Alain Vareille

Un homme seul est à genoux, au cimetière de La Teste, au pied d’un caveau de marbre gris. Le soleil tape dur, dans ce coin du bassin d’Arcachon, à deux pas de la dune du Pilat. L’homme a les genoux dans le sable. Avant, il y avait là des pins et des arboursiers, et avant même, c’était Notre Dame des Monts qui fut envahie par les sables avant qu’on ne fixe la dune ; on les a arrachés pour faire un cimetière. L’endroit est calme, malgré la voie directe qu’on voit depuis les tombes. Plus loin, il y a même un MacDo, où les touristes soufflent dans l’air climatisé, mais on ne le voit pas.

L’homme semble recueilli. Mais arrive une patrouille de gendarmerie. Qui s’approche, observe, s’arrête: « C’est notre type ! » Les gendarmes descendent. À leur vue, l’homme se lève ; il a en mains un fusil à canon scié. « Laissez tomber votre arme ! », crient les militaires. « Ce n’est pas pour vous ! », rétorque l’homme, qui se tire dans l’instant une balle dans la gorge et tombe à plat ventre sur le marbre. Sous la pierre reposent déjà Carole (Duvivier, née le 14 septembre 1957 à Mantes-la-Jolie), morte à 30 ans, Virginie, à 6 ans, Michaël, à 4. Son épouse et ses deux enfants, qu’il a tués il y a huit ans.

À l’entrée du cimetière, le fils Proca, des « Monuments funéraires », est alors occupé à couper des morceaux de granit. Il court quand il voit tous les gendarmes. « On a cru que c’était le grand-père, qui vient tous les jours sur la tombe de sa femme morte récemment, raconte le père Proca. On s’est dit : Ça y est, avec la chaleur, il lui est arrivé quelque chose. Mais non. C’était le Vareille. Il était passé deux fois à pied le matin avec un sac. Et pan ! Il s’est flingué. » On demande au fils Proca s’il trouve cela incroyable. « Incroyable ? Y a huit ans, déjà, c’était incroyable. Alors ça finit la boucle. »

Il y a huit ans, c’était en septembre 1987. Dans un pavillon de Bougival, dans la région parisienne, Alain Vareille, gérant de sociétés, un 22 Long Rifle en main, s’approche de sa femme Carole, endormie. « Vingt fois, cinquante fois, je me suis approché. Autant de fois je n’ai pas pu appuyer », racontera-t-il à son procès (Libération des 25 et 26 novembre 1989). Alain, pourtant, est alors promis à un bel avenir : son père va lui passer ses sociétés informatiques. Mais il ne s’estime « pas à la hauteur ». Comme avec sa femme: « Elle était malheureuse avec moi. »

Ça fait une semaine qu’il veut lui tirer dessus. Finalement, il y arrive. « Je l’ai fait. J’étais tellement bouleversé par l’obligation de cet acte. Moi, j’étais déjà mort, avant d’appuyer. » Puis il réveille les deux enfants: « Maman est partie en voyage, nous allons la rejoindre. »

Le corps de Carole est enroulé dans une couverture, dans le coffre de la Golf qui roule toute la nuit vers l’Atlantique. L’aube trouve la petite famille devant l’océan, près d’Arcachon. Un endroit « calme et beau qu’aimait Carole ». Quinze jours avant, les Vareille ont signé une promesse de vente pour une maison dans la région. Mais c’est une autre « maison » que creuse maintenant Alain dans le sable du Porge. Insouciants, les enfants ne se doutent de rien. Ils sont « ravis ».

Papa éloigne Michaël, 4 ans, et demande à Virginie, 6 ans, de s’allonger dans la « maison ». Elle le fait volontiers. Papa lui tire une balle dans la tête. Et refait le même scénario avec Michaël. Puis il ajoute le corps de Carole et « referme la sépulture». Il y a trois morts, Alain en revendiquera quatre : Carole était enceinte.

Pour lui, Alain se réserve trois ou quatre jours afin de « tout régler » : il veut partir avec ses affaires en ordre, l’eau et l’électricité coupés, ses biens répartis. Mais il appelle des amis et craque. « C’est moi qui ai envoyé mes enfants faire un long voyage. » Il part en psychiatrie, puis en prison. Là, Alain répète son inébranlable projet de se suicider « le moment venu ». Il dit qu’il nourrit, depuis ses 16 ans, ce projet fou de « partir vers un lieu paradisiaque ». Mais qu’on l’en a, à chacune de ses tentatives, empêché.

Devant les experts psychiatres, il parle, parle, puis soudain se frappe la tête sur la table, « pour remettre en place les idées ». Il demande à être reconnu « malade »: son acte « inhumain » est incompréhensible de la part d’un « esprit sain ». « Je suis impardonnable, dit-il. Mais mes enfants doivent être heureux maintenant. Ou peut-être que je leur manque ? » Un temps interné, il n’est pas déclaré irresponsable et se retrouve aux assises de la Gironde, fin novembre 1989.

Là, Alain explique : il a préparé, exécuté le « départ » de sa famille, le sien suivra. « Nous sommes un être, un seul, je ne peux pas dissocier ma progéniture, ma femme et moi-même. Cette mort est un tout. » Et il ajoute : «Mon but a toujours été le suicide.»

Un collège d’experts psy parle à son propos d’« anomalies mentales », mais « qui n’abolissent ni son jugement ni sa lucidité », de « potentiel auto-agressif ». Un autre collège diagnostique une psychonévrose, insiste sur le narcissisme exacerbé : « Il est incapable de reconnaître le droit de l’autre à l’existence. »

L’avocat général requiert perpétuité pour son acte d’« immense égoïsme ». Mes Henri Leclerc et Stéphane Ambry demandent aux jurés de s’abstenir : « Nous jugeons un acte que nous sommes incapables de comprendre », plaide Me Leclerc. Le 24 novembre 1989, les jurés tranchent : vingt ans. Avant le délibéré, Vareille, en larmes, leur avait dit : « Sachez que moi, je n’existe déjà plus. Je ne suis plus rien. »

En détention, soutenu par sa famille, il fait des tentatives de suicides, ratées, semble s’épargner pour ne pas plus briser les siens. Mais au plus profond, il reste « dans le même film », dit Me Ambry : le bonheur est dans la mort.

Huit années passent ; dans des circonstances encore inexpliquées, Vareille se fait la belle du centre de détention de Casabianda, en Corse. Les gendarmes de La Teste craignent qu’il vienne en Gironde chercher des noises à sa belle-famille. Mais il n’est plus dangereux que pour lui-même ; il tombe d’un coup, mort, sur le marbre gris du caveau familial. Auparavant, il avait disposé une bouteille de champagne, quatre coupes et des lettres : à 39 ans, il est parti rejoindre ceux qui l’attendaient depuis trop longtemps.

 

« Rendez-vous mortel sur une tombe d’Arcachon. Huit ans après avoir tué femme et enfants, un détenu en cavale se suicide sur le caveau familial », Michel Henry, Libération, 22 juillet 1995

https://www.liberation.fr/france-archive/1995/07/22/rendez-vous-mortel-sur-une-tombe-d-arcachon-huit-ans-apres-avoir-tue-femme-et-enfants-un-detenu-en-c_139598/

 

Raphaël

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