1789 – Plaintes et remonstrances que présentent les habitans de la parroisse de Salles en Buch

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8 mars 1789  – Cahier des plaintes et remonstrances que présentent les habitans de la parroisse de Salles en Buch pour satisfaire à la volonté de sa Majesté

À Salles, un premier cahier sortit d’une première délibération de ces autorités, début mars probablement, dans la forme la plus officielle et quatre députés, les sieurs Bédouret, Dubourg, Dumestre et Plantey emportèrent ces doléances à Bordeaux où ils siégèrent dans l’Assemblée du Tiers État de la sénéchaussée de Guyenne.

Le présent cahier a été élaboré postérieusement par un certain nombre de Sallois ; il réfute le premier cahier et conteste la légitimité de trois députés de la paroisse !

Par la violence de leurs attaques, les 38 signataires et leurs amis participent au grand courant de mécontentement qui s’exprime alors dans le royaume et conteste la féodalité. Elles montrent l’existence d’un groupe important de contestataires dans ce gros village rural de la Basse Leyre. Ils s’unissent malgré les notables pour affronter un seigneur puissant, Président à Mortier au Parlement de Bordeaux de surcroit.

Disant que cette parroisse accablée par tous les fléaux qu’ elle éprouve, et qu’ont successivement éprouvés pendant touttes les années précédantes touttes les espèces de récoltes, et principallement la danrée qui fait son unique ressource privée ; soit par les fléaux de la gellée, grélle, inondation des eaux pluvialles, de même que pour l’extrême disette, que par sa mauvaise quallité de ses productions non seullement de pouvoir retirer aucun produit pour satisfaire aux fraix des traveaux que la terre redemande dans l’instant, même de quoi s’alimenter ou du necessaire pour vivre pauvrement, qu’un peu de tems dans l’année ? gémissant de tant d’evenements funestes que de ceux que les grands froids viennent de causer nouvellement en ce lieu ; soit aux arbres de production, tels que les arbres pins, bétail et le peu de vignes qu’on regarde comme détruit ; le terrain de la ditte parroisse de Salles n’est à proprement panser qu’un sable mouvant sur un lapa (alios) et seur la pierre, et infertiles, sujet comme n’étant qu’à une petite distance de la mer occeane près de La Teste de buch à être sumergée par les moindres eaux pluvialles et par les moindres challeurs le tout à être conssommé et brullé dans leurs saisons ; Ce qui ne peut être douteux que cette parroisse ne ce soutient, ny ne vit que par ses intrigues journallières et à la sueur de son front : tel est l’état misérable de ce lieu qui jusques au moindre oragant (ouragan) qui ce passe détruit la plus belle fleur de ce lieu en terrassant les arbres de production cy dessus énoncés comme ne reposant que sur le tufs, et hors de deffense des injures de l’air de la mer.

Ces considérations économiques permettent de mieux saisir le caractère outrancier des doléances qui portent sur la présentation de la paroisse de Salles, « infertile » … On étend les paysages excessifs de la lande, noyée l’hiver, brûlée l’été, à tout le territoire.

« Toutes les années précédentes », c’est-à-dire la décennie 1780/89, n’ont pas été mauvaises comme on l’affirme dès le début. Il est exact cependant que la rigueur de l’hiver de 1788 fut terrible et compromit dangereusement l’économie traditionnelle. Au printemps de 1789, la crise était réelle certes, mais on peut penser que la Basse Leyre souffrit moins que d’autres campagnes réellement démunies.

En dressant ce tableau catastrophique, en décrivant « l’état misérable » de leur paroisse, les rédacteurs souhaitaient donner plus de force aux doléances suivantes.

Sa Majesté nous permet de faire à elle touttes les remonstrances convenables et en concorution (à propos) des quelles un quartier de la parroisse, tel que celuy qu’on appelle Lavignolle, souffre un grand degat au sujet du chemin royal de Bordeaux à Bayonne, qui a été transmis seur leurs pocessions et terrains cultivatifs seur le nombre de trente cinq journeaux de fonds mesure de Bordeaux[1], lesquels propriaitères en payent de même la taille au roy et autres impositions, la rente au sieur de Pichard chaque année ; sans avoir été jamais dédomagés de la moindre chose quoi qu’ils se soient récriés aux agissants de la part de Sa Majesté ; ce qui dénotte que cette connoissance n’est jamais venûe à icelle Majesté ?

Si l’on excepte la remontrance qui concerne le chemin royal, préjudiciable à ceux de Lavignolle car ils paient la taille (au Roi) et les cens (au Seigneur) pour des terres qu’ils n’exploitent plus, (l’évaluation des terres confisquées, « trente cinq journeaux », soit un peu plus de onze hectares dans la mesure de Bordeaux, paraît un peu forte), toutes les autres doléances concernent la vie locale.

Puis qu’il nous est permis d’exposer tous ma1s  parmi lesquels nous posons pour principe que le Sr de Pichard seigneur diréc de ce lieu, inveu de tout ceux (informé de tout ce qui précède), n’a pas été touché de commisération ; au contraire à tous égards, il n’a pas laissé d’expédiant qu’il n’est tanté et mis en oeuvre pour rendre de plus en plus la ditte parroisse plus malheureuse ; soit en commettant pour la faction d’un lievre ou terrier, un pillard tel que le nommé Élie Gratiolet féodiste depuis quatorze ans [domicilié rue des Bahutiers à Bordeaux], qu’il a été mis de la part de Sr de Pichard pour se faire reconnoitre seigneur de Salles, ce Me Gratiolet fait faire des exploits à la requette de Sr de Pichard, pour des sommes immenses, dans un tems qu’il ne seroit deu qu’une modique somme, et quelques fois rien darrérages de rente. D’après cette action le sieur de Pichard comme magistrat, point de procureur ny avocat pour soutenir ou deffendre l’assigné, que les propriaitères des fonds fassent veriffier ces mêmes fonds par quelque autre Me féodiste de Bordeaux, dont il cy trouve une quantité d’erreurs, dont on présente le mémoire de l’arpentage au Sr de Pichard, il n’écoute rien de sella, mais seullement le Me Grassiollet ce qui a fait qui a tracassé et tracasse le pauvre, la veuve et l’orphelin et tout le peublicq (peuple), et par lequel la parroisse a été vexée et pillée par cest abominable Rapineur comme dans un bois.

Soit en envahissant les fiefs de Mr de Malthe dans la sensive de ce seigneur, soit en augmentant à son gré les rentes, soit par la division d’une pièce en plusieurs articles, soit en recouvrant des droits qui n’étoient pas dheus, soit quoique le seigneur invu de tout cecy, en exigeant de tous cottés ce qu’il lui a pleû et lui plait ;

D’abord en revenant sur le point de principe, nous remonstrons que nous sommes rongés par le seigneur du lieu, d’une manière la plus cruelle, en exigeant de nous, et nous faisant payer pour l’emplacement d’un caban que nous construisons dans une mauvaise contraie de lande un boisseau bled pour loger un peu de bétail, dans le tems que le fonds ne vaut pas cinq sols : cette déduction meritte toutte attention, et pour s’en convincre il faut posé que un an et derny après qu’il peu passé des bails en cabans (cabane), de nous il nous les a fait remetre et â au montéé (a augmenté) la rente comme illuy a pleû, n’est ce pas abominable ;

Et de plus quiconque voudra deffricher et maitre en nature de production par urgente nécessité, il exige de nous et se fait payer un picotin de bled par journal, petite mesure de terrin, un sol argent un dixième poulle, et un charroy à Bordeaux distant de dix lieus, que perssonne ne peut faire quiconque que ce soit pour le moins, et à moins de quinze livres, de ce fait résulte que l’urgente nécessité nous subgère à travailler pour le seigneur et non pour nous, c’est à quoi le paire de famille est exposé, outre et par dessus une courvée annuelle que nous luy faisons avec bœufs sus de nous qui en avons, et les autres à bras et de payer pour ainsi dire chaque journal à la susdite raison que dessus ;

Revenant en ce point de remonstrances le troisième novembre 1561 nous avons acquis le droit par acte de faire paccager les bestieaux et faire leurs coyallas dans toutte l’étendue de la seigneurie de Salles, couper bruc, brande, jaugue et faugère, et le droit de passer franc à la rivière de Leyre audit Salles même,

Le passage en franchise de la rivière se transforme en un péage annuel !

de prendre les lapins et lièvres dans les biens domageables, de tous ses droits nous en sommes privés par le seigneur du lieu et en voicy le fait il a commencé luy même pour nous rendre plus malheureux à nous faisant brullé la bruyère que nous avons coupé dans les lieux accoutumés, ou étendue de la seigneurie, pour l’engrais des terres, cella ne luy a pas parût suffisant, peu de tems après procède contre quelques uns de nous, et nous fait de suitte pour avoir coupé quelque peu de bruyère compter sept cent livres sans luy avoir fait aucun domage, et tante toujours à nous privé du paccage du peu de bestiaux qui nous restent ;

Au carrefour de la voie fluviale et de la route qui relie les Landes atlantiques à Bordeaux, le gros village (environ 400 feux) constitue une seigneurie de bon rapport. Les Sallois, privilégiés au plan agricole, élèvent de nombreux moutons qui fournissent la laine, la viande mais, surtout, ils soulignent l’importance de la lande environnante, très étendue, où, à l’instar des Landais, le troupeau concourt à la fabrication du fumier. La renommée des apiculteurs atteint la grande ville, et celle des bouviers, connus pour leur disponibilité, le Pays Basque. L’activité des charbonniers et le gemmage constituent une source importante de revenus.

Comme en effet nous détruit de même quoi que nous ayons été de tout tems dans le privilège de prendre de l’ardille (argile) dans la terre de Salles, appartenante au Sr de Pichard, dans les endroits où il y en a, pour l’uzage nécessaire et batir quelque peu de couvert, et pour y faire des sols pour y dépiquer le bled, cependant le Sr de Pichard nous en prive absolument, n’est ce pas encore toujours de plus en plus abominable.

 « Le paradis des Landes », ainsi qu’en témoigne l’Abbé Baurein dans ses «Variétés Bordeloises» (1786), car la paroisse de Salles bénéficie de conditions géographiques très favorables. Des terres argilocalcaires (affleurement des faluns de Salles) ont fixé une paysannerie vaillante que les terroirs d’une fertilité insolite (céréales, vignes), mais assez éloignés parfois les uns des autres, dispersent dans les nombreux quartiers autour du bourg dont les toponymes remontent à la nuit des temps.

Comme il est égallement abominable après nous avoir refusé la vollaile qu’illuy plait nous faire donner par année, de nous rendre assignés et nous la faire payer à sa volonté, sçavoir les poulles à raison de trois livres la paire, et les chapons, à quatre livre dix sols aussy la paire dans le tems que l’un et l’ autre sont bien assés payer de vingt à trente sols la paire :

Comme de passer franc la ditte rivière d’Eyre ; loin de la, il afferme le bateau que nous faisons faire nous mêmes et nous fait payer annuellement un quart de bled à chacun, cela posé nous avons acquis tous ses droits en 1561 et nous n’avons rien.

La remise en question des droits acquis sur les terres vaines en 1561 par la communauté est très courante à l’époque.

2° Sa Majesté saura que le Sr de Pichard dit qu’il est un pot de fair et qu’un de terre ne doit pas buter contre luy et qu’il le faira pourrir dans les cachots, et qu’il est juge magistrat de tant de ressorts et qu’il jugera comme illuy plaira, par la raison qu’il voit notre indigeance et de laquelle il triomphe dans touttes ocasions et ce fait connoitre jusques à la perssonne qui auroit acquis pour vingt quatre livres, de suitte ce fait assigner pour payer le huitième de cette acquisition sans relache.

Pichard est l’objet de la plupart des plaintes exprimées dans ce cahier. On découvre l’âpreté des robins (magistrats) bordelais dont les plus éminents emploient à plein temps dans leurs seigneuries des feudistes (feodistes dans le texte). Ces spécialistes du droit féodal sévissent alors dans les campagnes. Ainsi, le « lievre ou terrien » que le « Nommé Grassiole » constitue depuis 1775 remet au jour à Salles maintes redevances que les paysans ont cessé d’acquitter (voir « les arrérages de rentes » dont il est question). Les ruses et les stratagêmes que permet la mitoyenneté de deux seigneurs (les «Messieurs de Malthe» et de Pichard) sont révolus. La constitution d’un cadastre a essentiellement pour but de percevoir de nouveaux cens (impositions), plus élevés, et les exactions sont d’autant plus faciles pour Élie Gratiolet que le Président à Mortier est à la fois juge et partie. La fable de La Fontaine « Le pot de terre contre le pot de fer » trouve là une cynique application.

3° le Sr de Pichard possède par luy même le tiers du fonds le plus revenable (le plus rentable) de toutte la parroisse outre et ensus des rentes ordinaires fixées à sa volonté ;

Il nous reste maintenant à metre sous les yeux de Sa Majesté que nous avons été mainte fois frapés de coups d’authorité par le Sr de Pichard tout comme nouvellement le premier février dernier, et jours suivants de la présente année 1789, en envoyant une troupe de sattelites (gardes, soldats) du grand prévot, nous désarmer dans les maisons, et nous constraindre à un chacun à dix livres d’amende sous peine d’emprisonnement.

La confiscation des armes, particulièrement vexatoire, confirme l’existence d’un antagonisme profond entre le seigneur servi par ses créatures et les habitants.

Un abus aussy barbare que nuisible exercé contre des fidelles sujets de Sa Majesté, combien ce désarmement ne paroit-il pas révoltant et répréhensible surtout à considérer les ravages causés par les loups, les chiens enragés, les vols qui se commettent dans les pays de toutte espèce par les volleurs qui y dessendent, les courbeaux et les pies qui ravagent les semences, la venaison (gibier) qui la détruit tottallement dans des cantons, n’est ce pas assés démontré l’indispensable nécessité des armes dans touttes ocasions de même que pour faire peur à des brigans dans leurs desseins prémédités ;

En présentant notre misère, nous nous offrons même avec nos plaintes, doléances et remonstrances à la tandresse d’un Roy père Bien Aimé de ses peubles cy capables d’interresser la Bienfaisance de son coeur.

On mesure la confiance et l’espoir qu’ils placent dans « la tendresse d’un Roy père Bien Aimé de ses peuples » en ce printemps de 1789.

Fait et dressé le présent cahier par seconde délibération à Salles en buch le huit mars mil sept cent quatre vingts neuf pour faction de ce cahier attendeu que la plus principale et majeure partie des habitans de Salles n’aprouvent en rien le contenu du cahier des députés ny leur nomination excepté de celle du Sr Plantey.

L’hostilité que les rédacteurs de ce document manifestent à l’égard du Seigneur permet de penser que le parti des députés – à l’exception du sieur Plantey, peut-être, – est favorable à Pichard et que les habitants sont divisés alors que se déroulent les élections aux États Généraux.

Suivent les signatures de : Villetorte, Lanvu, Jovere, Villetorte, Dubouyer, Dufilh, Cameleyre, Cameleyre, Lalande, Hazera, Loche, Laville, Jacques Hazera, Lafon, Jean Courbin, Bassibey, Raynaud, Tujurmeau, Grégoires, Pierre Camel Cameleyre, Villetorte, Bourrieu, Lassoupe, Bemaits, Dupuy, Raynaud, Dumora, Hazera, Deycard, Cavernes, Talleyrons, Lalande, Villetorte, Hazera, Boyrie, Dupin, Antoine Magès, Villetorte (huissier ?) royal.

On voit que les signataires sont des chefs de familles, soumis aux impositions, par conséquent gens aisés, qui jouissent d’une certaine notoriété dans la paroisse. On voit de vieilles souches familiales qui sont encore vivaces : plusieurs patronymes actuels en témoignent.

Nota : Coppie signée de trente huit habitans du present cahier envelopé et cachetté a été adressé à M. le procureur du roy le landemain qu’il feut fait pour être produit à la semblée ce qui n’a peu ce faire à cause que le né Jean Frapié marchd de Salles s’ent étoit chargé ; ne s’est point acquitté de cette commission et ayant remis le paquet aud Sr de Pichard que ce dr a en mains.

Adressé au procureur du Roi, le cahier contestataire aboutit chez le sieur de Pichard ! Ainsi, les commissaires du Tiers n’ont pu examiner ces doléances.

 

Cahier retrouvé aux Archives Nationales (cote B ru 173)

Un cahier inédit : le cahier de Salles, Fernand Labat, bulletin Shha 4e trimestre 1988.

https://shaapb.fr/wp-content/uploads/files/SHAA_058_opt.pdf

[1] – Le journal vaut 28 ares 62 centiares à Lège, Biganos et Gujan et donc vraisemblablement au Teich, mais 31 ares 90 à Andernos (mesure de Castelnau), 23 ares 29 à Salles et Mios et 31 ares 92, mesure de Bordeaux, ailleurs !

Raphaël

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