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Croquis du Bassin – Un canal essentiel

En ce vendredi, direction Gujan-Mestras, ou, plus exactement, La Hume et, plus précisément encore, le Parc de la Chêneraie. Un parc tout en longueur qui s’étend de la route départementale 650, au nord, jusqu’à la voie directe, au sud. Une promenade verte, ombragée et poétique car bordée par le canal qui vient de Cazaux, où il a des allures de rivière tropicale et il s’achève ici, en cataracte, dans le Bassin. Un canal, qui, malgré ses airs champêtres, s’avère chargé d’histoire locale. Embarquons pour naviguer sur le fil des eaux du passé. A la fin du XVIIIe siècle, le voyage de Bordeaux à La Teste s’étendait, en hiver, sur trois longues journées. Il est vrai qu’il fallait s’installer, plutôt mal que bien, sur de lourds chars tirés par des bœufs qui piétinaient dans des fondrières boueuses. On était donc à la recherche de solutions plus confortables et plus rapides.

D’où, en 1752, la toute première idée d’un canal entre le Bassin et Bordeaux, suivie d’une autre qui tracerait une voie navigable de la Pointe de Grave à Bayonne, via le Bassin. Et puis, en 1778, un bordelais, nommé Delhorte, négociant hardi comme Bordeaux en a toujours compté, lance l’idée d’un canal qui relierait le Bassin à la capitale de la Guyenne. En 1783, un certain Duplessis, directeur des travaux de Salins de Cette, reprend le projet de Delhorte qui n’avait pas été accepté. Duplessis, lui non plus, n’a aucun succès. A tel point que l’intendant de l’époque se gausse en “l’invitant à mieux étudier les mathématiques avant de se lancer dans des creusements de canaux”. Ce qui n’empêche pas que, jusqu’en 1822, la commune de La Teste, mathématiques ou pas, relancera le projet d’un canal la reliant à Bordeaux, canal qui lui aurait permis de devenir un avant-port bordelais. Le rêve passe …

En 1827, nouvel abandon : celui d’un canal passant par Audenge et allant de Bordeaux à Saubusse, un port sur l’Adour très actif à l’époque. En 1839, Louis David Allègre, celui qui a lancé ici, l’année précédente, le premier chalutier à vapeur du monde, Allègre propose une jonction aquatique entre Arès et Troussas, sur l’embouchure de la Gironde et même un canal navigable reliant les étangs landais, de Biscarrosse à Lacanau. Bien qu’en 1834 on entreprenne quelques aménagements superficiels d’une voie canalisée vers Mimizan, beaucoup d’eau s’est écoulée dans les Passes depuis que Colbert avait fait étudier la possibilité de creuser un canal, du Bassin à Bayonne, une étude que l’administration gardait précieusement dans ses cartons.

Finalement, c’est durant cette année 1834 que la Compagnie des Landes concrétise tous ces rêves anciens. Elle creuse un canal de quatorze kilomètres de long, entre Cazaux et La Hume. Large de 13 à 24 mètres, profond de 1,65 m, des barques à voile, à rames ou même halées, peuvent y naviguer. Comme on estime que le niveau moyen du lac de Cazaux se trouve à la hauteur du clocher de La Teste, sept écluses régularisent le cours du canal mais n’y facilitent guère la navigation. Pour le rentabiliser, la Compagnie perçoit une taxe de 3 francs 20 centimes par tonne de bois, de résine ou autres matériaux transportés. L’entreprise est d’envergure puisqu’on construit à La Hume une bâtisse de quatre-vingts pièces pour loger le personnel de l’administration de la Compagnie. On imagine que les 7000 tonnes embarquées dans l’année ne suffisent pour assurer l’équilibre financier de l’opération. D’autant plus que le canal s’ensable et que la concurrence du chemin de fer se développe. En 1860, on ne verra déjà plus de navigation commerciale sur le canal.

Durant l’occupation, les nazis, y construisent tout un système de barrages à hauteur des écluses existantes ce qui leur aurait permis d’inonder la zone en cas de débarquement sur la côte aquitaine, une rumeur que les services secrets britanniques s’étaient d’ailleurs employés à répandre, voire à confirmer aux dépens d’ailleurs de certains réseaux de la Résistance. De ces travaux de l’armée d’occupation, il subsiste aujourd’hui des zones de palplanches écroulées et rouillées qui rendent toute navigation impossible et qui fragilisent l’indispensable système d’équilibre du niveau des eaux des lacs landais, cependant surveillée au centimètre près. À tel point qu’il y a une dizaine d’années, par période de fortes pluies, des travaux effectués sur un bief par les aviateurs de Cazaux, ont réduit le débit du canal ce qui a inondé un large espace au sud de la voie directe. Car attention : toute notre hydrographie locale reste très sensible. Demain, retour à la tradition marine : les bacs à voile.

Jean Dubroca

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