La Baleine

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Le vapeur chalutier La Baleine, construit à Dunkerque en 1907, armé à Arcachon le 16 octobre même année par les Pêcheries du Golfe de Gascogne, 45 mètres de long, 7 mètres de large, 4m85 tirant d’eau, déplacement d’eau 900 tonneaux de 1.000 kilos, jauge nette 154, jauge brut 418, machine 690 H. P.; 19 hommes d’équipage : Jean Lauilhérou, 34 ans, patron, d’Arcachon ; Rousseau, 36 ans, second, d’Arcachon ; Cardouat, 48 ans, mécanicien, de Bordeaux ; Le Pan, 49 ans, chauffeur, d’Auray ; Laborie, 34 ans, chauffeur, de La Rochelle ; Migeon, 23 ans, chauffeur, de Royan ; Grosselin, 52 ans, graisseur, de Bordeaux; Jean Dupuy, 18 ans, novice graisseur, d’Arcachon ; Le jeune, 31 ans, matelot, de Douarnenez ; Dieu, 20 ans, matelot, d’Arcachon ; Lafon, 20 ans, Rustique, 20 ans, Castaing, 19 ans, matelots, de Gujan-Mestras ; Charles Dupuy, 19 ans, matelot, d’Arcachon ; Rochereau, 17 ans, Berrau, 17 ans, novices, d’Arcachon ; Peyrounat, 16 ans, mousse, d’Arcachon ; Labouyrie, 15 ans, mousse, de La Teste ; Charlier, 25 ans, mécanicien des appareils frigorifiques, de Belgique.

Ce bateau quitte le port d’Arcachon le samedi 8 février, avec 260 tonnes de charbon et 1 mois de vivres.

La Baleine fait route sur Dakar où il doit renouveler son charbon. Comme on n’a aucune nouvelle, les Pêcheries de Gascogne interrogent les parages du Cap Blanc, de la baie du Lévrier, des Iles Canaries, du banc d’Arguin, de St-Louis et de Dakar, où l’on suppose que la Baleine est en pêche.

Quand une dépêche adressée aux Assureurs maritimes de Bordeaux apprend que la Baleine a fait côte au Cap Juby, en face des Canaries, et que l’équipage échoué est prisonnier des Marocains ou Maures.

La Baleine est munie d’une machine frigorifique à ammoniaque et, au moment de son échouage, tout le poisson frais qu’elle a à bord est en parfait état de conservation.

Une dépêche de Las Palmas à l’Evening News, de Londres, informe que le gouverneur marocain a promis la rançon des naufragés aux indigènes qui les menacent de mort.

À ces nouvelles, reçues le 18 mars, le Ministère de la Marine donne l’ordre à l’amiral Philibert, d’envoyer un navire de l’État, qui, de suite, fait route pour le Cap Juby en vue de porter secours à l’équipage de la Baleine.

Le navire, envoyé par l’État est le croiseur de 2e classe Cassard, à bord duquel se trouve le drogman de la Légation de France à Tanger.

Un riche anglais, lord Mountmorness, a offert, par l’intermédiaire du Caïd, d’avancer la rançon aux pillards marocains pour la délivrance de l’équipage prisonnier.

Espérons que ce navire arrivera à temps pour sauver nos compatriotes.

Voici le récit fait par le mécanicien du bord, M. Armand Chartier, de leur capture et de leur sauvetage : La Baleine est un bateau presque neuf parfaitement armé pour la grande pêche. Nous avons quitté Arcachon le 8 février pour aller pêcher dans les parages du Sénégal. Dans le courant de la nuit du 24 février, un vent d’une violence inouïe pousse la Baleine vers les côtes hérissées de rochers, et notre malheureux bateau ne tarde pas à s’échouer au milieu des récifs. Le jour vient, nous apercevons des Maures au nombre de 25 qui font force gestes pour nous inciter à débarquer à terre. Nous refusons en proie à la crainte, mais le troisième jour, 1a mer devenant intenable, nous atteignons la côte avec nos canots. Les Maures nous engagent à nous rendre à une forteresse bâtie pas les Anglais, nous les suivons et, après six heures d’une marche fatigante dans le sable au milieu d’une chaleur torride, nous arrivons au fort. On nous force à laisser nos bagages dans les salles inférieures et le lendemain, tout est pillé. Les Maures sont nombreux, ils nous donnent peu de nourriture, à peine 5 kilos de farine d’orge pour nous tous, un peu d’eau saumâtre, et nous devons suppléer à ce manque de nourriture par des coquillages. Les Maures gardent le souvenir du bombardement opéré par le Galilée, mais ils exigent pour notre rançon la somme d’un million  et demi et nous ne voyons aucun moyen de faire connaître notre malheureuse situation au monde civilisé. Une tentative opérée par quelques-uns de nos compagnons, qui s’efforcent de gagner le large échoue misérablement, ils durent rallier la côte et nos geôliers redoublent à notre égard de mauvais traitements. D’ailleurs l’entente ne règne pas entre nos ennemis, l’appât d’une forte rançon les incite à venir en nombre au cap Juby, c’est entre eux de longs et continuels combats, nous entendons le bruit de ces bataille couchés sur des nattes ; le temps nous semble d’une longueur démesurée et nous nous demandons comment nous pourrons sortir des mains de ces bandits. Vous savez comment nous seront délivrés grâce au sang-froid et aux efforts d’un généreux Anglais, M. Moothmoor.

Le Cassard arrive alors au cap Juby. Trois embarcations sous les ordres d’un enseigne viennent à terre. Le calife Hassen entame des pourparlers avec l’officier. Le commandant du Cassard averti par des signaux, sait ce qui se passe. Enfin, après de longues palabres, le commandant du Cassard, voyant que l’on n’aboutit à rien, invite Hassen à monter à bord et là, comme argument suprême, on lui montre les canons braqués sur la côte, et les compagnies de débarquement qui s’apprêtent à aller infliger une magistrale punition aux Maures. Intimidé par ces préparatifs, le calife donne ordre de nous laisser partir et vous devinez la joie avec laquelle nous quittons nos bourreaux, et nous prenons contact avec nos compatriotes, que nous n’espérions plus revoir.

Nous croyons intéressant pour nos lecteurs d’insérer la note suivante que nous trouvons dans les quotidiens : Le Hèraldo publie une dépêche de Las Palmas (Canaries) disant : D’après le récit fait par un officier du croiseur Cassard que publie un journal local, la délivrance de l’équipage du chalutier Baleine, capturé par les Maures ne serait pas due à l’intervention d’un caïd, mais a un habile stratagème de lord Morris qui, ainsi qu’on le sait, est allé au cap Juby, pour tâcher de sauver les matelots français.

Lord Morris entre en pourparlers avec les Maures, ceux-ci lui demandent cinquante mille livres sterling pour rançon. Lord Morris accepte, donne rendez-vous à bord de son yacht à deux des principaux notables pour y terminer l’affaire et recevoir la somme demandée.

Les notables passent en effet à bord du yacht ; lord Morris leur dit alors qu’ils sont ses prisonniers et qu’il les garde comme caution de la vie des matelots français, ajoutant : « Faites donner immédiatement l’ordre de remettre vos captifs aux soldats du sultan. »

Les notables s’exécutent, l’équipage de la Baleine est conduit à la kasbah où il demeure en sûreté jusqu’à l’arrivée du Cassard qui les recueille.

Les matelots de la Baleine disent qu’ils ont été maltraités les premiers jours de leur captivité.

Le croiseur Cassard, ayant à bord l’équipage du chalutier Baleine ainsi que l’interprète de la légation, M. Mercier, arrive le 28 mars à Tanger. Aussitôt débarqués du Cassard, les matelots sont transportés sur le Descartes, en attendant le vapeur qui doit les ramener en France. Les naufragés, d’après les renseignements recueillis à Tanger n’ont pas été faits prisonniers comme on le raconte, mais recueillis par le caïd du maghzen, installé dans un fort situé lui-même dans une petite île à proximité du cap Juby. Tous les soldats du caïd avaient déserté depuis deux mois, de sorte qu’il se trouvait seul avec ses femmes, ses domestiques et ses négresses. Il lui était, on le voit, difficile de faire des prisonniers. Il recueille donc les naufragés le 26 février et les entretient comme il peut jusqu’au 21 mars. Depuis le 10 mars, cependant, il doit discuter énergiquement avec les chefs de la tribu maure de Reguiba qui veulent emmener les naufragés en captivité pour en obtenir une rançon. Quoi qu’il en soit, dès que le Cassard débarque dans le fort l’interprète Mercier, le caïd, qui est originaire des environs de Fez, lui déclare qu’il est prêt à remettre au représentant de la France les matelots naufragés, et le prie de constater qu’ils ont été bien traités depuis leur naufrage. M. Mercier prend acte de ses paroles, le remercie et va avec lui jusqu’à une vieille factorerie anglaise abandonnée où le caïd avait installé ses hôtes. Là, les matelots confirment à M. Mercier le récit que lui ont fait les représentants du maghzen et, peu après, ils embarquent à bord du Cassard. Ceci se passe le 21 mars, à 9 heures du matin et le Cassard repart bientôt pour les Canaries, après avoir constaté l’impossibilité de renflouer la Baleine, qui se trouve ensablée. Les caïds marocains qui avaient été embarqués à Mogador n’ont fait qu’acte de présence, mais n’ont pas à intervenir. Quant au lord anglais qui s’attribue l’honneur d’avoir solutionné l’affaire et dont le yacht mouillait près du cap Juby quand le Cassard y arrive, contrairement à ce qu’ont dit les journaux des Canaries, qui lui attribuent le mérite de la restitution des naufragés, les matelots de la Baleine déclarent ignorer en quoi sa présence ou son intervention aurait pu leur être de quelque utilité, le caïd marocain les ayant recueillis dès leur échouement. Ils ajoutent que ce dernier espère qu’il sera indemnisé pour leur entretien et qu’il recevra un cadeau pour le remercier de sa bienveillante attitude à leur égard. En attendant on lui a remis 50 sacs de farine. Enfin, on annonce de Gibraltar que le vapeur de sauvetage suédois Neva, est parti mercredi pour aller au cap Juby, afin de tenter le renflouement du chalutier La Baleine. La Neva doit embarquer un certain nombre de soldats marocains pour protéger l’opération.

Le Tell de la Compagnie mixte, arrive mardi [14 avril] à Marseille ayant à bord l’équipage de la Baleine, capturé au cap Juby dans les circonstances que l’on sait. À Arcachon, les naufragés sont reçus par la municipalité et une foule nombreuse. Les marins, au milieu des acclamations de la foule enthousiaste, sont conduits en voiture dans leurs familles. Il avait été décidé d’abord qu’une cérémonie religieuse aurait lieu, mais elle est renvoyée à lundi à cause de la Semaine Sainte.

1er novembre 1908 – On se souvient du naufrage du chalutier La Baleine au cap Juby. Le patron Jean Lauilhérou est traduit devant le tribunal maritime de Bordeaux et puni du retrait de la faculté de commander pendant un an, avec application de la loi de sursis. Le tribunal en écartant l’accusation d’impéritie, a maintenu l’accusation de négligence, le patron n’ayant sondé qu’une 1 fois, au lieu de sonder d’heure on heure.

 

L’Avenir d’Arcachon du 22 mars & 1er novembre 1908

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54312298.r=%22baleine%22%22Cap%20juby%22?rk=21459;2

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5431282n/f2.item.r=baleine.zoom

À travers la Mauritanie occidentale (de Saint-Louis à Port-Étienne), par A. Gruvel,… et R. Chudeau, 1909

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1100376k/f314.image.r=baleine

La Croix des marins du 5 & 19 avril 1908

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k23958123/f1.item.r=%22baleine%22%22Cap%20juby%22.zoom

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2395814x/f1.item.r=%22baleine%22%22Cap%20juby%22.zoom

Arcachon-journal du 29 mars 1908

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5423486b/f1.item.r=%22baleine%22%22Cap%20juby%22.zoom

Raphaël

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