Le sloop « Petite vitesse » en construction au chantier Auguste Bert
À travers l’histoire d’une famille anonyme, témoin de son temps, ces chroniques racontent l’évolution du quartier du Canalot à La Teste, de sa formation de 1840 à nos jours.
Résumé des épisodes précédents.
Diego dit « Le Diègue » est venu de son Espagne natale chercher fortune à La Teste.. Il a épousé Marie avec qui il a eu deux enfants. Diego est devenu le régisseur de Harry Scott Johnston sur les prés salés est.  Son fils Jules est le directeur  des pêcheries de l’Océan. L’autre fils Émile vit à Bordeaux avec son épouse Jeannette.
Émile, le second fils du Diègue, est mécanicien à la Compagnie des chemins de fer à Bordeaux. Émile a toujours été passionné par les machines. Comment un assemblage inerte de pièces de métal peut-il soudain se mettre à vibrer et avancer ?
Au catéchisme, le père Louis leur a expliqué qu’à partir d’une boule de glaise, Dieu a donné la vie à l’Homme. Pour Émile, créer une machine, c’est comme donner la vie à un amas de métal. La vapeur, c’est le miracle de la vie donnée à la matière inerte.
Il a souvent essayé de partager son émerveillement avec des camarades de travail, avec assez peu de succès. Son collègue Joseph lui a même répliqué :
—  Mon pauvre Émile, tu es complètement « hòu [1]», tu te prends presque pour le bon Dieu ! Une machine, c’est que de la ferraille, ça n’a pas d’âme ni de cœur !
S’intéresser aux machines ne l’a pas empêché de regarder les filles.
Il a été particulièrement ému le jour où il a vu Jeannette pour la première fois. Sa façon de rejeter ses cheveux en arrière, comme chacun de ses gestes, allumaient en lui une cascade d’émotions, comme s’il était pris d’une fièvre d’Afrique. Enfin, il a épousé la jolie Jeannette ; toutefois, sa passion pour les machines, qu’il partage avec André, le père de Jeannette, épingle toujours dans le cœur de celle-ci comme une sourde inquiétude.
Jeannette est maintenant employée aux écritures dans les bureaux de la même Compagnie des chemins de fer. Dès l’école primaire, l’instituteur communal, M. Pecarous, avait noté ses dons pour le calcul mental. Jeannette sait calculer de tête des additions à cinq chiffres et des multiplications à trois chiffres.
C’est grâce à ce don qu’elle a été embauchée aux bureaux de la Compagnie. Dans le service des comptes et recettes, elle est chargée de vérifier chaque jour que les caisses des guichets correspondent bien aux billets vendus. C’est un travail qui demande beaucoup d’attention. Elle fait toutes les additions deux fois : d’abord de bas en haut, puis de haut en bas, en notant les retenues au-dessus de la colonne des chiffres. Elle se trompe très rarement.
Jeannette aime que tout soit bien fait. Sa grand-mère lui a enseigné le goût méticuleux de l’ordre et l’exigence dans tout travail. Autant ses calculs doivent être parfaits, autant les résultats qu’elle écrit en bas des colonnes de chiffres doivent être d’une netteté irréprochable.
Elle a rapidement jugé que les plumes fournies par la Compagnie ne sont pas à la hauteur de ses ambitions de netteté. Elle a alors décidé de se fournir, sur ses propres deniers, des plumes « Blanzy-Poure », fabriquées à Boulogne-sur-Mer. Ce sont les meilleures pour les pleins et les déliés. Pour éviter la moindre tache, elle utilise un buvard de réclame des cafés « La Phocéenne de Torréfaction ».
Les comptes sont tenus sur des livres de grande taille, très lourds, avec une couverture rigide et une reliure épaisse. Le directeur a expliqué que chaque livre vaut très cher. La moindre rature fait l’objet d’une sévère remontrance, voire d’une retenue sur la paie en cas de récidive. Jeannette est très appréciée, car elle fait rarement des erreurs. Pour conserver sa bonne réputation, elle est très attentive à son travail.
Son chef de service, Ernest, aurait l’âge d’être son père.
Il ne manque jamais de se pencher par-dessus son épaule, soi-disant pour surveiller ses additions. Ernest est très soigneux de sa longue moustache, dont il dit : « Qu’elle est aussi belle et soignée que celle de l’Empereur. » Il semble penser que l’ensemble du bureau, voire de la ville de Bordeaux, doit être en admiration devant sa moustache. Il ne manque jamais de la lisser longuement lorsqu’il réfléchit, ce qui lui arrive assez souvent, étant donné son tempérament hésitant et vétilleux.
Jeannette déteste lorsqu’il est collé derrière son dos pour regarder par-dessus son épaule. Elle sent alors l’horrible odeur de gomina de sa moustache. Le souffle dans son cou, avec ses relents de tabac froid, est quasiment insupportable. De plus, cela perturbe sa concentration, si utile à son travail.
Une fois, alors qu’il s’attardait plus que de coutume, elle a eu un geste malencontreux, mais totalement volontaire, qui a projeté une grosse tache d’encre violette sur son faux col. Depuis, il est plus prudent.
Dès qu’elle le peut, Jeannette se penche à la fenêtre pour surveiller son Émile dans les ateliers. Les volutes de fumée tourbillonnent sous la verrière, comme autant de génies jaillissant non pas d’une lampe d’Aladdin, mais des antres profonds des locomotives. Muni d’une burette à huile et d’une énorme clé anglaise, Émile virevolte entre les machines. Il semble heureux comme un poisson dans l’eau. Le sourire aux lèvres, il cajole ses machines comme autant de jolies demoiselles dont il voudrait s’attirer les faveurs. Dans ces moments, Jeannette ressent toujours une pointe sourde de jalousie envers ces machines. Ce n’est que de l’acier, du charbon, de l’huile et de la fumée, mais elle voit en elles comme des rivales qui voudraient lui voler son homme.
Prise de frissons, elle se retourne et se concentre sur ses livres de comptes. Elle ne néglige pas, pour autant, de surveiller en permanence, du coin de l’œil, les allées et venues de M. Ernest et de sa moustache.
La Lison est la locomotive favorite d’Émile. Elle glousse de plaisir lorsqu’on lui fournit du bon charbon d’Angleterre. Dès que sa pression est établie, elle émet de joyeux petits jets de vapeur. Elle est alors prête à démarrer et fait crisser ses roues brillantes sur les rails. On est quelquefois obligé de lui jeter du sable sous les essieux pour éviter qu’elles ne patinent. Elle siffle joyeusement comme des trilles de pinson.
L’autre locomotive dont s’occupe Émile, la Romane, est beaucoup plus calme. Elle ronronne sombrement lorsqu’on l’alimente en charbon. Elle attend sagement que la manette des gaz soit actionnée pour émettre un long jet de vapeur. La traction enclenchée, elle démarre sobrement. Son sifflet émet un son grave et profond.
Le soir, au dîner, Émile est intarissable sur ses locomotives, louant la fougueuse Lison ou la sobre Romane. Il raconte en détail comment il a graissé les tiroirs de distribution et les bielles pour obtenir un fonctionnement parfait.
Jeannette vit mal l’intrusion de ces mécaniques, qui sont comme des maîtresses accaparant son homme. Elle se souvient qu’au début de leur rencontre, Émile était passionné par les discussions qu’il avait avec André, le père de Jeannette, sur l’idée de monter des machines à vapeur dans des pinasses.
La nuit, pendant qu’Émile rêve de graissage de bielles et de réglages de la boîte à feu des locomotives, elle élabore un plan pour arracher son Émile à ses maîtresses possessives, la Lison et la Romane.
Comme tous les dimanches, Jeannette et Émile viennent déjeuner à La Teste. C’est tantôt chez Marie et le Diègue, tantôt chez les parents de Jeannette, comme ce dimanche-là .
Sitôt le dessert servi, Jeannette met en route le plan qu’elle a préparé. Elle demande insidieusement à son père :
— Dis donc, papa, on raconte qu’un jeune charpentier, Auguste Bert, qui a l’âge d’Émile, a créé un chantier naval à l’Aiguillon et réfléchit à monter des machines à vapeur sur des bateaux.
—  J’en ai entendu parler à l’auberge de la rue du Port. Il y a quelque temps, je me rappelle que nous dessinions des plans avec Émile pour essayer de voir comment monter une machine à vapeur sur une pinasse. Je crois que le jeune Bert a les mêmes idées. Qu’en dis-tu, Émile ?
—  Ma foi, c’est sûrement intéressant, mais actuellement, je suis très occupé avec mes locomotives à la compagnie de chemin de fer. Je n’ai pas beaucoup de temps pour réfléchir à d’autres sujets.
Pour répondre, Émile a à peine levé le regard de son assiette. C’est comme s’il était toujours dans son atelier avec ses locomotives et que le reste du monde lui était  étranger.
Jeannette est très déçue qu’Émile n’ait pas mordu à l’hameçon. Elle ne sait plus que faire pour le détourner des locomotives, qui lui occupent l’esprit jour et nuit comme des maîtresses tyranniques.
Quelques semaines plus tard, le hasard, ou le destin, va l’aider dans ses plans.
Ce lundi matin, M. Ernest est fier comme un coq. Il vient d’apprendre que la Médaille du mérite du chemin de fer lui sera remise le mois prochain. Il marche comme sur un nuage, plusieurs mètres au-dessus du sol. Tout lui est permis, rien ne saurait lui résister désormais, lui, un médaillé du chemin de fer !
Il aperçoit la jolie Jeannette, qui reste si étonnamment distante malgré sa nouvelle décoration. Elle devrait lui témoigner son admiration la plus totale !
Au lieu de l’adoration à son égard qui devrait briller dans son regard, elle fixe avec attention ses longues colonnes de chiffres.
Ernest est outré d’une telle indifférence.
Perdant toute retenue, lorsqu’il se penche sur son épaule, il passe la main sous son bras et l’enlace.
Surprise, Jeannette se retourne d’un bloc et, d’un même mouvement, lui assène une gifle retentissante. M. Ernest est projeté en arrière et se retrouve assis par terre.
Le silence se fait dans l’ensemble du grand bureau. Les têtes se relèvent des pupitres. Les regards sont surpris, les bouches entrouvertes.
Le temps est arrêté.
—  Mais, mais… Mademoiselle, quoi ? Qu’est-ce ?
Hors d’elle, perdant tout contrôle, Jeannette saisit une paire de ciseaux qui traînait sur le bureau et coupe toute la partie droite de la moustache de M. Ernest.
Celui-ci est comme tétanisé. Aucun son ne sort plus de sa bouche, grande ouverte. Ses bras restent inertes et ballants. Il est hébété, comme collé au sol.
En lui coupant sa moustache, c’est comme si on l’avait amputé d’un membre essentiel.
L’étonnement général devient stupeur. C’est du jamais vu, un moment historique dans la vie des bureaux de la compagnie.
Le directeur des bureaux, alerté, intervient immédiatement :
— Comment, Mademoiselle, que vois-je ? On me dit que vous avez giflé votre chef de service, lui qui représente l’autorité et la Compagnie !
De plus, vous l’avez gravement mutilé en lui coupant sa moustache. Je vous chasse, mademoiselle !
Dehors ! Prenez vos affaires et passez à la caisse !
Confuse, au bord des larmes, mesurant la violence de sa propre réaction, elle ramasse quelques effets et quitte les bureaux. Elle est secouée de sanglots et manque de chuter dans le grand escalier.
—  Ne vous avisez pas de repasser à proximité !
lui crie le directeur du haut des marches.
Rouge de honte, cachant son visage dans ses mains, elle se réfugie dans le petit appartement qu’elle occupe avec Émile. Celui-ci ne rentrera que deux heures plus tard et la trouvera en pleurs, jetée sur le lit.
Le lendemain, le chef d’atelier d’Émile passe le voir dès l’embauche :
—  Salut, l’Émile, je suis désolé, mais la direction m’a demandé de te mettre dehors. Je sais que tu es l’un de nos meilleurs mécaniciens, mais ton épouse Jeannette a commis une faute grave et tu dois partir. Le vieux Joseph, à la caisse, va calculer ton compte jusqu’à la fin de la semaine.
Ils se serrent la main. Émile ramasse ses affaires personnelles et salue ses collègues. En partant, il donne une dernière caresse d’adieu à ses locomotives. Il lui semble que la Romane vibre sous sa main moite et que la Lison émet une douloureuse onde de chaleur contre sa paume.
Chassés tous les deux de la compagnie des chemins de fer, Émile et Jeannette reviennent habiter à La Teste.
Le Diègue leur a proposé de les accueillir dans la grande maison de régisseur dont il dispose au bout de la digue est. Du coup, Marie, qui logeait dans un appentis peu confortable de l’auberge de la rue du Port, décide finalement d’emménager avec le Diègue dans la maison du régisseur. Ainsi, elle sera plus près de son fils Émile et de Jeannette, son épouse. Les deux jeunes gens sont effondrés après avoir été mis dehors de la compagnie des chemins de fer.
Tout cela à cause de M. Ernest, qui se croyait autorisé à toutes les privautés auprès de la jolie Jeannette.
Jeannette, vivait de plus en plus mal les attouchements de M. Ernest, est surtout heureuse d’être débarrassée des deux locomotives qui accaparaient l’esprit d’Émile
Émile regrette surtout d’avoir été séparé de ses deux locomotives, la Lison et la Romane, pour lesquelles il avait un attachement presque humain.
Depuis qu’ils sont à La Teste, Émile descend quelquefois au bout de la digue, jusqu’à la gare, pour revoir ses locomotives. Lorsque le train marque l’arrêt avant de repartir vers Arcachon ou vers Bordeaux, Émile s’approche des locomotives fumantes, leur parle à voix basse, effleure les bielles et les pistons. Les employés de la gare le connaissent et ne sont pas surpris de son comportement. Cependant, quelques voyageurs l’observent avec inquiétude. Les habitués de la ligne parlent de lui comme « l’homme qui parle aux locomotives ». Certains s’inquiètent de sa santé mentale.
Comme pour saluer le retour d’Émile et Jeannette, le ciel de l’automne 1875 est très agité. Des tempêtes de nord-ouest soufflent avec une force à décorner les bœufs. Poussées par une période de grande marée et la tempête, les eaux du Bassin se ruent sur la digue est, qui est submergée. Les habitants de l’Aiguillon ont les pieds dans l’eau.
Émile, venu constater les dégâts à l’Aiguillon, donne un coup de main à un homme qui nettoie son atelier recouvert par une épaisse vase. Ils sympathisent comme deux jeunes gens du même âge :
—  Je me suis installé ici car c’est bien à l’abri des vents d’ouest et de nord, et la berge est pratique pour mettre à l’eau mes bateaux. Mais on ne m’avait pas prévenu qu’en cas de forte marée et de tempête, l’eau montait si haut.
—  Mon frère Jules, qui travaille à côté aux Pêcheries de l’Océan, m’avait déjà dit que ce coin de la côte est facilement envahi par les grandes marées, mais je suis surpris de l’ampleur des dégâts.
En fait, je me présente, je m’appelle Émile Espinasse.
—  Eh, merci pour le coup de main, Émile. Je m’appelle Auguste. Auguste Bert, pour être complet.
—  Ah, vous êtes Auguste Bert ? Je suis heureux de vous rencontrer. Mon beau-père, André Lescoure, me parle toujours de vous. Il dit que vous voulez monter des machines à vapeur sur des pinasses. J’ai toujours rêvé d’y arriver ; j’ai même fait des plans avec l’emplacement du moteur, de l’arbre, de l’hélice et du réservoir !
—  Ah bon ? Et pourquoi vous intéressez-vous aux machines à vapeur ?
—  J’ai toujours été passionné par les machines à vapeur. Je travaillais jusqu’à la semaine dernière à la compagnie des chemins de fer à Bordeaux, où je soignais des locomotives magnifiques.
Sa voix s’étrangle et, après un silence, il reprend :
—  J’ai dû quitter ce travail pour des raisons stupides, mais basta, n’en parlons plus.
—  Ma foi, si ça vous dit, il y a de l’embauche au chantier Bert. Je ne suis pas sûr que nous fabriquions des pinasses à moteur le mois prochain, mais j’ai de grosses commandes de bateaux pour les ostréiculteurs et je travaille sur une idée venue d’Amérique.
—  Une idée d’Amérique ? Mais encore ?
—  C’est un peu long à expliquer. Je dois finir un travail ce soir. Si vous voulez, on peut se revoir demain matin. On parlera de comment on peut travailler ensemble et de tout le reste. Vous savez, ici, on ne gagne pas autant qu’à Bordeaux aux chemins de fer. C’est un petit chantier que j’ai monté tout seul depuis neuf ans. Mais on pourra peut-être trouver un accord ?
Émile continue sur la berge de l’Aiguillon et arrive aux bureaux de la Société des Pêcheries de l’Océan, où travaille désormais Jeannette. Il monte dans les locaux de son frère Jules. Celui-ci est assis derrière un grand bureau  ouvragé couvert de dossiers.
Depuis qu’il a ramené d’Écosse le premier chalutier à vapeur, « Le Cormoran », Jules est devenu l’homme de confiance du patron, Harry Scott Johnston.
Jules est très fier de sa réussite. Ramener le premier chalutier à vapeur d’Écosse a été son épreuve du feu. Il a ainsi démontré à son patron Harry Scott qu’il savait surmonter les difficultés du quotidien. À partir de là , Harry Scott lui a confié de plus en plus de responsabilités. Lui qui est pratiquement sans diplôme est devenu le directeur d’une compagnie importante de pêcherie à vapeur. La Société a maintenant un deuxième chalutier à vapeur, « Le Héron », et a considérablement développé ses activités.
Jules n’est pas enivré par ses responsabilités. Il sait qu’il est arrivé là par son travail et son sérieux et qu’il doit poursuivre dans cette voie en restant modeste et appliqué.
Grâce à ses circuits de commercialisation, qui s’étendent au-delà de Bordeaux vers Marseille et l’Italie, en plus du poisson frais, la société expédie des huîtres plates et portugaises. Elle est installée à La Tremblade et à La Pallice-La Rochelle. Elle a même des viviers de verdissement d’huîtres à Marennes.
Jules est devenu un « monsieur » reconnu et respecté à La Teste comme à Arcachon. Il a maintenant quatre enfants : José (c’est le prénom du père de Diego), né en 1868, et Marie (c’est le prénom de sa mère), née en 1869. Les deux plus jeunes, Harry et Pierre, sont nés en 1871 et 1872. Les grands enfants vont à l’école du boulevard Deganne. Dans les familles bourgeoises d’Arcachon, il est de bon ton d’avoir au moins quatre enfants. Le Christ n’a-t-il pas dit : « Croissez et multipliez » ?
Anne, l’épouse de Jules, s’occupe de ses quatre enfants et consacre beaucoup de son temps à diverses associations caritatives qui viennent en aide aux plus démunis et aux femmes des marins péris en mer. Il est vrai que les sociétés de pêche fournissent chaque année des contingents de veuves et d’orphelins. Jules et sa famille résident dans une grande maison sur le prestigieux boulevard Deganne. Il est ainsi près de son bureau.
Dès qu’ils sont revenus de Bordeaux, Jules a proposé à Jeannette de l’embaucher aux écritures. Sa société se développant, elle a besoin de bons éléments. Les dons de Jeannette pour les comptes et le calcul mental sans faille sont des capacités recherchées. Jules a également proposé à Émile de lui trouver un poste aux pêcheries. Les compétences pour s’occuper des machines à vapeur des chalutiers sont rares et très recherchées.
Émile n’a pas souhaité dépendre d’un frère aîné qui réussit trop bien. Marie et le Diègue sont très fiers de la réussite de leur aîné. Émile, le cadet, souhaite trouver sa route tout seul et prouver ses capacités sans l’aide de son frère.
De son côté, Jules a bien perçu dans ce refus de main tendue une réaction d’orgueil. Il ne s’en est pas offusqué. Il sait que son frère est passionné de mécanique et qu’il a des capacités à tracer sa route par lui-même.
Les deux frères sont restés proches, bien qu’un soupçon de jalousie reste tapi au fond d’Émile et le morde quelquefois lorsque leur différence de statut social ressort.
Émile raconte à Jules son entretien avec Auguste Bert :
—  Je crois que c’est un garçon très sérieux, lui dit Jules. Il a démarré son chantier tout seul à dix-sept ans. On dit qu’il a beaucoup d’idées nouvelles et qu’il sait les mettre en pratique. Comme tu es toi-même passionné de mécanique et très sérieux, vous pourriez faire une bonne équipe. Si je peux me permettre un conseil, il n’est pas très riche. Plutôt qu’un salaire important, tu devrais lui demander une participation aux bénéfices, voire une association.
Après cet avis favorable donné par son frère, Émile s’est résolu à retourner discuter avec Auguste Bert. Il faut bien gagner sa vie. il a déjà refusé la proposition de Jules pour entrer aux pêcheries, il n’est pas sûr d’avoir d’autres opportunités de travail. Il a ressenti avec Auguste l’envie de travailler ensemble.
Auguste Bert et Émile ont trouvé un accord sur le plan des finances. Ils peuvent maintenant s’atteler ensemble à développer de nouveaux projets.
Ils sont tous les deux comme deux jumeaux. Émile est né en 1848, Auguste en 1849. Tout petit déjà , Émile démontait tout à la maison pour voir comment c’était à l’intérieur. Une fois, il a mis le feu à la cuisine en voulant démonter le poêle à charbon. Auguste est aussi un garçon très curieux. Petit, il adorait dessiner les oiseaux en vol pour essayer de comprendre le mouvement des plumes, des ailes et de la queue.
En plus d’avoir des idées sur l’avenir, le chantier doit fabriquer des pinasses et des bateaux de travail pour les ostréiculteurs. En réalité, ils passent trop de temps sur chaque bateau et chaque pinasse, qu’ils veulent livrer presque parfaits. De telle sorte que leurs bateaux sont très recherchés, que le chantier croule sous les commandes, mais ne gagne pas d’argent.
André, le père de Jeannette, un ancien du chantier Dubourdieu, appelé à la rescousse, a vite compris l’affaire :
—  Comme vous êtes des passionnés et des perfectionnistes, vous passez beaucoup trop d’heures sur chaque bateau. Évidemment, tout le monde veut un bateau de chez Bert, mais comme vous le vendez au même prix que les autres chantiers et que vous travaillez deux fois plus, bientôt vous allez fermer boutique faute d’argent. D’ailleurs, vous êtes en retard sur le paiement des fournisseurs et, d’après ce que me dit Jeannette, vous ne vous payez pas souvent. Donc, la faillite arrive à grands pas !
—  Et comment en sortir ? lui demande Auguste.
—  Il faudrait travailler moins bien et plus vite. Ça, vous ne savez pas faire ! Ou alors augmenter vos prix d’au moins trente pour cent pour couvrir vos manies de perfectionnistes, mais là , vous n’aurez plus de commandes : les ostréiculteurs ne sont pas des banquiers !
— On pourrait reprendre l’idée des pinasses avec moteur d’Émile ?
—  Surtout pas maintenant, vous allez travailler au moins un an pour faire un prototype sans rien gagner.
—  Tu m’avais dit que tu avais une idée qui venait d’Amérique. C’est quoi, ton idée ?
—  Ah oui… bof ! Je ne sais pas trop.
—  C’est quoi, « je ne sais pas trop » ?
Auguste fouille au fond d’une armoire et ressort un vieux document :
—  Voilà , c’est un rapport écrit en 1863 par un dénommé De Broca, qui était allé en mission en Amérique à la demande de Victor Coste pour étudier l’ostréiculture là -bas.
—  Et que dit ce rapport ? demande Émile en feuilletant le document plein de chiffres et de dessins.
—  Il dit, entre autres, que les ostréiculteurs utilisent un grand bateau à fond plat qu’ils appellent un « sharpie ». Cela vient de « sharp », qui veut dire pointu. Mais regarde, j’ai aussi des plans de « sharpie ».
André, qui a travaillé aux chantiers Dubourdieu comme charpentier de marine, étudie avec beaucoup d’attention les plans.
—  Tu sais, nous, on a des pinassottes parce que c’est un bateau qu’on utilisait depuis toujours pour la pêche. Facile à construire et facile à mener à la rame. Mais ce n’est pas pratique pour transporter les huîtres, les tuiles et le matériel.
Leur sharpie est très large et, avec son fond plat, il est parfait pour aller sur les parcs !
—  Tu crois qu’on pourrait en fabriquer plutôt que les pinasses avec lesquelles on perd de l’argent ? demande Jules.
Ce soir-là , les trois hommes sont rentrés chez eux avec des dessins plein la tête. Un bateau plus large, certes, mais comment le manœuvrer ? Et la fixation du mât, comment faire ? Avec un mât incliné ? Où mettre les rames sur un bateau si large ?
Le lendemain, ils se retrouvent tous les trois au chantier. Chacun y va de son idée et l’appuie par un croquis sommaire. La discussion s’emballe et l’enthousiasme va croissant ; les idées fusent :
—  On pourrait aussi faire une ouverture à l’arrière pour faciliter le chargement.
—  Avec des dérives relevables sur le côté, on pourrait avancer jusqu’au parc.
—  On pourrait avoir un tout petit tirant d’eau de trente centimètres en charge.
—  Et les voiles, tu as vu les voiles ? Le mât est fixe, pas comme sur les pinassottes.
Ils sont interrompus par l’entrée d’un homme de grande taille, à la carrure de bûcheron. Quand il s’encadre dans la porte de l’atelier, ils ont l’impression que la lumière baisse dans la pièce. À contre-jour, il paraît immense.
D’après sa vareuse et son pantalon de toile, c’est visiblement un ostréiculteur. Sa démarche souple et ses biceps gonflés font immédiatement penser à un sportif entraîné. Il ressemble à des haltérophiles qu’on voit dans le magazine « Le Sport ».
Sa voix de stentor porte fort, et ils sont obligatoirement interrompus dans leur discussion animée :
—  Hé, c’est bien ici le chantier d’Auguste Bert ?
—  Exactement, et c’est moi, Auguste, lui déclare Bert qui s’avance et lui tend la main.
Sa main est prise comme dans un étau par la poigne de fer de l’étranger :
—  Je me nomme Zisly, je suis d’Andernos, mais on me nomme « La Rame » à cause  que je souque dur sur les avirons.
Voilà , je veux faire une longue course en solitaire à la rame et à la voile, et j’ai besoin d’un bateau un peu spécial. Mon cousin l’Antoine, qui vous connaît bien, m’a dit que vous pourriez me faire le bateau que je veux.
—  Un bateau comment ? lui demande Auguste.
—  Voilà , je veux partir d’Andernos et aller tout seul jusqu’à Douvres, en Cornouailles. Et sans m’arrêter une seule fois !
Les trois hommes le considèrent avec surprise, voire commisération. Certainement un « Paure [2]». Aller seul en Angleterre ! Franchir les passes du Bassin en solitaire, ce n’est pas simple, mais ensuite remonter l’océan vers le nord, franchir Le Pertuis, le Raz de Sein, Ouessant et enfin l’entrée de la Manche !
—  Je vois bien que vous me prenez pour un fou ou un idiot. Mais je vais vous expliquer.
D’abord, j’ai tout l’argent qu’il faut. Un riche « estrangey » qui venait des pays des Vikings a passé une année à Andernos. On dit qu’il a trouvé ma maman sympathique et alors il lui a laissé beaucoup de pièces d’or. Il paraît que c’était un géant blond et que je lui ressemble un peu. Il a dit à maman que, quand je serais grand, il fallait que j’utilise l’argent pour faire un truc remarquable et pas pour boire ni faire le fainéant.
Ma maman est d’accord pour que je construise un bateau spécial et que je fasse cette traversée que personne n’a faite. Elle dit qu’il y a longtemps, les Vikings sont venus en France et se sont installés en Normandie après une longue traversée. Je dois faire pareil, mais vers le nord, alors qu’eux l’ont fait vers le sud.
En plus, on m’a raconté qu’un Bordelais dénommé Léon Ducos a navigué d’Arcachon à Nantes avec ses deux chiens vers 1858.
—  Vous savez, lui explique André, j’ai travaillé quarante ans aux chantiers Dubourdieu à Gujan ! On a construit des centaines de bateaux : des grands, des petits, des chaloupes, des tilloles, mais je n’ai jamais vu un bateau qui permette à un homme seul de faire plus de 300 lieues et d’affronter l’océan et ses tempêtes.
En plus, ajoute André, vous êtes trop jeune pour l’avoir connu, mais il y a quarante ans, en 1836, des pêcheurs étaient partis « à la péougue ». Il y a eu une tempête terrible, il y a eu plus de soixante-dix morts. Et vous voulez partir seul jusqu’en Angleterre !
—  Je connais cette histoire, leur répond l’homme. Même qu’un grand-oncle de Gujan y est mort. J’ai beaucoup réfléchi ! Je veux un bateau étanche comme un ballon d’enfant. Que même s’il prend de l’eau et qu’il se retourne, il continue à flotter sans couler. Il faudra qu’il ait des compartiments étanches à l’avant et à l’arrière.
—  Et pour l’eau, vous ferez comment ? lui demande André. Il faut boire un peu chaque jour, et si vous partez pour plusieurs semaines, vous ne pourrez pas emporter des centaines de litres, sans compter que l’eau a tendance à croupir. Au bout de quelques jours, c’est une vraie soupe de maladies.
—  J’y ai pensé aussi ! répond La Rame. D’abord, je vais emporter une réserve de bidons hermétiques d’eau mélangée avec du vinaigre pour les jours de pénurie. Pour tous les jours, j’ai prévu un système de gouttière à installer en bas de la voile, que je viderai dans une barrique. J’ai lu des récits de chasseurs de baleines au large qui utilisaient cette technique.
Le gars d’Andernos semble avoir bien réfléchi à cette expédition un peu folle et improbable. Cependant, malgré ces belles paroles, Auguste Bert, dont les caisses sont vides, ne veut pas se lancer à l’aventure dans ce projet. Un bateau étanche qui ressemblerait à une baleinière conduite par un seul homme, c’est beaucoup d’argent à donner aux fournisseurs et beaucoup d’heures de travail.
Auguste Bert veut s’assurer que ce gars est fiable :
—  Écoute-moi, La Rame, ce projet me plaît beaucoup, mais il va aussi coûter beaucoup d’heures de travail et de matériel. Qui me dit que tu as l’argent ?
—  C’est prévu, répond Zisly. Je savais bien qu’il fallait prouver ma bonne foi.
Il plonge la main dans la poche de son pantalon et en tire un mouchoir noué, assez propre. Défaisant le nœud du mouchoir :
—  Tenez, je vous ai apporté deux louis d’or. Ce sont des pièces de vingt francs or, faites à quatre-vingt-dix pour cent d’or et le reste de cuivre. Elles valent beaucoup d’argent et devraient payer les premières dépenses.
Les trois hommes n’ont jamais vu de louis d’or. Ce sont des pièces mythiques . On dit que les gens riches en ont beaucoup.
André ose en prendre une religieusement et la fait tourner entre ses doigts. Dans l’atelier sombre, la pièce semble émettre sa propre lumière, maléfique ou bénéfique, on ne sait. André la repose sur la table comme si elle lui brûlait les doigts et lui aveuglait les yeux.
—  Tu peux garder les deux, Auguste, déclare Zisly. Je crois que c’est assez pour démarrer le bateau.
—  C’est vrai, c’est vrai ? balbutie Auguste, qui n’a jamais vu tant d’or. Je vais les porter à la banque pour demander de les mettre au coffre et me dire combien elles valent. Je vais faire les premiers dessins avec André et Jules ici présents. Je ferai une estimation à peu près du total du coût du bateau, et on se revoit la semaine prochaine pour tout ça.
—  Tope là , mon collègue, je te fais confiance et tu gardes les pièces, lui déclare La Rame.
Zisly lui tend la main, et l’affaire est conclue par une solide poignée de main entre hommes honnêtes.
—  Adishatz, et à la semaine prochaine !
Eh, au fait, mon bateau s’appellera « l’Épreuve », car je crois que cette aventure est une sacrée épreuve !
Zisly est déjà parti à grands pas vers le bourg de La Teste, laissant les trois hommes comme abasourdis.
Zisly est content de son expédition et décide de rentrer à Andernos. Il est vrai que là -bas on le croit un peu « anucento[3] ».
Petit à l’école, sa blondeur et sa carrure dénotaient par rapport aux gars du village, mais on n’osait pas lui chercher noise. Zisly y a vu plus de froideur que de crainte. En grandissant, il a compris que son père n’habitait pas le village et que sa mère et lui faisaient figure de « gens différents », voire de parias. À partir de là , il a toujours voulu réaliser des choses hors du commun. Il était imbattable à la course à pied comme dans les jeux de force. Son instituteur lui a prêté une édition en français de l’Odyssée d’Homère. Zisly s’est tout de suite identifié à Ulysse. Il allait conquérir les îles, vaincre le cyclope, se défaire des sirènes. Mais Ithaque et la Méditerranée sont loin du Bassin. Ayant trouvé une vieille carte marine des navigateurs hollandais, il a tracé un trait vers le sud de l’Angleterre.
—  Voilà mon Odyssée ! s’est-il écrié seul dans sa chambre. À moi les côtes d’Angleterre. J’y aborderai en solitaire sur mon bateau à moi !
Au moins, les gens d’Andernos me regarderont avec plus de respect que de crainte. Ma mère sera saluée dans les rues d’Andernos comme « la mère du grand navigateur ». Peut-être que je pourrai devenir le maire d’Andernos ?
Les jours suivants, Auguste et Jules ont passé des heures de discussions passionnées et de dessins. Comment faire un bateau conduit par un seul homme, capable de remonter au vent comme de subir de gros temps de vent arrière ou latéral ? Il faut être capable de faire le gros dos et de mettre à la cape en cas de tempête, tout ça avec un bateau étanche !
André passe les voir la veille du rendez-vous avec Zisly.
—  Alors, les garçons, où en sommes-nous ?
—  Voilà , explique Auguste. D’abord, cela ressemble plus à une baleinière qu’à une chaloupe ou une pinasse.  Elle pourrait mesurer six mètres de long, mais seulement deux mètres de large. Avec un poids tout compris de deux tonneaux et demi, le tirant d’eau en charge serait de quatre-vingts centimètres.
—  D’accord, lui dit André, mais avec quelle voile ? N’oublie pas qu’il y a un seul homme à bord.
—  Je sais. Il y aurait une grand-voile assez grande pour tracer la route, mais point trop pour pouvoir être manipulée par un homme seul. On pourra y ajouter un petit foc appuyé sur un bout-dehors.
—  Et cette histoire de bateau étanche comme un ballon d’enfant ?
—  L’étanchéité devra être presque parfaite, tant pour la coque que pour les compartiments avant et arrière, parfaitement étoupés et pontés. Il y aura une trappe d’accès à ces compartiments, qui devra être étanche. Il faut aussi étudier le système de récupération d’eau avec sa barrique.
Enfin, au milieu sera installé le navigateur. Il faudra un minimum de confort pour les quelques heures de sommeil qu’il pourra s’accorder. Peut-être avec un auvent de protection, peut-être avec une bonde de vidange, je ne sais pas encore.
—  Il y a du boulot ! résume André. Et encore beaucoup de questions !
Grâce à l’avance en pièces d’or de Zisly, le travail pour la baleinière étanche est lancé.
Heureusement, malgré tout ce bouillonnement d’idées, le chantier ferme le dimanche.
Émile a déjeuné dimanche dernier dans la maison de son frère Jules, sur le boulevard Deganne. Jeannette a été particulièrement impressionnée par la décoration et les tentures. La salle à manger est une longue pièce d’où les hautes baies vitrées surplombent le boulevard.
Émile et Jeannette ont été reçus sans ostentation par Anne, l’épouse de Jules. Les quatre enfants mangeaient à la cuisine avec la nounou, une solide Landaise. Jeannette se verrait bien habiter une telle maison sur le boulevard, même beaucoup plus petite. Elle aurait une nounou pour les enfants encore faudrait-il en avoir ! Une cuisinière s’occuperait des repas, une servante du service. Ma pauvre, se dit-elle, c’est un autre monde ! Anne la reçoit comme une égale et évite les remarques inopportunes sur son train de vie. Jeannette lui en sait gré, car d’autres étaleraient leur opulence.
Marie est enchantée de voir ses belles-filles sourire ensemble. Elle travaille toujours à l’auberge de la rue du Port avec Adélaïde, mais à son âge, le service des clients n’est pas facile. À chaque réveil, les courbatures lui rappellent qu’elle n’a plus vingt ans. Elle réfléchit maintenant à trouver une activité moins éprouvante.
Après le repas, Jules a entraîné Émile, le Diègue et André dans le fumoir, pendant que les dames discutent cuisine et chiffons.
—  Maintenant que tu connais les chantiers navals, intervient Jules, pourrais-tu donner une recommandation pour Harry Scott Johnston, qui souhaiterait se faire construire un bateau ?
—  Le mieux serait certainement qu’il nous visite au chantier d’Auguste Bert pour voir si nous pouvons le satisfaire. Nous réalisons maintenant de très belles filadières pour la navigation de loisir.
Le Diègue fume avec délectation le cigare offert par son fils Jules. Il n’aurait pas imaginé, en arrivant à La Teste il y a près de quarante ans sans un sou en poche, qu’un jour l’un de ses fils habiterait sur le prestigieux boulevard Deganne. Lui qui dormait dans un appentis ouvert aux quatre vents peut maintenant contempler ce large boulevard à travers les grandes fenêtres aux vitres ciselées. Un bon feu ronronne dans la cheminée, les petits-enfants jouent avec la nounou ; la jeune servante en tenue de soubrette a servi les liqueurs. Il se tourne vers le salon, où Jeannette et Anne, ses belles-filles, discutent de façon animée avec Marie, toujours vive et souriante.
Dès le mardi suivant, Harry Scott est venu au chantier, qui se trouve proche de ses bureaux de la Société des Pêcheries de l’Océan.
—  Hé, bonjour, M. Bert. Mon directeur, Jules Espinasse, m’a encouragé à visiter votre chantier. J’aimerais vous parler de mon souhait de faire construire un bateau de plaisance.
—  Nous serions à la fois honorés et heureux de pouvoir vous aider, M. Johnston. Avez-vous des idées de ce que vous souhaitez ?
—  Ma foi, répond Harry Scott en se lissant la moustache, qu’il avait fort belle, nous autres Anglais sommes très amoureux de beaux bateaux. J’aimerais avoir un beau cotre bien toilé, avec un petit mât en « tapecul ». Il faudrait qu’il soit assez bon marcheur au vent, sans pour autant être trop brutal à la vague.
—  Je vois que vous avez des attentes assez précises. Je vous propose d’y travailler et d’esquisser quelques dessins à votre intention. D’ici quelques jours, passez me voir à votre convenance, nous en discuterons.
Harry Scott est revenu plusieurs fois au chantier pour affiner les lignes de son bateau. Autant Harry Scott est précis et incisif en affaires dès qu’il s’agit d’argent, autant il est libéral en ce qui concerne ses plaisirs. Ainsi, après plusieurs discussions passionnées avec Auguste Bert, ils ont « topé » sur la base de plusieurs dessins détaillés, sans que jamais il n’ait été question d’argent entre eux. Le bateau coûtera son prix, voilà tout !
Lors de la dernière discussion, Nathaniel, le frère de Harry Scott, s’est joint à eux. Bien qu’ingénieur de Polytechnique et des Mines de Paris, il n’a pas de compétence particulière sur le calcul des formes ou la dimension des voiles. Par contre, en tant qu’esthète au sens artistique développé, il a fait diverses remarques sur la ligne générale de la coque et la forme des voiles.
Finalement, il s’agira d’un cotre à deux mâts, dont la ligne sera un peu inspirée des navires de pirates arabes, avec des flancs très galbés pour tenir à la gîte. Le mât sera doté d’une grand-voile de filadière et d’un foc profond, presque aussi conséquent.
Quelques années plus tard, la revue Le Yacht, du 29 juillet 1881, dira de ce bateau :
« Ce joli yacht, nommé Toulinguet, du nom d’un banc situé dans les passes, est très fin. Sa tenure est considérable, et son avant très haut au-dessus de l’eau lui donne, avec sa longue voûte fuyante, une tournure très gracieuse. Cette voûte est tranchante en dessous, ce qui, à notre avis, est une excellente chose dans la coulée, surtout si le bateau est assis sur son arrière. Inutile d’ajouter que le Toulinguet est un excellent marcheur. »
Les commandes de Zisly et surtout de Harry Scott Johnston ont mis le chantier Bert en lumière, et de nombreux « estrangeys » viennent désormais discuter avec le chantier de leurs projets de bateaux.
Cependant, Émile et André ont relancé l’idée venue d’Amérique d’un bateau de service pour les ostréiculteurs.
À la fin de la journée de travail, lorsque la lumière baisse sur le Bassin et que cesse l’agitation du quartier, les trois hommes reprennent souvent la discussion qui avait été interrompue par l’arrivée inopinée de Zisly, dit La Rame.
Enfin, un soir de janvier, alors que le vent, à l’extérieur, s’est calmé, la lumière  des jours toujours plus courts tombe doucement sur le chantier.
Les trois amis se retrouvent. Ils savent que le bout d’un long tunnel de réflexions est en vue.
La table de travail est couverte de dessins : des vues de face, de dessus, des coupes longitudinales, des dessins de détail pour les assemblages et des calculs dans tous les sens. Auguste Bert est très excité et saute d’un pied sur l’autre :
—  Je crois qu’on y est, les gars. J’ai mis au propre toutes nos discussions et refait nombre de calculs pour notre projet, qu’on pourrait appeler un « bac à voile ».
—  Eh bien, raconte, vas-y, s’impatiente André.
—  Voilà . D’abord, pour réduire le coût de construction, le « bac à voile » est monté sur plusieurs quilles séparées, ayant chacune la hauteur du bateau. La sole et le pont sont respectivement posés sur celles-ci. Ainsi, l’ensemble forme un « caisson » d’une grande rigidité. Les chargements sont posés directement sur le pont, diminuant les manutentions.
—  Il ne va pas remonter le vent, ton bateau ? demande Jules.
—  Ah, mais si ! Il aura une dérive passant au travers de la quille du milieu. Elle est basculante et se relève si besoin en arrivant au parc.
—  C’est plat comme un bac, tu l’attaches comment, le mât ? demande André.
—  J’y ai pensé. Il sera planté dans un solide banc de bonne hauteur au milieu du bac. Il sera maintenu par deux haubans, un étai de foc et un étai de tête de mât. Il n’est pas près de bouger !
—  Et les voiles ? demande Jules.
—  Le bateau sera gréé en sloop : un foc sur étrave et une grand-voile bien apiquée sur corne. En plus, le gouvernail pourra se relever pour attaquer les hauts-fonds. Le tirant d’eau devrait être au plus de cinquante centimètres à pleine charge.
André conclut la discussion du point de vue du vieux charpentier de marine :
—  En résumé, c’est un bateau facile à construire, économique et pouvant transporter de lourdes charges. Pourquoi ne pas y avoir pensé avant ?
Auguste lui répond :
—  Avant, on avait des pinassottes ! L’idée est venue du sharpie. En l’adaptant un peu, ce serait un excellent bateau de travail.
Il ajoute :
— D’ailleurs, nous avons de plus en plus de corps morts à poser pour nos clients plaisanciers. Je propose de construire un premier exemplaire pour nous-mêmes afin de tester l’idée.
Ainsi, le chantier Bert réalise, fin 1880, le premier bac à voile expérimental pour ses propres besoins de pose de corps morts.
Devant le succès, le bateau est proposé aux ostréiculteurs, qui vont rapidement l’adopter. Le bac à voile est parfait pour transporter du matériel vers les parcs et en ramener des cargaisons d’huîtres plus importantes qu’avec la pinassotte traditionnelle.
À partir de là , les commandes affluent pour ce bateau économique et si pratique. Auguste et Émile ne peuvent faire face à la demande des ostréiculteurs. Des compagnons sont appelés à la rescousse du chantier.
Des plaisanciers passent commande de ce bateau. Il a certes des allures de bateau de travail, mais pour promener des amis en toute décontraction, il est parfait. Sans compter qu’il est beaucoup moins cher et plus stable à la mer qu’un beau sloop aux lignes affûtées.
Quelques années avant ce succès du bac à voile, Auguste et Émile avaient accompagné Zisly dans son aventure de la baleinière insubmersible « L’Épreuve ».
Toujours préoccupé par son projet de périple en solitaire, Zisly, l’ostréiculteur d’Andernos, passait régulièrement au chantier pour suivre l’avancement de son bateau.
Auguste a été rassuré par les pièces que Zisly lui a remises. Son banquier lui dit que ce sont des pièces très rares, des « fleur de coin » frappées en 1853. Son banquier les a évaluées à deux cent quatre-vingts francs chacune, soit près de cent jours de salaire d’un ouvrier du chantier.
Auguste a bien avancé dans la construction et , en ce mois de décembre 1877, il peut enfin mettre à l’eau la baleinière tant attendue. Zisly est émerveillé par le bateau ; il en fait le tour en observant tous les détails :
—  Les deux caissons étanches sont parfaits, avec la porte étanche. La commande de barre avec un long manche pour l’actionner depuis le refuge central, la voile et le foc avec des rappels d’écoute pour une manœuvre facile. Tout est parfait.
Le bateau est mis à l’eau au bout du chantier.
André est venu avec quelques anciens du chantier Dubourdieu. Le Diègue, accompagné de Jules, est venu assister à l’événement.
La marée étant favorable, Zisly saute d’un bond au milieu de son abri, hisse la voile et le foc, se saisit de la barre et déhale du ponton.
Un petit vent du nord étant établi, il tire un premier bord au près vers Andernos, puis vire de bord pour pointer vers le cap Ferret.
Auguste observe que le bateau remonte bien au vent comme il l’espérait et que les virements de bord sont francs, avec un redémarrage immédiat sur l’autre bord.
Zisly les salue de la main et s’éloigne vers le nord. Il ne reviendra que le lendemain dans l’après-midi.
Il explique, en échouant près du chantier :
—  Ce bateau est formidable, il remonte au vent comme personne, et au vent arrière, c’est un cheval au galop. J’ai franchi les passes au Toulinguet.
Par contre, au large, ça secoue un peu !
—  Tu veux partir quand pour ton périple ? lui demande André.
—  J’ai regardé le régime des vents et les conditions de mer par saison. Le mieux, c’est début avril : les vents sont bien établis et réguliers à l’ouest, la mer n’est pas trop forte après les grandes marées de mars. Mais d’ici là , il faut que je m’entraîne sérieusement. Je veux remplir les caissons avec des provisions et des bidons d’eau vinaigrée, et je vais faire des sorties de deux à trois jours pour voir comment je passe les nuits.
—  Écoute, lui répond Auguste, tu fais comme tu veux. Le bateau sera là . Si tu as besoin de réparations ou d’améliorations, tu nous demandes.
Zisly fera plusieurs sorties de deux à trois jours à la fin de l’année 1877. À chaque retour, il demande de petites améliorations que le chantier exécute sans rechigner. Il est revenu avec un autre mouchoir noué contenant d’autres pièces de vingt francs or. Le banquier et Auguste sont tranquilles.
Cependant, le 9 janvier 1878, Zisly est venu au chantier pour faire une sortie. Il neige depuis deux jours sur tout le bassin. Une vague de froid, apportée par un méchant vent de nord-est, tient tous les habitants chez eux et les bateaux aux pontons.
Auguste tente de dissuader Zisly de sortir :
—  Il fait un froid à fendre les pierres. Seul sur ton bateau en plein vent, tu vas te geler.
—  Si je veux réussir, je dois m’entraîner aux conditions les plus dures. Relier Douvres tout seul, ce n’est pas une blague ! Mes ancêtres lointains, les Vikings, naviguaient dans la neige et le froid, je dois en être digne !
Auguste croit que Zisly est devenu un peu fou et que le froid lui est monté à la tête.
Il est à peine vêtu de sa vareuse d’ostréiculteur, usée jusqu’à la corde, avec un vieux pantalon de toile écrue. Il n’a même pas de bonnet et semble consumé par un violent feu intérieur qui sort par les yeux et anime chacun de ses gestes vifs.
Il met à l’eau rapidement et disparaît dans le brouillard givrant vers le nord.
Cinq jours passent.
Aucune nouvelle de Zisly ni de son bateau.
Le 14 janvier, la température remonte un peu et le soleil parvient à percer quelques nuages. Auguste, Émile et André scrutent l’horizon, mais ils sont persuadés qu’on ne reverra plus le bateau, ou qu’au mieux on le retrouvera échoué sur un banc de sable, avec ou sans son passager.
Soudain, à travers la brume, Émile devine une embarcation au nord de la pointe. La grand-voile est affalée, le foc seul est gonflé. Poussé par la marée montante et le vent de nord-ouest, le bateau avance comme un fantôme et semble se diriger vers Gujan.
Sautant sur une pinassotte, Émile et Auguste souquent ferme pour l’intercepter avant qu’il ne soit entraîné dans le chenal de Gujan par le flux de la marée.
En s’approchant, le bateau semble désert.
Les écoutes traînent dans l’eau, la barre tape de gauche à droite au gré des vagues et des creux. Le bateau est comme un bouchon.
Poussé par un fort vent arrière, le bout de foc faisant office de voile, il franchit gaillardement les creux. L’étrave lance tantôt des flots d’écume blanche, tantôt plonge comme pour sancir définitivement. Cependant, le bateau est toujours bien étanche et se maintient vaillamment au-dessus des flots.
Complètement désespéré, Émile parvient à s’amarrer par l’arrière et saute sur le pont. Il s’approche du milieu et découvre, au fond de l’habitacle, une sorte de pantin désarticulé dont émerge une touffe de cheveux blonds, toujours drus.
André, qui est resté sur la berge, a alerté les voisins. Il les voit amarrer l’avant du bateau en remorque de la pinassotte et souquer ferme, perpendiculairement au flux, pour tenter de rejoindre la Canelette[4], où le flux les ramènera vers l’Aiguillon.
Il ignore s’il y a un homme dans le bateau et pense que les collègues veulent juste ramener la baleinière pour éviter qu’elle ne s’échoue vers Gujan ou La Hume.
Après bien des efforts contre le flux de la marée, le bateau est ramené au ponton. On en extrait difficilement du fond du bateau un Zisly inconscient, froid et raide comme une pierre. Il respire toujours, mais par à -coups.
— Le docteur Gustave Hameau, qu’un voisin a alerté alors qu’il visitait une patiente à l’Aiguillon, arrive au chantier. Il observe avec inquiétude l’homme qu’on a couché tant bien que mal au milieu des planches et des copeaux :
—  Cet homme est complètement déshydraté et en hypothermie profonde. Je ne suis pas sûr qu’il survive à cette aventure.
La Rame, doté d’une santé de fer et d’une volonté sans égale, survivra à l’aventure.
Après une semaine  de remise en état, il continuera à faire des sorties de plusieurs jours.
Le 15 avril, le vent d’ouest souffle en tempête et a installé une bonne houle sur le bassin. Des grains éclatent régulièrement avec un bruit horrible sur les bâches de protection qui abritent les bateaux du chantier. L’orage gronde par intermittence et les éclairs zèbrent un ciel aussi noir qu’une nuit de décembre.
Zisly se présente de bonne heure au chantier. Il semble de très mauvaise humeur. Comme à l’accoutumée, pour s’entraîner en conditions réelles, ses provisions et ses bidons d’eau vinaigrée sont déjà dans les cales étanches.
Sans parler ni saluer quiconque, il largue les amarres et profite de la marée descendante pour prendre le large. Auguste tente de l’interpeller :
—  Ne sors pas, une tempête est annoncée !
Zisly lui répond par un grand geste du bras qui semble dire : « Je fais ce que je veux », et file vers le nord-ouest.
Était-ce une sortie d’entraînement de quelques jours ? Était-ce son départ vers Douvres ?
Il est parti ce 15 avril 1878.  Personne n’a plus eu de nouvelles.
L’appontement de sa baleinière sur le quai est désormais vide. Les amarres qu’il a jetées en  partant pendent dans la vase.
[1] Hou : Fou, esprit dérangé en Gascon
[2] Paure : pauvre d’esprit, innocent
[3]Â Anucento : Innocent, simplet.
[4] Canelette : Chenal de l’entrée du port de La Teste le long de la côte de l’Aiguillon.
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Revenir au chapitre 5 – La digue de La Teste
Revenir au chapitre 6 – La fin du Comte
Revenir au chapitre 7 – Les gravettes
Revenir au chapitre 8 – L’endiguement
Revenir au chapitre 9 – Le chalutage à vapeur.
Revenir au chapitre 10 – Les Pêcheries.
Revenir au chapitre 11 – Le Quartier Ostréicole
