Villa Bellevue

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La lune d’hiver se lève sur la dune du Pilat ; les sables rosissent et se fondent dans les eaux du bassin qui reflètent le ciel encore clair. C’est du morceau de terre ferme situé juste à l’aplomb du Pilat que la vue est sublime, notent les guides touristiques. C’est dans les ruines de « Bellevue » que, pendant les années 1980-90, Jean-Patrick de La Brousse – dit Barbichu – s’installe. Notre Robinson sait avoir les pieds sur terre. Dès son arrivée, en 1980, il achète, affirme-t-il, par sous-seing le lieu à son propriétaire d’alors, M. Pierre Salles, pour 84 000 francs, payables par mensualités. Puis il édifie une « cabane », une petite maison devenue confortable au fil des ans. Voilà le petit arpent du marquis de La Brousse, 1, place de la Liberté. L’homme défend avec acharnement – depuis dix ans – son lopin contre ceux qui en revendiquent la propriété. ” J’y suis, j’y reste “, s’obstine-t-il, malgré le feuilleton complexe, toujours mouvementé, de cette querelle procédurière.

L’homme et son combat se ressemblent à force. Le corps maigre et fluet flotte dans un pantalon sans forme, la barbe folle évoque davantage le baba soixante-huitard que Neptune. Et pourtant… Jean-Patrick de La Brousse, en 1980, à trente ans, déniche ce bout de rive et s’en entiche. Vivre les pieds dans l’eau, face à ce site et dans une solitude paisible, le bonheur, loin des trompe-l’œil de la consommation. Mais Robinson connait la loi sauvage de la nature. Dans cette langue d’eau entre bassin et océan, les violents tourbillons s’engouffrent et érodent dune et terre ferme. Au point que les riverains dépensent chaque année 50 000 francs en remblai de gros cailloux pour soutenir leur terrain qui s’effondre à chaque grande marée. Le flot balaie, sans répit, ces murets de fortune.

Le marquis, astucieux bricoleur, imagine une arme nouvelle pour contrer la force des eaux. Il récupère des poteaux d’EDF et sans tarder, il plante ses poteaux. Le lopin s’agrandit. Sa valeur foncière grimpe.

À marée basse, il construit ainsi un treillis serré « du cœur même de l’œil du cyclone jusqu’au lopin » : 3 000 poteaux plantés. Ce travail d’Hercule est fait quasiment à mains nues, mais avec l’aide de voisins qui se prennent de respect pour « ce rêveur qui vainc l’érosion ». En dix ans, le marquis gagne sur les eaux 500 mètres carrés de terre ferme. Ce territoire – même ses adversaires le reconnaissent – tient le choc et ne s’effondre pas comme les autres. Les poteaux résistent mieux que les cailloux. Son voisin, Benoît Bartherotte utilisera la même technique pour sa villa Carpe Diem.

Au Cap-Ferret, où trouver désormais un morceau de terrain au bord de l’eau, et, qui plus est, en face du sublime Pilat ?

« Barbichu » gagne de quoi faire vivre sa compagne Chantal Jeanine Monique Boisguérin et son fils Barthélémy Jean-Baptiste Régis Boisguérin en réparant téléviseurs et objets domestiques électroniques. Il rend si volontiers service que beaucoup l’adoptent en dépit de son allure et de ses airs d’écolo contestataire.

Mais le domaine du marquis fait désordre. De vieilles voitures restent stationnées, à la disposition d’un caprice de mécano. L’habitation elle-même témoigne d’un joyeux laisser-aller. Très vite, la querelle commence avec les voisins immédiats du marquis. Ainsi, chez « Hortense », une guinguette renommée dans tout le Bordelais, aimerait bien agrandir la terrasse. Retranché dans son sous-sol, désormais seul car sa compagne et son fils se sont réfugiés dans leur famille aux Antilles, Jean-Patrick de La Brousse entame le une grève de la faim. Elle va durer deux semaines et mobiliser trois mille signataires autour d’un comité de soutien. Les clivages politiques s’estompent quand il s’agit de défendre Barbichu et sa lutte de titan contre l’érosion.  

Mais il faut compter avec les rigueurs du droit de propriété. En 1985, cinq ans après son installation, Jean-Patrick de La Brousse apprend que la famille Salles a vendu pour 11 000 F sa parcelle à une autre personne, arguant des subtiles prérogatives de cohéritiers en désaccord avec la précédente décision de Pierre Salles. Commence une longue procédure, qui se clôt en cassation, en défaveur du petit marquis. La nouvelle propriétaire, Mme Cavaillé, avec l’aide de son avocat, Me Denis Duburch, entend bien récupérer son bien. Un avis d’expulsion tombe. Le 21 septembre 1989, une quarantaine d’agents de la force publique viennent donc au 1, place de b Liberté, en présence d’un huissier, déménager l’indésirable Robinson. Ce dernier n’est pas isolé ; de nombreux amis l’entourent : le travail forcerait non seulement le respect, mais les règles de propriété elles-mêmes. L’équité contre le droit, en quelque sorte. La mairie de Lège-Cap-Ferret, qui affirme ne pas vouloir « s’immiscer dans une affaire privée » a et a simplement proposé un relogement, mais en HLM. Jean-Patrick de La Brousse n’en veut pas.

Dorénavant, le combat juridique emprunte un nouveau chemin. Le conseil du marquis, Raymond Blet, vient d’obtenir la nomination d’un expert. À charge pour ce dernier d’évaluer le montant des travaux effectués. « Mme Cavaillé récupère un terrain reconquis sur la mer par mon client », explique en substance Me Blet. En 1980, 50 mètres carrés seulement restaient des 520 inscrits au cadastre, rappelle-t-il. En fonction de l’expertise, la propriétaire en titre pourrait ensuite avoir à verser un éventuel dédommagement. C’est-ce que demande le marquis qui se prend à rêver : et si on atteignait dix fois la mise de départ ?

Sur la carte postale ci-jointe, la villa la plus proche de l’eau, « Bellevue » avec ses travaux de défense est encore là, mais plus pour longtemps…

« Au Cap-Ferret Le petit arpent de Barbichu, marquis de La Brousse », Danielle Rouard, Le Monde du 16 janvier 1990.

Raphaël

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