Chronique n° 075 – Arcachon province

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Retour en arrière. L’Histoire, comme le cinéma, permettent de reculer dans le temps et nous oublions pour un moment les querelles économico-politiques qui ont marqué les premières années de la commune d’Arcachon. “Elle est fille du train”, a dit Yves Foulon, son maire actuel, lors de la fête des cent cinquante ans de la ville. De fait, Arcachon a connu une révolution dans son expansion avec l’arrivée du chemin de fer en 1857. Charles Daney a évoqué cette nouvelle forme de tourisme ferroviaire. La gare d’Arcachon, au centre la ville, a été construite, écrit-il, “pour la ville et la ville pour la gare”. Cette gare, c’est encore une modeste bâtisse en bois venue d’Agen, “du provisoire le plus primitif”, dit Oscar Déjean.

Celle que nous connaissons aujourd’hui date de 1864 et s’étire face aux barrières de l’octroi. Les fiacres, dont la course coûte vingt-cinq centimes, s’alignent sur la place et bientôt s’élèvera à son ouest, un buffet, une énorme pagode chinoise visant à dépayser le voyageur. Car il s’agit de vendre de l’aventure, du rêve et de la poésie préfabriquée, aux portes de Bordeaux. Le dimanche, l’aventure se facture aux tarifs des trains de plaisir mais, en règle générale et durant la semaine, la compagnie sélectionne une clientèle assez fortunée. D’ailleurs, les cartes d’abonnement, soixante francs pour le mois, ne sont vendues que pour la première classe. Derrière ces rêves débités à leurs guichets, figurent les idées très réalistes des frères Pereire. Avec leur Compagnie du Midi, ils contrôlent les chemins de fer de tout le Sud-Ouest de la France. Pour l’heure, ici, ils se contentent d’allonger la ligne depuis La Teste mais ils ont des projets beaucoup plus grandioses.

En attendant et en suivant Oscar Déjean, on arrive à la gare d’Arcachon après avoir traversé une dune de sable dont les talus s’élèvent presque à pic de chaque côté du train, puis une seconde vallée, suivie d’une seconde dune. Bientôt, après deux heures de trajet par train omnibus et une heure dix pour les rapides, c’est la gare, où l’on contrôle des tickets qui coûtent de six francs vingt-cinq, en première classe, à deux francs quarante-cinq, en troisième. Et, pour ce prix-là, on a droit à trente kilos de bagages. Un ouvrier gagne alors de 2 francs 50 à 4 francs, pour une journée de quinze heures et un repas “à trois plats”, dans un restaurant populaire, coûte cinquante centimes.

Cela dit, revenons-en à Oscar Déjean qui a bien mesuré l’importance du chemin de fer pour la ville nouvelle. Il écrit, en 1858, avec cet enthousiasme qui caractérise tous les pionniers arcachonnais : “Quel avenir pour ce pays béni des Dieux ! Aujourd’hui Arcachon est aussi relié avec Paris, Strasbourg, Marseille, Lille et presque toute la France. Bientôt, elle le sera avec l’Europe entière. Les bains de mer d’Arcachon deviennent chaque jour plus connus et plus fréquentés. La ville va voir se réaliser ses plus brillantes destinées !”.

Mais en 1857, Arcachon reste loin derrière les fastes que l’on trouve dans d’autres stations balnéaires. Cette année-là, à Biarritz, écrit Maurice Moissonnier, “circule la foule élégante des villas et des grands hôtels. Elle joue frénétiquement au Grand casino. Chaque jeudi, il y a fête quand le couple impérial reçoit à la villa Eugénie. On y croise le duc de Morny, qui a créé Deauville, l’ambassadeur d’Allemagne – un certain Bismarck – le roi des Belges et de nombreuses princesses”. Le prince Jérôme-Napoléon patronne le lancement de l’établissement de bains de Fécamp et la princesse Mathilde préside, aux Sables-d’Olonne, la fête des bains de mer. Au Havre, les grands magasins Le Louvre, La Ville de Lyon ou la Sublime porte, ainsi que le tailleur Humann, celui de toutes les aristocraties d’Europe, envoient leurs meilleurs échantillons de tous leurs produits. Et quand ils ont fini leur mois aux bains de mer, les mêmes aristocrates – qui ont souvent des intérêts financiers dans les stations qu’ils fréquentent – se retrouvent pour prendre les eaux à Cauterets, aux Eaux-Bonnes, à Vichy ou à Plombières, agrémentées de cotillons, de polkas, de soirées, de dîners et de représentations du Trouvère.

“Paris n’est plus dans Paris”, écrit un chroniqueur en 1858 et il ajoute : “Paris est là où est la Cour et l’aristocratie qui suit ou précède la Cour”. Arcachon, qui ne saura retenir Napoléon III que quelques heures, fait encore un peu province à côté de tous ces lieux. Mais les choses changent lorsque le grand capitalisme s’intéresse à la ville. C’est une autre histoire.

À suivre…

Jean Dubroca

Aimé

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