité qui était la plus rentable, c’est celle qui consistait à avoir des huîtres plates. Pour avoir des bonnes plates et de bonne taille, il fallait des parcs particuliers c’est à dire des parcs avec beaucoup de courant, assez bas et abrités. Il n’y avait pas beaucoup d’endroits pour faire venir de belles plates dans le Bassin. C’était surtout à la pointe du Courbey et à la pointe du « Grand Banc ».

À l’époque, on disait qu’avec 15 ares d’huîtres plates, on pouvait facilement faire vivre une famille. Ces 15 ares de belles plates pouvaient donner 10 tonnes par an. Le revenu permettait de faire vivre une famille et ça ne demandait pas beaucoup de travail.

Cependant, la belle plate, c’est fragile. Elle est attaquée par les étoiles de mer ; le mauvais temps y fait des dégâts.

On raconte que les premières huîtres portugaises (creuses) ont été apportées dans le Bassin par « Le Morlaisien ».  En 1867, le Morlaisien, un bateau en provenance de Lisbonne, chargé d’huîtres creuses « portugaises », est contraint par une tempête de jeter sa cargaison dans l’estuaire de la Gironde. Quelques années plus tard, la cargaison avait fait de nombreux petits, de la Vendée au Bassin d’Arcachon. Mais, selon d’autres sources, on importait déjà des huîtres du Tage à la même époque.

Le père Lagrave voyait de plus en plus d’huîtres creuses ; elles étaient mélangées aux huîtres plates dans les collecteurs de naissain. On avait peur que cette huître nuise au développement des huîtres plates. Il y avait des anciens qui les tuaient avec une épingle pour éviter qu’elles ne se développent. Les vieux étaient inquiets ; ils disaient : « ça va tuer les autres ».

Par la suite, il y eut tellement d’huîtres creuses qu’ils n’ont pas pu les éliminer. Alors les parqueurs se sont mis à élever les deux catégories : la creuse et la plate. Il y avait deux marchés : celui de la creuse et celui de la plate.

Cependant les huîtres plates ont commencé à disparaître sans qu’on puisse penser que cela venait de la concurrence des creuses.

Les maladies sur les huîtres plates ont commencé à se développer à partir des années 30 puis les plates se sont raréfiées jusqu’à disparaître complétement du Bassin.

Il y a eu la maladie des branchies qu’on ne savait pas du tout soigner dans les plates.

Actuellement, on trouve encore des huîtres plates en Bretagne nord et à Quiberon mais plus du tout dans le Bassin.

Le fils

Le fils Lagrave a commencé le métier à 20 ans, en 1965. Avec son Père et son frère, ils ont construit le magasin[2]. En 1965 c’est le début de la maladie des huîtres portugaises.

Depuis l’époque du grand-père, sur les parcs, les huîtres étaient répandues sur le sol. On les travaillait avec le râteau et on les ramassait à la fourche. On les mettait alors dans des « mannes » (des paniers).

Les mannes en bois ont été remplacées par des mannes en plastique plus légères et plus économiques.

Le fils Lagrave raconte :

– Mon Père me disait de faire des « naïs ». Pour ramasser les huîtres sur le sol avec un râteau, on les rassemblait en tas qu’on appelait des « naïs ».

– Ensuite, avec la fourche, on ramassait les « naïs » et on le mettait dans les mannes. À la marée, un gars qui était assez débrouillard, qui savait se servir d’une fourche, pouvait ramasser 800 à 1 000 kg d’huîtres. Évidemment il y avait de la terre et du sable. Et quand arrivait l’eau, à marée montante, il fallait laver les huîtres. On ramenait les mannes dans les pinasses. Comme ça, on pouvait ramener une tonne dans la pinasse.

Pour trier les huîtres ou les nettoyer, il fallait décharger les mannes sur le quai et les apporter à la cabane.

La culture surélevée avec des poches et des chantiers[3] est arrivée dans les années 1965-1970. Les Lagrave ont essayé avec un lot de 50 poches dès 1965.

Le fils Lagrave a incité son père à investir dans cette méthode de culture avec poches et chantiers. L’investissement était faible et ils ont essayé « pour voir ».

Ils ont rapidement vu que la mortalité était moindre qu’avec les huîtres au sol. Dans les poches, les huîtres sont moins exposées aux prédateurs que sur le sol.

Avec les huîtres élevées au sol, il fallait mettre des grillages autour des parcs pour éviter que les crabes y fassent trop de ravage, mais les crabes passaient par-dessus les grillages.

Il fallait également mettre en place des toiles pour éviter que les huîtres ne soient balayées par le grand mauvais temps.  En cas de tempête, les huîtres se retrouvaient entassées contre les toiles et recouvertes de sable. Il fallait alors les dégager rapidement sinon elles mourraient étouffées dans les tas de sable.

La crise de 1970

La crise des années 70 a été très forte. 50 % des ostréiculteurs ont arrêté le métier. Ils ont changé d’activité ; ils sont devenus chauffeur routier, employé municipal…

Le père Lagrave avait un copain de l’armée qui était ostréiculteur en Charente. Ce copain avait une fille qui vivait au Japon. De retour d’un voyage chez sa fille, il avait ramené des huîtres japonaises et les avait mises dans ses parcs.

Ces huîtres se développaient bien ; elles prenaient 3 à 4 cm par an. Les Lagrave en ont pris quelques-unes qu’ils ont mis dans leur parc sur le Bassin. Ces huîtres se développaient très vite alors que la portugaise périclitait.

Le Fils Lagrave raconte :

– On n’avait pas le droit d’utiliser la souche japonaise car on n’avait pas l’autorisation des affaires maritimes.

– On est parti avec la camionnette en Charente pour ramener une tonne de naissain de japonaises. Des grosses coquilles avec plein de naissain accroché dessus.

– On les a apportées au « magasin » ; on a mis les rideaux pour ne pas être vus. On a tout préparé puis on les a emportées au parc. On a pu bien soigner ces japonaises parce qu’il n’y avait plus que ça à travailler.

– Et là on a eu des résultats. Heureusement parce que la souche portugaise mourait à 95 %.

Cependant, comme l’activité baissait, l’autre fils Lagrave, qui avait son permis de transport en commun, est parti travailler comme chauffeur dans les autobus. Le fils Lagrave est resté seul avec son père.

Au bout d’un an, comme l’activité reprenait, le frère est revenu travailler avec eux.

Le fait d’avoir été parmi les premiers à utiliser la souche japonaise a permis aux Lagrave quelques bonnes années de commercialisation.

Le mouvement d’importation des huîtres est alors organisé avec l’accord des affaires maritimes. Les huîtres sont importées du Japon et du Canada.

– Le 5 novembre 1970, un avion-cargo apporte 28 tonnes d’huîtres de Tokyo.

– Le 30 mai 1971, à Mérignac, un avion-cargo apporte 71 tonnes du Canada..

Les huîtres importées se sont très bien adaptées au Bassin ; leur croissance a été très rapide. La première année, on a dit que les coquilles étaient plus fragiles que celles des portugaises mais ensuite la situation s’est stabilisée.

La sortie de la crise de 1970 a été un accélérateur pour redémarrer l’activité et cela a été l’occasion de se moderniser pour plus de productivité.

Les collecteurs

Les huîtres creuses ne frayent que lorsque la température de l’eau atteint 20 à 21°C. Comme c’est souvent le cas dans le Bassin, le naissain est souvent abondant.

Pendant quelques années, les Lagrave ont revendu du naissain mais maintenant, ils se concentrent sur la culture et la commercialisation des huîtres.

Pour capter le naissain, on utilise depuis les années 1860, des tuiles rondes recouvertes d’un mélange à base de chaux. Le docteur Kemmerer originaire de l’île de Ré a été le premier à utiliser ce procédé. La solution avait déjà été évoquée par Victor Coste lorsqu’il est venu en 1859 à Arcachon. La légende du Bassin attribue le procédé à un maçon local : Jean Michelet. La justice, en son temps, a reconnu l’antériorité au docteur de l’île de Ré.

Lorsque le naissain est fixé sur les tuiles, pour le détacher (on dit le « détroquer »), on utilisait dans les premiers temps des outils manuels ayant exactement la forme de la tuile ronde. Le fils Lagrave a vu apparaître les machines à détroquer, puis depuis les années 2010, les capteurs à base de coupelles en plastique. Quelquefois de simples tuyaux cannelés en plastique sont utilisés comme collecteurs.

L’avantage des coupelles, c’est d’une part qu’il n’y a pas de préparation comme le chaulage, d’autre part le détroquage est plus simple. On insère les coupelles dans une machine vibrante et le naissain se détache tout seul. L’inconvénient est que le naissain issu des coupelles est plus fragile et avec une mortalité plus élevée que celui issu des tuiles.

Le fils Lagrave explique :

– On s’aperçoit que la coupelle c’est beaucoup moins de travail. Avant, pour préparer les tuiles c’était trois mois de travail. Maintenant on a divisé par deux le travail des tuiles. Les coupelles c’est encore deux fois moins de travail que les tuiles. En plus c’est plus rapide à poser dans le parc que les tuiles.

– À une époque, on avait 20 000 tuiles. On en a gardé 9 000 parce que le naissain des tuiles est de meilleure qualité. Dans un naissain de coupelle, il y a 3 000 huîtres au kilo. Dans un naissain de tuile, il y en a seulement 1 000.

Dans  les années 1965-1970 le captage du naissain  avait un très mauvais rendement dans le Bassin.

Beaucoup d’ostréiculteurs du Bassin ont choisi d’aller faire du captage de naissain dans l’estuaire du Verdon.

Le grand-père Lagrave associé avec quelques ostréiculteurs de La Teste, ont construit une sorte de bac à voile et à moteur qu’ils ont mis à l’eau à La Teste. Ils ont franchi  les passes ; ils sont allés  l’installer dans l’estuaire de la Gironde. Pendant plusieurs années  ils allaient tous les ans poser des tuiles dans l’estuaire de la Gironde  puis ils  ramenaient le naissain à Arcachon. Lorsque l’huître japonaise est arrivée, ils ont eu de nouveau un bon captage du  naissain dans le Bassin et ils ont arrêté de faire du captage en Gironde.

Depuis 1970, le captage de naissain dans le Bassin donne de bons résultats. Ce qu’il faut surveiller ensuite c’est la mortalité sur le naissain capté. Il y a certes les prédateurs naturels du milieu mais également les pollutions de toutes sortes qui se déversent dans le Bassin.

On a longtemps soupçonné les produits d’entretien des bateaux comme l’antifouling de polluer. Actuellement certains ostréiculteurs se demandent si les produits retardant  utilisés lors des incendies ne sont pas responsables de la mortalité des huîtres. Tous les produits utilisés dans le bassin de collecte de la Leyre se déversent dans le Bassin d’Arcachon. Lors d’orages importants, les produits utilisés dans la lutte contre l’incendie parviennent au Bassin.  Bien entendu les discussions avec le SIBA sur les délestages d’eaux  usées  lors de grandes pluies font partie du débat.

Les moyens actuels de production

Lorsque le fils Lagrave a démarré, il avait une pinasse à moteur. Ensuite il a eu un bac en bois (appelé aussi un chaland) qui était remorqué par la pinasse.

Avant d’utiliser les poches, les huîtres étaient récoltées dans des mannes que l’on mettait sur le chaland. On calculait le nombre de mannes pour ne pas trop charger le chaland.

Lorsqu’on arrivait à terre, il fallait quelquefois attendre que l’eau soit proche du niveau du quai et on transportait les mannes avec des « broutes ». Une « broute » c’est une brouette avec deux roues qui permet des charges élevées ; deux fois à trois fois plus que des brouettes. On avait des grandes planches et il fallait passer sur la planche avec la « broute ». C’était très sportif.

Ceux qui avaient des cabanes du côté du Canelot étaient avantagés. Dans le Canelot, le bateau est au niveau du quai et le chargement et le déchargement sont beaucoup plus faciles.

Le portique est arrivé ensuite vers les années 1990.  Il a beaucoup facilité le travail. Le portique permet de soulever une tonne.  Il permet de décharger même lorsque le bateau n’est pas au niveau du quai. Depuis qu’on utilise les poches, on les met sur des palettes de 500 kg. A terre, on utilise alors des transpalettes.

Le travail est beaucoup plus rapide et facile, mais il faut investir. Il faut acheter des transpalettes, un portique, etc.

En 1987, le fils Lagrave a acheté sa première plate en aluminium. C’est un bateau qui demande très peu d’entretien. Il suffit de changer quatre anodes par an pour éviter l’oxydation. Il n’y a pas de peinture ni de calfatage comme sur les bateaux en bois. Aujourd’hui, il a toujours ce bateau de 1987. Depuis il a acheté une deuxième plate en alu.

Pour trier les huîtres, on utilise des machines à crible. C’est une suite de tapis roulants et vibrants avec des mailles de plus en plus grandes. Cela permet de trier automatiquement. Les huîtres les plus petites tombent à travers les premières mailles plus petites, les moyennes à travers les mailles intermédiaires, et ainsi de suite. Les très grosses huîtres sont récupérées au bout du dernier tapis.

C’est très rapide ; une seule personne suffit pour trier une tonne à l’heure.

Avant l’expédition, on utilise des machines pour laver les huîtres. Elles passent sur un tapis roulant soumis à un fort jet d’eau et elles ressortent impeccablement propres.

Pour disposer de toutes ces machines, il faut disposer des fonds importants. Les dernières machines valent 50 000 à 60 000 €. Ce sont des investissements très lourds.

Des parcs en Normandie

Un médecin normand amateur d’ostréiculture avait un Grand parc en Normandie. Lorsqu’il est parti à la retraite il a donné son parc à ses quatre ouvriers. Les Lagrave ont passé un accord avec l’un d’entre eux. Ils lui donnaient du naissain ; lorsque les huîtres étaient commercialisables, ils se partageaient la récolte. Cela a duré quelques années et tout le monde était content de l’accord.

Ce partenaire a souhaité vendre son parc et les Lagrave sont allés lui acheter. Ensuite les trois autres ont également vendu leur parc aux Lagrave. Maintenant les Lagrave ont quatre hectares de parc ostréicole en Normandie

Dialogue avec le fils Lagrave :

– Pourquoi avoir des parcs en Normandie ?

– C’est l’évolution. Il faut trois ans pour faire venir une huître vendable. La première année, c’est très avantageux d’être à Arcachon, parce qu’on a le naissain qui vient naturellement.
Il faut poser les collecteurs, bien sûr, mais on peut faire de très belles collectes de naissain à Arcachon. Ce qu’on ne peut pas faire en Normandie. La raison, c’est que les eaux sont à cinq degrés de moins et que le naissain ne vient pas bien en Normandie.

– Et ensuite ?

– On met les huîtres du naissain en poche et on les envoie en Normandie. Dès qu’elles se sont développées, on les ramène à Arcachon, on les trie et on les met dans des poches avec des mailles plus grandes puis on les renvoie en Normandie parce qu’elles y poussent plus vite et surtout il y a moins de pertes.

– C’est compliqué d’avoir des parcs en Normandie et dans le Bassin ?

– En Normandie, il y a beaucoup moins de pertes. À Arcachon, l’eau se réchauffe beaucoup et cela crée beaucoup de pertes. En Normandie, l’eau reste froide l’été et on a moins de pertes. De plus à Arcachon, le naissain se fixe sur les petites huîtres de la récolte précédente et cela crée encore des pertes.

– À Arcachon, si je laisse 3 kg de petites huîtres, on va récolter 7 ou 8 kg d’huîtres vendables. En Normandie, avec 3 kg, on récupère 12 ou 15 kg. Sur plusieurs tonnes, l’enjeu est très important.

– En quelle année êtes-vous allés en en Normandie ?

– Le premier essai en Normandie date de 1984. On avait mené des essais en Bretagne pendant deux à trois ans. Finalement mon fils (le petit-fils Lagrave) est arrivé dans le métier dans les années 2000, et c’est lui qui a décidé de s’implanter vraiment en Normandie.

– Vous avez continué en Normandie ?

– On a vendu ce qu’on avait en Bretagne et on a choisi de s’agrandir en Normandie. Cela permet de partager les risques entre deux endroits.

– En Normandie, on ne travaille pas avec des bateaux mais avec des tracteurs. Le tracteur, quand il y a du vent à 100 km/h, ne bouge pas et on va au parc en dix minutes. En bateau, sur le Bassin, il faut une heure pour aller au parc et quand le temps est mauvais, les conditions de travail sont très difficiles. De plus le tracteur va directement au magasin et le transfert des huîtres est plus facile que sur le Bassin où il faut utiliser le portique puis le transpalette.

Le petit-fils.

La commercialisation des produits ostréicoles est fortement surveillée par les autorités sanitaires.

Les établissements ostréicoles qui veulent commercialiser des huîtres doivent posséder des bassins dégorgeoirs.

Dans les bassins dégorgeoirs, les huîtres se débarrassent des sables, vases, mucus et autres contaminants physiques captés sur les parcs. Cette opération permet de satisfaire la qualité du coquillage.

Autrefois, il y avait deux types d’ostréiculteurs : les « parqueurs » qui élevaient les huîtres et les livraient aux « expéditeurs » et les « expéditeurs » qui commercialisaient les huîtres et devaient posséder des bassins dégorgeoirs. Actuellement, à La Teste, tous les ostréiculteurs sont aussi expéditeurs et possèdent donc des bassins dégorgeoirs.

L’eau des bassins dégorgeoirs n’est pas puisée dans le port. Elle provient d’une « Maline » qui est une pièce d’eau de décantation. Par l’effet combiné  de la  décantation et l’action des UV sur les bactéries, elle permet d’alimenter les bassins dégorgeoirs en eau « propre ».

Depuis qu’ils ont construit leur « magasin » en 1965, les Lagrave ont des bassins dégorgeoirs.

Afin d’assurer une qualité parfaite du dégorgement, ils ont équipé des bassins d’un filtre à sable pour assurer la qualité de l’eau de dégorgement et d’un générateur d’UV afin d’éliminer les éventuels résidus de bactéries.

Ces bassins, utilisés notamment l’été, sont maintenus à l’abri du soleil et munis d’un circuit de réfrigération de l’eau.

Ces améliorations apportées par le petit-fils permettent de garantir le plus haut niveau de qualité pour les coquillages commercialisés.

Actuellement, un ostréiculteur seul, peut produire 30 à 40 tonnes d’huîtres, à l’année.

Sur le Bassin, on peut vendre du naissain et des jeunes huîtres. Arcachon est bien placée par rapport à la Bretagne pour la commercialisation. Paris et Marseille sont à 24 heures de transport, Toulouse à quelques heures heures.

Chaque génération apporte sa pierre à l’organisation. Depuis 2000, Les Lagrave ont investi en Normandie. Ils ont deux hectares à Arcachon et cinq hectares en Normandie. Leur production totale est de 120 à 150 tonnes par an.

Actuellement, le petit-fils essaie la production avec des « paniers australiens ». Au lieu de mettre les huîtres dans des poches, on le met dans ces paniers. Les paniers sont suspendus sous le « chantier » ainsi avec le flux et le reflux, le panier se balance au bout de sa suspension.

Ce basculement pourrait remplacer le travail fastidieux de retourner les poches. Les chantiers doivent être plus hauts pour pouvoir suspendre les paniers dessous.

Bien entendu un panier suspendu est plus complexe qu’une poche et coûte beaucoup plus cher (une poche coûte quelques euros et peut durer dix ans). Cependant ce procédé pourrait apporter une meilleure qualité d’huître (retournée et agitée en permanence) avec moins de travail pour l’ostréiculteur.

Le grand-père produisait sept ou huit tonnes par an.

Le petit-fils continue à investir dans les moyens modernes de production et à s’organiser entre la Normandie et le Bassin pour tirer le meilleur parti des deux environnements et répartir les risques entre deux lieux de production et deux méthodes de travail.

Les inquiétudes du fils concernent d’une part l’élévation constante de la température de l’eau qui peut affecter la mortalité du naissain et des huîtres, d’autre part la pollution des eaux du bassin provenant tant des déversements d’eaux usées que des produit divers drainés par la Leyre et les crastes[4].

Le déversement intempestif des eaux usées est une conséquence directe du réchauffement climatique qui crée des épisodes plus fréquents et plus intenses de précipitations. Face à ces événements, la capacité de traitement et de stockage des stations d’épurations s’avère souvent insuffisante.

[1] Le bac à voile est un bateau à tout faire. C’est un bateau plat et très large (3 à 6 m) qui sert pour le fret (poteaux de mine, grave, sable et matériaux divers) notamment lors de l’aménagement des premières habitations sur la presqu’île du Cap Ferret pour le ravitaillement de ses habitants, mais aussi pour l’ostréiculture et la pêche.

[2] Le « magasin » c’est le local où se réalise le travail des huîtres : détroquage, tri, nettoyage, emballage…

[3] On appelle « chantier » ou « table » la structure en fer à béton sur laquelle on dépose les poches qui contiennent les huîtres.

[4] Craste : fossé qui draine l’écoulement des eaux vers le Bassin.

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CORCIA Yvon

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