Les Pêcheries de l’Océan et leur débarcadère
À travers l’histoire d’une famille anonyme, témoin de son temps, ces chroniques racontent l’évolution du quartier du Canalot à La Teste, de sa formation de 1840 à nos jours.
Résumé des épisodes précédents.
Diego dit « Le Diègue » est venu de son Espagne natale chercher fortune à La Teste… Il a épousé Marie avec qui il a eu deux enfants Jules et Émile qui sont maintenant adultes et engagés dans la vie du Bassin. Les pêcheurs mécontents ont tenté de noyer Jules qui veut développer le chalutage à vapeur.
Arrivée de la route d’Arcachon, la foule envahit les bureaux de la Société des Pêcheries de l’Océan. Les chaises sont brisées, les classeurs vidés au sol puis piétinés. Jules qui tentait de s’interposer est assommé.
Jules est entraîné vers la pointe de la Baride, on lui attache les mains derrière le dos et on lui met de lourdes chaînes autour du corps.
- Tu vas payer pour tous les malheurs que toi et ta famille vous avez apportés à tous les honnêtes habitants de la paroisse, ! lui crie le Grêlé hors de lui.
Excitée du geste et de la parole par Le Grêlé, la foule porte Jules entortillé dans des dizaines de mètres de chaînes et le jette au milieu de la Canelette.
La foule s’en retourne au bourg. Ils ont assouvi leur colère.
C’est l’heure de la basse mer ; il n’y a presque plus d’eau dans la Canelette qui va vers l’entrée du port de La Teste. Jules est allongé dans la vase ; il peut encore se tenir la tête hors de l’eau. La nuit est tombée. La basse mer sera à 22 heures, Jules calcule que la pleine mer sera vers 4h du matin.
Il est couché comme un saucisson dans un emballage de chaînes. S’ il reste couché, il va être submergé peu à peu et sera noyé sous quatre mètres d’eau.
Il attend que l’eau remonte et s’agite peu à peu pour tenter de se mettre à genoux. Comme il flotte légèrement, il y parvient mais ayant les jambes entravées, il ne peut pas se déplacer. L’eau continue à monter inexorablement. À force d’efforts et de soubresauts, il réussit à se mettre debout mais la rive est escarpée et il ne peut pas la franchir.
L’eau lui arrive maintenant au menton. Soudain, il reçoit un choc derrière la tête. Il croit que des pêcheurs particulièrement hargneux sont venus l’achever.
En fait, il s’agit d’une grand planche de bois flotté entraînée par le flux montant vers le port.
Un « bout »[1] est attaché à la planche. Jules le saisit entre ses dents. Ainsi sa tête est maintenue hors de l’eau et il est entraîné vers le port par le flux de la marée montante. En arrivant au dernier virage de la Canelette, avant d’entrer dans le port, la berge est moins abrupte. Il donne un coup de pied sur le sol et réussit à rouler sur la berge qui est en pente douce vers le lieu-dit « Le lapin blanc ». A force de mouvement du corps et des bras, il roule vers la berge.
Après une heure d’efforts, il réussit à dégager une de ses mains et peut alors se défaire des chaînes qui l’entortillaient. Le jour se lève à peine à l’est. Le ciel vers Audenge est magnifique. C’est un dégradé continu de couleurs, du gris bleu vers le jaune et le rouge du soleil levant.
Trempé à l’extérieur mais bouillant à l’intérieur, Jules s’en retourne à grands pas vers le chemin du port. Avoir frôlé la mort lui fait d’autant apprécier la vie. En marchant d’un bon pas vers la maison de ses parents, il se dit qu’il n’a pas de haine particulière envers les pêcheurs de la Teste. Leurs actes sont guidés par la peur de l’avenir. Par contre le Grêlé est un personnage particulièrement malfaisant et habile à manipuler les foules dont il faudra sérieusement se méfier à l’avenir.
Croyant sa dernière heure arrivée, Jules a vu passer les visages des personnes importantes pour lui. Bien sûr son père, Le Diègue toujours inquiet pour son fils ; sa mère Marie si douce, mais aussi Harry Scott avec ses moustaches inimitables qui semblait lui dire : « Je compte sur vous mon ami pour nos affaires, faites quelque chose pour en sortir ». Il a aussi vu la figure d’Anne, un sourire énigmatique au coin des lèvres. Bizarrement Fannie Johnston n’est pas apparue, sans doute fait-elle déjà partie du passé.
Fort de ces rêves, il écrit à Anne :
Ma chère Anne Le Gallou,
Voici plusieurs semaines que je suis revenu dans notre beau pays de France, où le climat est si doux par rapport aux rivages de la Clyde.
Le travail ici est intense et nous préparons l’arrivée des bateaux que vont nous livrer les chantiers Elder, grâce notamment au labeur sérieux et constant de votre frère Pierre.
Cependant il n’est pas un jour sans que ne m’apparaisse votre doux visage, toujours souriant et confiant dans l’avenir.
Je dispose ici d’une situation solide au sein des établissements Johnston et jouis de la plus grande confiance de mon patron Harry Scott. Je serais très heureux si vous pouviez envisager de passer quelques jours dans ce beau pays de la petite mer de Buch. Ceci vous permettrait de mieux connaître mon cadre de vie, comme ma famille.
Votre très honoré
Jules Espinasse.
Il a longuement pesé chacun des termes de ce courrier qui s’apparente plus ou moins à une demande de fiançailles, voire de mariage. Il a confié la missive au capitaine du navire qui assure régulièrement les liaisons entre Bordeaux et la Clyde pour le compte des Armements Bordes.
Dans les semaines qui suivent, il est absorbé par les expéditions des quais des Chartrons comme par le travail de mise en place de la Société des Pêcheries de l’Océan à l’Aiguillon.
Les pêcheurs de La Teste l’avaient laissé pour mort dans la marée montante à l’entrée du port. Son retour parmi les vivants lui vaut une réputation de solide gaillard qui sait se tirer des mauvais pas. On le regarde avec respect voir avec crainte.
Il peut désormais diriger la construction des quais et des installations à l’Aiguillon comme se rendre à La Teste sans être molesté. Parmi les pêcheurs, on évite de le croiser de trop près. Parmi les bourgeois et les commerçants, on le salue avec considération sans bien connaître la cause de cette nouvelle aura.
Jules st devenu un personnage nimbé de mystère.
Le Grêlé dit de lui :
- Je vous dis qu’il est bien mort ! C’est Satan qui nous l’a renvoyé de l’enfer pour faire triompher le mal. Regardez bien ses doigts de pieds, ils sont velus avec des griffes comme tous les diables. D’ailleurs, il sent le soufre de l’enfer.
Comme personne n’a encore osé lui ôter ses chaussures pour regarder ses doigts de pieds, les pêcheurs sont dans l’expectative. Quelquefois ils reniflent à son passage pour rechercher une éventuelle odeur de soufre infernal.
Plusieurs semaines plus tard, comme si la missive avait demandé réflexion, il reçoit un courrier d’Anne. Il meurt d’impatience de l’ouvrir et nourrit les plus grands espoirs dans ce qu’il va lire. Elle lui a répondu, c’est donc qu’il y a beaucoup d’espoir. Il a déjà repéré dans le quartier du Moueng, derrière les établissements Legallais, une petite maison du style qu’on dit « éclectique » qui serait parfaite pour y abriter leur vie commune. Il a discuté avec le propriétaire bordelais qui lassé des aller retours à Bordeaux serait prêt à en négocier le prix.
La lecture de la lettre d’Anne, l’amènera à reconsidérer la situation :
Mon cher Jules Espinasse,
Mon frère et moi-même gardons un excellent souvenir de votre passage parmi nous. Votre application dans le travail comme votre amabilité en société ont laissé une excellente impression dans notre cercle d’amis proches.
Comme vous le savez, mon frère Pierre est très engagé dans son travail au chantier Elder. Il rentre le soir heureux mais fourbu et il a grand besoin d’une présence féminine à ses côtés pour lui apporter l’affection et le confort qu’il mérite.
Depuis que, orphelins tous les deux, nous avons quitté notre Bretagne natale, je me consacre entièrement à mon frère qui est ma seule famille. Il me semble délicat dans ces considérations de l’abandonner, ne serait-ce que quelques jours pour entamer une traversée périlleuse afin de visiter votre pays qui est certainement très beau.
Par ailleurs j’ai pris de nouvelles responsabilités à la Mitchell Library de Glasgow. Je suis responsable désormais des travaux sur des manuscrits du Xe et XIe siècles relatifs au Roi David 1e d’Ecosse et à l’évêque John Capellanus.
Je suis heureuse quand vous me dites que votre travail vous accapare beaucoup. Le travail étant une grande source de satisfaction lors de notre passage sur cette terre.
Votre très dévouée Anne Le Gallou.
Jules relit plusieurs fois la missive sans réussir à y déceler une once de sentiment à son égard. Bien au contraire les raisons de l’ignorer sont nombreuses et on l’incite à se plonger dans une occupation qui reste « une grande source de satisfaction ».
Harry Scott passe le voir le lendemain, quai des Chartons pour s’assurer que les travaux à l’Aiguillon sont bien en route conformément aux plans.
Il s’agira toute d’abord de construire un appontement pour les deux premiers bateaux, puis des installations au sol pour recevoir le poisson et préparer les expéditions. Il faudra construire un hall de mareyage, des ateliers pour l’entretien de la flotte et la conservation du poisson. Un atelier pour l’entretien des filets sera également mis en place.
Plus tard Harry Scott envisage d’avoir ses propres installations de glacière.
Le train étant arrivé à Arcachon depuis 1857, Harry Scott a prévu que la marée soit directement expédiée par train à Bordeaux. Grâce à ses connaissances dans le milieu bordelais, il a mis en place une filière de commercialisation de ses poissons.
A la fin de la discussion sur tous ces points, au moment où il allait quitter le bureau, Harry Scott est toujours debout près de son bureau :
- Je voudrais vous demander un service, Jules.
- Oui Monsieur, il vous est d’ores et déjà accordé. Que puis-je faire pour vous ?
- Eh bien, voilà. Les chantiers vont nous livrer le Cormoran, notre premier chalutier à vapeur. J’aurais souhaité que vous puissiez vous rendre à Glasgow pour en assurer la réception. Il s’agira ensuite de surveiller son convoyage vers Arcachon. J’ai pensé que le Capitaine Pontac pourrait conduire le navire et que vous pourriez l’accompagner. Vous seriez mon représentant sur le bateau. Ce Cormoran représente en dépense importante, je souhaite qu’un homme de confiance puisse y veiller.
- Je comprends parfaitement Monsieur, je suis prêt à m’embarquer dès que nécessaire.
- Il faudra emmener avec vous le Capitaine Pontac et les hommes d’équipage qu’il aura choisis pour le convoyage. Je compte sur vous, connaissant le capitaine Pontac pour que tout se passe dans les meilleures conditions.
- Je comprends parfaitement, Monsieur, même ce qui n’est pas dit ici.
Retrouver le capitaine Pontac dans les tavernes de Gujan puis le convaincre de traverser l’océan dans les deux sens, n’a pas été facile pour Jules. Il lui a fait miroiter un pécule important dès que le bateau sera accosté à Arcachon. Par contre il n’aura aucun salaire tant que le bateau ne sera pas définitivement amarré sur les quais de l’Aiguillon.
Le Capitaine Pontac a donné aussi, bien trop facilement, son accord pour qu’il n’y ait pas d’alcool à bord du Cormoran. Ce qui incite Jules à penser que c’est là promesse de Gascon.
Pierre Pontac, qui considérait Jules comme un « jeunot » a découvert un homme précis et soucieux du détail. Il l’appelle même « Patron » avec une pointe d’ironie, mais juste une pointe.
- Alors « patron », on part demain de Bordeaux sur les clippers en fer des Armements Bordes. J’ai déjà vu des vapeurs en bois mais jamais des voiliers en fer !
- Vous verrez Pierre, c’est peu confortable et le bateau prend bien la gîte quand le vent est établi. Pourvu qu’il y ait un peu de clapot, c’est pire que les chars à bancs sur l’ancienne route de Bordeaux à La Teste.
Le rôle de Jules est de contrôler que tout fonctionne bien sur le nouveau bateau. Jusqu’à présent les chantiers de la Clyde construisaient des vapeurs pour le transport de passagers ou du fret. C’est leur premier bateau pour le chalutage à vapeur.
Arcachon est le premier port à utiliser des chalutiers à vapeur. Ce n’est qu’en 1872 que Boulogne-sur-Mer fera des premiers essais infructueux de chalutage à vapeur. Ils seront renouvelés avec succès en 1890.
En 1878, les ports anglais utiliseront des vapeurs en fer et à hélice pour ramener à̀ Grimsby les pêches des chalutiers à voile. Ainsi les chalutiers pouvaient naviguer plus au large. Les anglais comprirent rapidement l’intérêt du chalutage à vapeur. En 1892, il y aura sur les côtes anglaises, 382 chalutiers à vapeur.
L’Allemagne n’aura son premier chalutier à vapeur qu’en 1884 à Geestemun. L’adoption du procédé sera rapide puisque en 1895, il y aura 86 chalutiers à vapeur sur les côtes allemandes.
Jules et Pierre sont vraiment des précurseurs. Ils doivent notamment vérifier que les systèmes de cabestan à vapeur qu’ils ont imaginés pour tendre puis ramener les filets fonctionnent bien. Pierre Pontac qui dispose d’une longue expérience du chalutage sur le Testerain de Legallais sera d’une aide précieuse.
Jules et Pierre seront hébergés chez Pierre Le Gallou; le reste de l’équipage dans la taverne « The Scotia » qui date de 1792.
Anne semble assez réservée avec Jules et celui-ci s’en tient au rôle de représentant des Pêcheries de l’Océan sans mettre aucun aspect personnel dans leur relation.
Cependant le troisième jour, après des essais du Cormoran sous une pluie battante comme on n’en voit que sur cette côte sauvage, Jules rentre seul, trempé et épuisé.
Le capitaine Pontac est allé à la taverne préparer la journée du lendemain avec l’équipage. Pierre Le Gallou est encore au chantier.
- Voudriez-vous une tasse de notre excellent Scottish Breakfast Tea ? C’est un thé noir très corsé que vous apprécierez, lui propose Anne.
Dans la discussion qui s’en suit au coin du feu, Anne lui explique qu’elle lui a écrit exprès une lettre très froide, car quitter Glasgow est pour elle un saut dans l’inconnu. Elle a ses habitudes et ses amis ici.
- Vous savez depuis ce courrier, j’ai beaucoup réfléchi. La France me manque et le climat ici est exécrable pendant neuf mois de l’année. De plus je vois bien qu’il serait temps que mon frère se trouve une compagne et fonde une famille. Tant que je reste ici, il pourrait vivre comme une trahison de sa part d’amener une autre femme dans cette maison.
En résumé, si votre proposition tient toujours, je suis disposée à passer quelques jours, voire semaines sur les bords de votre Bassin que vous dites si beau.
Jules espérait secrètement se réconcilier avec Anne pour laquelle il a toujours des sentiments poignants. Une telle proposition, au-delà de ses espoirs les plus fous le laisse sans voix. Il lui prend les deux mains, la regarde dans les yeux.
- C’est la meilleure proposition que je n’ai entendue depuis très longtemps.
Le lendemain, le temps reste épouvantable. Le vent en tempête de nord-ouest amène des rafales de pluie ininterrompues. Sur le pont du Cormoran, Pierre et Jules enchaînent les manœuvres en manipulant les cabestans à vapeur pour le chalutage.
Pierre fait remarquer :
- Ce bateau est extraordinaire, on est bien loin de mon pauvre Testerain en bois avec ses 125 cv. Ici non seulement on a plus de puissance mais l’hélice donne une maniabilité qu’on ne pouvait même pas imaginer avec nos roues à aubes pataudes. La coque en fer donne une rigidité et une tenue à la vague qui n’a rien à voir avec celle d’un bateau en bois. En plus, fini le ponçage et le calfatage ! L’étanchéité est toujours parfaite.
Par ailleurs, je vois que ce matin vous souriez béatement à tout malgré le mauvais temps. On dirait que vous avez vu passer une troupe d’anges dans les nuages.
- Vous ne sauriez si bien dire, mon bon Pierre. Il est temps de rentrer et de faire notre rapport à Harry Scott.
Sur la base des rapports de Jules et Pierre, Harry Scott a donné son accord pour le paiement du solde au Chantier Elder. Le départ est imminent.
Anne a prévenu son frère de son projet d’aller passer quelques semaines à Arcachon pour envisager de s’y établir. Pierre Le Gallou est certes peiné de cette décision, mais d’un autre côté, il a bientôt quarante ans et il est temps pour lui de fonder famille. Betty, une jeune fille de la famille de Charles Randolf vient souvent le visiter au chantier. En principe, elle vient toujours saluer son oncle Charles Randolf ; dans la pratique elle s’attarde dans le bureau de Pierre Le Gallou. Betty est très versée en littérature Française qu’elle lit directement dans le texte.
Betty et Pierre se sont rencontrés dans les garden- party organisées le dimanche sur les bords de la Clyde. Pierre a été hypnotisé par ses clignements de cils et les gestes élégants de son ombrelle. Betty voit en lui le jeune homme romantique des romans Balzac. Elle lui suppose une ressemblance avec Lucien de Rubempré, le héros des Illusions perdues.
La traversée du retour s’est passée sans encombre. Pierre Pontac est vraiment enthousiasmé par les performances du Cormoran. Le moteur est très économe. Pierre a calculé que la consommation était à peine de 1,5 kg de charbon par cheval et par heure. Sur le Testerain, c’était de plus du double.
Pierre ne tarit pas d’éloges :
- Je crois que cela est dû au moteur « à double expansion à basse pression ». C’est un brevet de John Elder qui date de 1853 et qui a vraiment révolutionné le métier. De plus avec cette coque en fer et cette propulsion par hélice, c’est un vrai plaisir de conduire ce carrosse flottant.
J’ai hâte de franchir les passes du Bassin pour voir le comportement du bateau.
L’arrivée se fait de nuit sur les nouveaux quais que Jules a fait construire avant le départ. Le lendemain matin, les habitants du quartier du Moueng découvrent avec étonnement ce bateau tout en fer sans roues à aubes avec des systèmes bizarres de perches et de cabestans à vapeur pour traîner les filets. Des pêcheurs de La Teste viennent par petit groupes observer le monstre d’acier.
Le vieux Jean, un pêcheur de Gujan l’examine de toutes parts puis il se tourne vers son fils Osmin :
- Tu vois, je crois que là, ça va changer. Du temps d’ Allègre et de Legallais, on pouvait se moquer d’eux et attendre que l’affaire coule. Maintenant avec ce monstre en fer, le loup est dans la bergerie. Avec les cabestans à vapeur que tu vois là-haut, ils vont tirer des filets énormes et je suis sûr à grande profondeur. C’est des filets que nous, on pourrait même pas mettre à l’eau avec nos chaloupes à rame. Et regarde la taille des cales à l’avant. Ils vont pouvoir ramener en un jour plus de poissons qu’on ne peut en attraper en une semaine de beau temps.
Mon fils, il faudra songer à changer de métier ou alors à aller travailler sur ces monstres à vapeur.
L’arrivée de ce bateau provoque un grand émoi. Le Grêlé, bien entendu, s’empresse de dire du bien du Cormoran.
- C’est les feux de l’enfer qui brûlent dans la chaudière. Ils n’ont même pas besoin d’y mettre du charbon. C’est Satan qui alimente le feu avec les âmes damnées. Hein ! un bateau c’est fait avec du bon bois du Bon Dieu. Le fer ça coule au fond de la mer. Si celui-ci coule pas c’est que c’est l’œuvre du malin.
Je vous l’ai dit, le Jules est déjà mort dans la Canelette et parti en enfer. Le Malin l’a fait revenir pour notre malheur avec cet engin diabolique. Ceux qui y travaillent donnent leur âme au diable. Saint Vincent protégez nous !
Peu à peu, au fur et à mesure des campagnes, les Pêcheries vont améliorer les méthodes de travail.
Pierre Pontac qui fourmille d’idées, propose des améliorations à Harry Scott et Jules :
- On pourrait simplifier notre travail au lieu de poser les tramail[2] la nuit et chaluter le jour, on pourrait simplement chaluter avec les filets au bout des perches pendant la journée. Cela permettrait de réduire de 18 à quasiment 13 le nombre des hommes d’équipage par bateau. Et cela permet de simplifier l’armement du bateau.
Le chalut à perche a une forme carrée ou tronconique ; sa longueur est de 20 mètres. La lèvre inférieure est lestée par une gueuse très lourde. On appelle cela un chalut à palin. C’est comme si on utilisait une épuisette de 20m pour ramasser le poisson.
Le 25 janvier 1867, Jules reçoit aux Pêcheries de l’Océan, un courrier de Glasgow l’informant qu’Anne Le Gallou arrivera à Bordeaux le 20 Janvier. Le courrier a dû voyager dans le même bateau que la passagère qu’il annonce.
Jules accourt à Bordeaux où il arrivera le 27 janvier. Il se précipite dans les bureaux de l’Armement Bordes où on lui confirme qu’une passagère du nom de Anne Le Gallou se trouvait bien à bord :
- Vous savez mon bon monsieur, notre travail c’est de les amener vivants et en aussi bon état que possible à Bordeaux. Une fois débarqués, ils se débrouillent.
Il avise un matelot qui brique les ponts et prépare les prochains embarquements :
- Bonjour mon brave, je recherche une amie qui a débarqué le 20 janvier , une jeune femme française du nom d’Anne Le Gallou.
- De jeunes Dames avec toutes sortes de noms, il y en a tellement dans les bateaux, je me rappelle pas bien, dit-il en le regardant droit dans les yeux.
- Tenez, si cela peut vous rafraîchir la mémoire, dit Jules, en lui glissant un billet soigneusement plié en quatre.
- Maintenant ça me revient brusquement. Mlle Le Gallou était très amie avec une demoiselle du quartier de Caudéran, Mlle… je sais plus !
- Je veux bien vous aider encore une fois à retrouver la mémoire dit Jules avec un autre billet, mais c’est mon dernier.
- Ah ! maintenant que j’y pense, c’est une demoiselle Lucena elle sont parties ensemble. Foi de joseph, je vous ai tout dit.
Jules se met à la recherche de la famille Lucena dans le quartier de Caudéran. Il interroge plusieurs concierges et valets sans que cette famille ne soit connue. Le lendemain, il recommence sans succès. Il se demande si le marin sur le bateau ne lui a pas donné un nom au hasard. A moins qu’il ne se soit trompé de quartier. Bordeaux est vaste et Anne se dit peut-être que Jules n’est même pas venu la chercher ?
Après trois jours de recherches, Jules n’a rien trouvé. Peut-être doit il rentrer à Arcachon où Anne pourrait le rejoindre ?
Il est obligé de retourner aux chais du quai des Chartrons d’où il est parti depuis trois jours. Harry Scott doit se poser des questions. Le gardien de l’entrepôt remarque sa grise mine :
- Un souci, monsieur Jules, ça n’a pas l’air d’aller !
- Eh oui, mon bon Lucien, je cherche depuis trois jours une amie de Glasgow. Elle s’est rendue dans la famille Lucena dans le quartier de Caudéran, mais je n’arrive pas à les trouver.
- Vous ne risquez pas de trouver les Lucena
- Ah bon ! et pourquoi demande Jules surpris.
- Il se trouve, par chance que je suis originaire de Caudéran. Il s’y trouve un joli château appelé « Le Bocage ». Ce château appartient à M Franck Cutler vice Consul de Grande Bretagne à Bordeaux.
- Mais encore, quel rapport avec la famille LMucena ?
- Eh Bien, étant voisin je sais que le nom de jeune fille de Mme Cutler est Lucena et que sa jeune cousine vient d’arriver d’Angleterre pour la visiter.
Toutes affaires cessantes, Jules hèle un fiacre pour se rendre à Caudéran au château dit « Le Bocage ».
Jules se présente à la porte du Chateau, c’est un grand portail en pierre de taille situé dans un immense parc en travaux.
Une plaque en cuivre indique « Cutler house, Vice consul de grande bretagne à Bordeaux ». Un serviteur avec Perruque, bas de soie et chaussure à boucles, le toise et lui indique avec un accent anglais à couper au couteau :
- L’entraye des foooornisseursse est sur le cotey de la rhue.
- Bonjour Monsieur, je suis Jules Espinasse, je viens voir madame Le Gallou, récemment arrivée de Glasgow avec Mlle Lucena.
- Well, dans ce kaaa, voulez me suivre s’il vous playe.
Il attend dans un vestibule décoré comme la galerie des glaces de Versailles. Un escalier monumental dessert l’étage supérieur. Anne apparaît enfin dans l’escalier suivi d’une demoiselle blonde et avenante. Anne l’accueille d’un grand sourire et plaisante :
- Vous voici mon ami, je croyais que vous aviez quitté l’idée de m’accueillir.
Ses yeux démentent le sourire de façade et disent son inquiétude réelle. Jules est confus.
- Je n’ai reçu votre lettre que le 25 et depuis je cours tout Bordeaux à votre recherche.
- Vous semblez sincèrement ému, intervient Mlle Lucena. Vous savez nous aurions pris soin de Anne quoiqu’il arrive.
Anne nous a dit que vous étiez originaire d’Arcachon. Justement mon oncle, le Lieutenant Franck Cutler a construit une villa à Arcachon. Et savez-vous qui sont ses voisins immédiats ?
- Vous savez chère mademoiselle, il y a beaucoup de nouvelles villa à Arcachon.
- Eh bien , les voisins de mon oncle sont la villa des Johnston, que je crois vous connaissez bien par votre emploi.
Mon oncle est absent, mais vous savez qu’il a fait toute sa carrière dans la Marine de sa majesté et il est passionné de bateaux. Il serait très heureux de vous visiter à Arcachon surtout sachant que vous avez maintenant un bateau construit dans nos beaux chantiers de la Clyde.
- J’en serait très honoré. , répond Jules qui ne sait comment « enlever » Anne sans paraître impoli.
- Mais je sais que Anne est maintenant très heureuse que vous l’ayez retrouvée, je ne saurai delayer plus vos retrouvailles. Maintenant que nous avons fait connaissance avec Anne, vous serez toujours les bienvenus dans notre future demeure. Ici , mon oncle a vendu le château et les jardins pour constituer le futur « Parc Bordelais » nous allons déménager sous peu.
Après les amabilités de convenance et avoir promis de repasser saluer les parents Cutler, Jules et Anne se retrouvent seuls.
Il lui conte son inquiétude et sa course de plus en plus inquiète à travers les rues du quartier. Elle lui fait part de sa crainte de se retrouver abandonnée dans cette ville ou elle ne connaît personne.
Après un bref passage dans les chais Johnston, il la conduit en fiacre à la gare St jean d’où ils prendront le train pour Arcachon.
Harry Scott a négocié pour que le poisson qui arrive par le train soit acheminé dans les meilleurs conditions vers les clients finaux. Ses entrepôts de préparation sont près de la Gare d’Arcachon, il veut maintenant des conditions de voyage qui maintiennent la marchandise au frais. Ainsi la qualité sera meilleure, les prix plus élevés et le bénéfice en conséquence.
Il songe déjà qu’il faudrait installer une usine de fabrication de glace près des quais de la société à Arcachon. Ainsi il pourrait à la fois fournir de la glace pour le transport mais aussi emporter de la glace dans les bateaux afin de tenir le poisson au frais dès sa sortie des filets.
Dès son retour de Bordeau Jules a fait a fait un point sur les n négociations avec Harry Scott
- Vous savez, commence Harry, Bordeaux est déjà très bien alimenté en poisson frais, notamment par la Rochelle qui est très proche. La Rochelle envoie chaque jour des tombereaux de Merlu. Mes contacts pensent que nous pourrons écouler à Bordeaux 10 à 20 % de notre production, guère plus.
- C’est très ennuyeux, nous voudrions ramener 200 tonnes de poisson par vapeur et par an. Nous aurons bientôt deux bateaux, qu’allons-nous faire de tout ce poisson ?
- Et bien nous devrons faire la pêche et le mareyage !
Nous allons nous organiser pour vendre plus loin. J’ai déjà des contacts pour la Suisse, l’Italie et l’Espagne. L’Italie, en particulier, nous pourrons expédier vers Milan, Florence et Rome.
Et, bien entendu, nous pourrons vendre aux mareyeurs d’Arcachon.
- Florence et Rome ? il faudra que poisson arrive encore frais.
- Ce sera votre travail mon ami. Vous irez voir Luigi notre intermédiaire pour l’Italie, il vous expliquera comment faire.
Jules est assez inquiet sur l’écoulement de la marchandise. Les habitudes sont établies entre mareyeurs, détaillants et clients. Maintenant que le chalutage à vapeur va apporter un supplément important de marchandises, il faudra l’écouler.
Il réussit a trouver Luigi sur les quais face à la bourse, Luigi lui explique avec son accent chantant
- Il faut que tou t’organise avec oune salle molto speciale. Primo, tou va laver pouis trier le poisson et le mettre dans oune cagette en bois ou il aura toujours froid et ne pourra pas changer l’air. Tou capite ?
- Une cagette ? comment ?
- Al fondo de la cagetta, tou met un beau papier, pouis ouné couche de glace concassée, de nouveau un papier pour ne pas mouiller le poisson. Dessus tou arrange bien le poisson bien serré et encora un autre papier, une couche de glace, un dernier papier et tou ferme.
Comme ça le poisson il est toujours froid sans être mouillé.
- Bon, je « capite » comme vous dites , et après ?
- Après, tou met l’étiquette qu’il ta donné le destinataire, comme ca , c’est sour de l’arrivée au bon client. Et voilà !
- C’est clair Luigi, mais il faut que nos ouvrières apprennent à bien le faire.
- Ma, s’il faut expliquer à des jolies françaises, comme italien, je viens tout de suite. Eh !
Devant la carence de main d’œuvre, Harry Scott à dû faire venir des marins bretons pour travailler sur les chalutiers comme dans les installations à terre pour le travail et l’expédition du poisson. Les épouses des marins bretons fourniront la main d’œuvre pour la préparation et l’expédition.
Peu à peu dans les années suivantes, une colonie bretonne va ainsi s’installer à̀ Arcachon. Les hommes travailleront sur les chalutiers et les femmes dans les pêcheries ou dans les usines de conserves de sardines. Ces conserveries seront très nombreuses dans la région pendant une cinquantaine d’années. Seuls les cadres des chalutiers, patrons ou chefs-mécaniciens, seront pour la plus grande part, originaires du Bassin.
Les années suivantes trois autres chalutiers à vapeur seront mis en service par la Société des Pêcheries de l’Océan (la SPO) ce sont le Pélican, le Pingouin et l’Albatros.
Grâce à cette flotte importante, les navires de la SPO pourront faire des séjours en mer de plusieurs jours, voire une semaine. Dans ces années-là, le poisson n’étant pas alors glacé, l’un des chalutiers se détachait de la flottille et ramenait au port le poisson de tous les autres. Ceci permettait aussi aux équipages de se reposer à tour de rôle. Une fois au port, le poisson était rapidement acheminé par train à Bordeaux où Harry Scott avait mis en place des partenariats commerciaux.
L’exemple des Pêcheries de l’Océan sera suivi par d’autres entreprises, les pêcheries Cameleyre, la Société Nouvelle des Pêcheries à vapeur puis la Société des Pêcheries du golfe de Gascogne et la société des pêcheries françaises.
Le début du XXème siècle verra l’arrivée de nombreux acteurs à Arcachon qui est à cette époque le second port de pêche français après Boulogne.
En ce début d’année 1867, Jules est revenu à Arcachon avec Anne Le Gallou. Dès le 9 avril, ils se sont mariés. Marien tenait à ce que le mariage ait lieu à Saint Vincent dans l’église de La Teste.
Le mariage est une grande fête. Marie et Le Diègue sont aux anges. Pierre Le Gallou est venu de son lointain Glasgow ; Adelaïde a abandonné son auberge de la rue du port pour participer à la fête ; Harry Scott a tenu à être présent. Mlle Lucena, la jeune nièce du vice consul de Bordeaux, a prolongé son voyage en France pour être le témoin de Anne lors de ce mariage.
Jeannette taquine Emile le frère de Jules :
- Tu vois, il n’a pas mis des années pour la marier son Anne.
- Je vois bien ce que tu veux dire ma Jeannette. Tu sais que le Jules a maintenant une situation bien établie aux pêcheries. Mais même si je ne suis encore que mécanicien à la compagnie du Midi, il falloir songer à notre noce ma Jeannette.
Autour de la noce, le Grêlé rode comme un vautour. Il est venu avec son jeune fils l’Anjot agé de 6 ans comme pour lui montrer ces gens si heureux. Alors que lui le Grêlé est toujours attaché à faire leur malheur.
L’avenir se présente sous les meilleurs auspices pour ce jeune couple, beaux jeunes gens dans un pays où les affaires se développent sous l’effet de la pêche à vapeur et du tourisme.
Arcachon est maintenant considérée comme une ville de santé depuis le grand congrès médical organisé par les frères Pereire. Napoléon III est venu visiter la nouvelle ville d’hiver en octobre dernier. Les établissements de soin se multiplient. L’air de la mer et la senteur des pins semblent guérir de nombreuses maladies.
En cette année 1867, le second Empire s’appuyant sur la révolution industrielle, la robuste santé des affaires et la spéculation immobilière semble installé pour des décennies, voire davantage .
[1] Bout – en vocabulaire des marins c’est une corde ou un filin
[2] Grand filet de pêche formé de trois nappes superposées.
Revenir au Chapitre 1 – 1840 , Le Chenal
Revenir au chapitre 2 – Le 7 juillet 1841
Revenir au chapitre 3 – La route de La teste à Eyrac
Revenir au chapitre 4 – Le Gran Malhour
Revenir au chapitre 5 – La digue de La Teste
Revenir au chapitre 6 – La fin du Comte
Revenir au chapitre 7 – Les Gravettes
Revenir au chapitre 8 – L’endiguement
Revenir au chapitre 9 – Le chalutage à vapeur.
