Chronique n° 024 – Un  port dans la peau

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La vie des pêcheurs de Buch n’a jamais rien eu de facile, notamment lorsqu’il fallait affronter l’océan, du 15 octobre à Pâques, à bord de chaloupes, ou péougues, élégantes sans doute mais dangereuses car non pontées. En 1727, on en compte vingt-et-une, dans le Bassin. Ces bateaux, de dix  à douze mètres de long, sont dotés de deux mâts inclinés vers l’arrière et de voiles, d’abord carrées, puis au tiers. Une douzaine d’hommes embarque, chacun tirant sur autant d’avirons. On jette à la mer une quarantaine de filets, des tramails, perpendiculairement à la côte, sur près de six  mille mètres. On les laisse vingt-quatre heures avant de les lever et la chaloupe s’ancre tout près pour le surveiller, si l’état de la mer le permet. Quand la marée remonte, on hisse les filets et l’on revient, à la voile, vers  Pilat. Le poisson, à peu près le même que celui que l’on mange aujourd’hui, est transféré dans des pinasses qui filent droit vers La Teste. Les filets à peine secs, les marins repartent aussitôt au large, sous voile si le vent est bon, à la rame s’il est contraire, ce qui est le plus souvent le cas en hiver.

On imagine combien dure et dangereuse est cette tâche ! À tel point qu’en 1726, devant le grand nombre de naufrages, l’autorité royale  interdit aux pinasses à fond plat de pêcher à l’océan. On confisquera le bateau du patron délinquant, ce qui lui coûtera 600 livres.

Pêcher dans le Bassin est évidemment moins dangereux.  Mais il faut payer des taxes seigneuriales, dont le droit d’ancrage de six sous par semaine et par barque, dû au captal. Pour pêcher dans la Petite mer, on utilise la pinasse traditionnelle, un bateau construit à clins, d’origine nordique, avec un mât inclinable, d’origine basque. C’est ce qu’on pense car on connaît mal d’où vient la pinasse, signalée au XVe siècle  mais utilisée certainement bien avant. Avec elle, à marée basse, au travers des chenaux, on accroche des filets sur de légers pieux, les “palets”, ou “paous” et on va les relever à la marée suivante. Avec la “jagude”, un filet particulier, on capture ainsi des soles, de mai à octobre. On pêche aussi à la “traïne”, un filet lancé d’un bateau, en cercle, qu’on tire ensuite à terre. Enfin, on capture la sardine avec un filet lesté entre deux eaux. Quant aux huîtres, elles sont ramassées à pied.

Ensuite, il faut apporter le poisson à Bordeaux. On l’entasse dans des paniers dits “bouteilles”. Et le convoi de charrettes à cheval part sur le vieux chemin romain, défoncé depuis la fin de l’Empire, pour un voyage de deux jours. On passe l’Eyre sur un bac à péage ou bien, l’été, à gué et on fait une halte à Croix d’Hins. Arrivée avant dix heures à Bordeaux, l’équipe, composée de beaucoup de femmes, se requinque d’un vin chaud à l’auberge de la Tête noire. Indispensable sustentation pour affronter un jurat bordelais qui manie le passe-droit et fixe les prix, sans aucun recours. Ils varient de 6 à 20 sous la pièce. Les paiements se règlent à travers de hautes grilles séparant vendeurs et acheteurs pour éviter vol ou pugilat. Ainsi, pendant six siècles, les Bougès sont pratiquement les seuls fournisseurs de poissons de mer à Bordeaux. Rien d’étonnant à ce qu’Arcachon soit si attaché à son port de pêche, chargé d’histoire.

À suivre.

Jean Dubroca

Aimé

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