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Croquis du Bassin – Paradoxes cazalins

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– Hé ! Adieu, promeneur de l’été ! Tu devais bien t’attendre, comme lors de chaque saison estivale, à une escale à Cazaux. Escale d’autant plus indispensable que ce village et son lac forment un monde étrange. Effectivement, sa terre et son ciel se trouvent à l’exacte jonction entre ce que notre pays de Buch peut avoir de plus éternel, de plus simple et de plus fragile car fait seulement de terre et d’eau, avec ce que l’homme a produit de plus sophistiqué et de plus mécaniquement élaboré. Et le plus étonnant encore, c’est que l’on passe ici d’une planète à l’autre, en levant simplement le regard. La preuve.

En quittant des rives lacustres encore civilisées, il suffit de marcher à peine un peu, cap au sud, pour s’aventurer dans la quiétude d’un temps enfoui dans le paysage immuable de la Forêt Usagère. À droite du chemin, en se glissant entre le rivage et le marais de la “Cabane d’Arnaud”, on s’étonne au pied de  hauts pins dont l’écorce a recousu les plaies résineuses. Ils dominent un sous-bois où les chênes pédonculés se détachent des buissons d’églantines, des piquantes aubépines et des chèvrefeuilles soufflant de doux parfums. Avec un peu de chance et en progressant sur le chemin sableux en grand silence, on peut voir  naviguer lentement et à petits coups de palmes, des canards et des sarcelles aux reflets d’émeraudes ou bien encore des courlis, longues pattes et long bec, camouflés parmi les joncs ou les roseaux  qui dodelinent du chef au-dessus des fleurs jaune-soleil des iris d’eau. Et c’est ainsi, après suivi le contour de l’anse des Courpeyres et dépassé “La Bécassière”, qu’on arrive à la plage de Peyroutas. On s’attend à y découvrir quelque Robinson et peut-être même son Vendredi, devisant à l’ombre des chênes tordus et des pins centenaires.

Cap à l’ouest, on s’insinue entre, à gauche, la rive où l’eau lumineuse chatoie sur un lit de sable doré  et à droite, au bord du  marais de Maubruc, ponctué de nénuphars et bordé  des hautes tiges et des feuilles coupantes des marisques. C’est le moment de faire halte au lieu-dit “Cupepipe” et de méditer sur la pérennité de la nature que ces rives cazalines ont su conserver en se gardant de l’homme.

Mais, paradoxe, l’homme et non plus la nature,  a donné un autre visage à Cazaux, celui-là flottant bien au-dessus des libellules transparentes. Nous voici dans l’univers de la base aérienne Commandant-Marzac, baptisée du nom de son fondateur, en 1913. Dans ce monde aérien, veillent, jour et nuit, des contrôleurs de l’air qui ont des yeux partout grâce à de puissants radars qui épient chaque mouvement d’avion, depuis l’estuaire de la Gironde jusqu’à la côte basque. Et il s’en dessine des petits points mouvants sur les écrans bleutés ceinturant la silencieuse salle de contrôle où tout ce qui vole dans le secteur s’inscrit dans un ballet incessant. Là, convergent les quarante mille mouvements annuels de la base et  tous les passages d’appareils naviguant vers Mérignac, vers Biarritz où vers Villemarie. Il faut les suivre, les guider, les aiguiller vers d’autres centres de surveillance sur des chemins invisibles, seulement balisés par des bornes électroniques.

 Elles clignotent sur les voyants d’une machine aux mille regards, étrangement silencieuse, mais sûre, tranquille et efficace dont le moteur reste la solidarité et la confiance entre les humains qui naviguent par-dessus les plus hauts nuages.

Et le voilà donc ce double visage paradoxal de Cazaux. En bas, des hommes qui ont su protéger un paysage unique en son genre. En haut, d’autres hommes qui ont su développer des sciences et des techniques qui assurent le progtès et même la paix. C’est ce double visage  que Cazaux incarne. Et, ultime paradoxe, ils seraient tous deux  aussi fragiles l’un que l’autre si l’on n’était pas assez sages et savants pour les maîtriser. Tu vois bien, promeneur de l’été, que tu as bien fait de voyager avec nous aujourd’hui puisque tu pourras méditer en achevant ta promenade. Car  elle n’est pas achevée : il faut que tu reviennes de Peyroutas,  à moins d’y demeurer et d’y devenir l’ermite du lac. Il n’en a jamais connu. Bon retour et à lundi. 

Jean Dubroca